mercredi 6 février 2013

" Shutter Island " , de Martin Scorsese : de l'utilité des phares

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Je ne connais pas assez le cinéma de Martin Scorsese pour savoir si Shutter Island est un hommage conscient à ce grand classique du cinéma muet, Le Cabinet du Docteur Caligari, de Robert Wiene (1920). Le principe de base est le même : nous faire entrer sans nous prévenir dans la conscience d'un fou et nous faire voir la réalité telle qu'il la voit dans son délire. Ce n'est qu'à la fin que, chez Wiene comme chez Scorsese, un autre point de vue s'impose, celui des non-fous, favorisant un retour à la "réalité" : il faut des guillemets car cette excursion de l'autre côté du miroir conduit à se demander quelle est donc cette réalité dont les uns comme les autres ont la conviction d'avoir une connaissance "vraie".

Les lignes fuyantes, cisaillées ou bien courbes des décors expressionnistes de toiles peintes du film de Wiene nous faisaient entrer dans un univers angoissant , carcéral, distordu. Scorsese obtient des effets semblables par une utilisation magistrale de la couleur et du son, jointe au choix d'un décor dont le caractère tourmenté , sinistre s'efface dans les dernières images du film, quand nous sortons de la conscience torturée du personnage puissamment incarné par Leonardo DiCaprio pour le voir, en somme de l'extérieur.

Mais justement, comme c'était déjà le cas dans le film de Robert Wiene, le statut des images que nous voyons reste problématique et ambigu. Celles de la fin du film ne sont pas affectées par le metteur en scène d'un coefficient de réalité supérieur aux scènes qui les ont précédées , si bien qu'on ne peut pas dire avec certitude de quel côté est la vérité :  est-elle du côté des médecins psychiatres ? Est-elle du côté de Teddy Daniels / DiCaprio, auquel cas la "vérité" qu'il finit par reconnaître sur les instances des  médecins ne serait qu'une leçon que, de guerre lasse et sous l'effet des neuroleptiques, il finirait par réciter, pour ainsi dire par coeur ? Il semble impossible de trancher.

Il me semble pourtant  que l'interprétation la plus intéressante est celle qui voit dans la suite des événements auxquels nous assistons dans la première partie du film le produit du délire d'un psychopathe. La force du film consiste à nous faire accepter comme réels des faits qui n'ont d'existence que dans sa conscience, et cela dès le début du film ( la scène de l'arrivée dans l'île du "policier" Daniels et de son "assistant" -- en réalité un  de ses médecins -- à bord d'un bateau) , sans que jamais puisse être établi de façon certaine le départ entre les faits réels et leur distorsion imaginaire.

En effet, malgré les indices de plus en plus nombreux d'une manipulation délirante des données du réel, nous acceptons celle-ci avec une étonnante facilité et nous adhérons à la vision du personnage, nous faisons nôtre son angoisse. La force de conviction de certains malades mentaux, leur aptitude à donner un semblant de cohérence à leurs hallucinations, sont communicatives. Dans un couple, par exemple,  le partenaire sain d'esprit au départ peut finir par entrer dans la vision de l'autre  et partager son interprétation pathologique du réel : c'est le délire à deux de certaines psychoses maniaco-dépressives. De même le spectateur est ici entraîné irrésistiblement dans le délire du fou.

Au fond, nous ne reconnaissons avec certitude la maladie mentale que lorsque celle-ci a été dûment certifiée par ces experts que sont les psychiatres. Un fou n'est vraiment catalogué comme fou , même par les psychiatres, que lorsque son comportement le rend manifestement dangereux pour lui-même et pour les autres . Notre difficulté à évaluer ce qu'a de délirant la perception de son environnement par le personnage central du film  vient de ce statut particulier des pathologies mentales parmi les autres pathologies.

Le film de Scorsese serait sans doute moins inquiétant, moins sinistre, et, surtout, moins profond, si la société dans laquelle évolue le fou était elle-même exempte d'atteinte délirantes en fin de compte bien plus graves que les siennes. En 1954 , Teddy Daniels souffre manifestement toujours des séquelles traumatiques de ce qu'il a vécu dans les rangs de l'armée américaine à son entrée en Allemagne. Il a été un des premiers GI's à entrer dans le camp de Dachau, à voir les visages exsangues des déportés derrière les barbelés, les entassements de cadavres sous la neige. C'est une autre folie, bien plus énorme, bien plus monstrueuse que celle des fous qu'on enferme à cause de leur dangerosité, qui se donne alors à voir  dans ses effets. L'interprétation du réel délirante  dans laquelle Hitler et les nazis se sont perdus doit être vue comme une psychose collective aux effets terrifiants. Arrivé dans l'île, Teddy Daniel est très vite fasciné par un phare désaffecté où les psychiatres se livreraient à des opérations de lobotomie et à des expériences destinées à faire de certains malades mentaux des zombies susceptibles d'être complètement manipulés à des fins politiques inavouables. Ici encore, la réalité empêche de taxer d'emblée d'invraisemblance ses inquiétudes. Dans les années cinquante, la lobotomie est encore fréquemment pratiquée. Le film de Milos Forman , Vol au-dessus d'un nid de coucous ,  avait déjà montré à quel point, encore à cette époque, le traitement des malades mentaux peinait à se délivrer de l'insoutenable violence de pratiques d'un autre âge. Une violence de laquelle -- parce qu'elle doit affronter la violence des malades -- , la psychiatrie ne parviendra peut-être jamais à s'affranchir complètement.

Qu'est-ce qu'un phare ? C'est un repère destiné à éviter aux navires perdus dans la nuit de venir se fracasser sur les écueils. Le film de Scorsese, après s'être ouvert sur l'image d'une étrave de navire émergeant de la brume, s'achève sur l'image non moins inquiétante , douloureuse et sinistre, puissamment symbolique, de ce phare abandonné qui ne guide plus personne. Acharnée à effacer ses propres traces qui la ramèneraient , si elle avait le courage de les suivre à rebours, à l'écueil du drame terrifiant sur lequel elle s'est brisée, la conscience de Teddy Daniels a perdu ses repères. Mais les hommes autour de lui les ont perdus aussi . Le sens échappe ; la folie , le mal , la violence sont partout. Aucune lumière salvatrice ne perce les ténèbres . L'angoisse du pathétique héros de Shutter Island est la nôtre.


Shutter Island, film de Martin Scorsese , avec Leonardo DiCaprio , Ben Kingsley, Mark Ruffalo





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