lundi 18 février 2013

Faut-il prendre la vie au sérieux ?

843 -


Faut-il prendre la vie au sérieux ?

--  Soyons sérieux !

Quelques années à se trémousser au  sein de cet univers aberrant, comme disait à peu près Cioran, quelques années de fonctionnement biologique, vaille que vaille et cahin caha, quelques années de conscience clignotante intermittente, et puis le basculement définitif dans le monde de l'inscience, en attendant que cesse de vibrer (ce n'est pas pour demain) le dernier des derniers atomes.

L'attachement à la vie est imbécile, non seulement parce qu'elle est dérisoirement brève, mais parce qu'elle est synonyme de souffrance et d'agitation stérile. Schopenhauer, Cioran et bien d'autres l'ont dit : la sagesse est de travailler à éteindre en soi le vouloir vivre, à rompre tous attachements à ce monde de phénomènes dans lequel nous sommes immergés, elle est dans le détachement, dans le consentement au Néant d'où nous sommes sortis et où nous allons  retourner.

J'ai longtemps pris au  sérieux les doctrines religieuses de l'Occident, l'Ancien et le Nouveau Testament, le Coran. Aujourd'hui, je n'ai plus pour ces augustes textes que la sympathie attendrie qu'on a pour les contes de ma mère l'Oye. Ceux qui les écrivirent m'apparaissent comme de grands naïfs -- ce qui ne veut nullement dire qu'ils étaient stupides, on peut être très intelligent et très naïf.

En quoi consistait la naïveté d'un Moïse, d'un Jésus, d'un Mahomet ? En ce qu'ils prirent la vie terriblement au sérieux. Pour croire en Dieu, il faut prendre la vie au sérieux. Les fidèles de ces religions prennent la vie au sérieux. Sinon, ils s'en seraient depuis longtemps détournés.

Les doctrines religieuses m'apparaissent comme de savants efforts pour donner du sens à ce qui n'en a pas, pour rendre supportable l'insupportable, pour tenter d'organiser le chaos. Pourquoi pas, après tout ? Toute la question est de savoir si l'on décide ou pas que le jeu en vaut la chandelle, qu'il vaut d'être pris au sérieux.

Tous les intérêts, tous les attachements, toutes les entreprises qui occupent les vivants ne sont que jeu. Divertissements "sérieux", en attendant de faire son paquet et de prendre congé,  dit sagement La Fontaine. " Toutes nos vacations sont farcesques", écrivait Montaigne, et l'analyse pascalienne du divertissement reste fondamentale. Tout, en effet, dans l'expérience humaine, peut s'interpréter en termes de divertissement, au sens étymologique du mot. Tout l'effort aveugle et désespéré des hommes consiste à tenter de prendre au sérieux ce qui n'est jamais que divertissement et d'en masquer la vanité. "Travaillons sans raisonner, dit Voltaire à la fin de Candide, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable." Rendre la vie supportable, voilà bien en effet l'enjeu. Mais le travail n'est qu'un divertissement parmi les autres. Gravons dans notre mémoire le slogan des Pensées : " Sans divertissement, il n'y a point de joie. Avec le divertissement, il n'y a point de tristesse. " Il n'a pas pris une ride, puisque la grande affaire est toujours et sera toujours de nous détourner de ce Vide que l'Ecclésiaste nous force de regarder en face : Vanitas vanitatum et omnia vanitas .

S'il est impossible de prendre la vie au sérieux, faut-il pour autant prendre la  Mort au sérieux ? Pas davantage, puisque nous n'y avons nul accès. Nous n'avons nullement à nous y préparer . Que philosopher, ce n'est certainement pas apprendre à mourir puisqu'on ne peut pas apprendre à mourir. On meurt, voilà tout, chacun à sa façon et tout  le monde de la même façon. Mais sachons au moins que nous n'avons rien à craindre d'elle, puisqu'elle nous délivre à jamais des souffrances, des petites mesquineries de l'existence. "J'aurai plus jamais mal aux dents" dit la chanson. Elle dit tout. Quant aux châtiments ou récompenses qui nous attendraient dans l'au-delà, permettez-moi de sourire avec Lucrèce de pareilles mômeries.

Dès cette vie, il faut savoir se détacher de tout ; cela veut dire, pour moi, vivre sur deux plans. Je sais que le coeur, le noyau de mon être sorti du néant est néant, consentement au néant, appel du néant; pour lui, tout ce que peut éprouver et désirer un être humain vivant n'a aucun sens ni aucune valeur ; l'amour, la tendresse, l'amitié, la colère, la haine, la peur n'existent pas pour lui. Il possède la sérénité et l'impassibilité du néant. Il s'apprête à s'y fondre à jamais. Et pourtant, pour l'être vivant que je suis provisoirement, amour, affection, tendresse, amitié, solidarité continuent d'exister et d'avoir de la valeur, tant que je suis vivant. Une valeur provisoire . Il y a simplement au fond de moi cette distance et ce détachement qui me rappellent que tout cela n'a aucun sens  ni aucune valeur au regard de l'éternité sereine du Néant silencieux, impassible et pur, où je vais bientôt me réfugier. Enfin !

Notre âme -- c'est-à-dire ce qui, en nous, nous rappelle incessamment à notre néant -- aspire à la sagesse, et la sagesse implique sérénité et détachement, le second étant la condition de la première . Or  vivre, c'est subir d'innombrables dépendances, c'est baigner incessamment dans le trouble où elles nous jettent. Ne parlons pas des  formes matérielles de la dépendance, qui impliquent toutes des dépendances psychiques. Dépendance de la pauvreté. Dépendance de la richesse. Nous dépendons de nos organes qui dépendent du moindre virus. Toutes nos affections impliquent la dépendance. L'amour est une dépendance; l'amitié est une dépendance; la colère est une dépendance; la peur est une dépendance; dépendance, le respect; dépendance le mépris; dépendance, la solidarité; dépendance, la compassion... N'espérons pas, tant que nous vivons, nous affranchir totalement d'aucune de nos dépendances. Nous devons les vivre et les assumer, ne serait-ce que pour ne pas basculer dans l'inhumain. Mais au moins pouvons-nous travailler à augmenter notre distance, au moins intérieure, à l'égard de nos diverses dépendances. Certains divertissements peuvent nous y aider : pour moi le divertissement de la lecture, de l'écriture, celui de la promenade dans la beauté du monde.... Et, par exemple, ceci :

               Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
               Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
               Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
               Aux uns portant la paix, aux autres le souci .

               Pendant que des mortels la multitude vile,
               Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
               Va chercher des remords dans la fête servile,
               Ma Douleur, donne-moi la main, viens par ici,

               Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années
               Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
               Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

               Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
               Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
               Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.


Quel sublime rejet, n'est-ce pas ?



Etre à l'unisson de l'insciente sérénité du monde.



Aucun commentaire: