samedi 16 février 2013

Maître Eckhart : le Lao-tseu de l'Occident chrétien

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Ouf ! Il est passé sans nous toucher, à quelque 27 000 km au-dessus de nos têtes. Autant dire qu'aux échelles cosmiques, il s'en est fallu d'un cheveu. Mais justement, le cheveu , il y était .

Il y était même de toute éternité. Aucune chance que le vilain caillou  vienne nous percuter. L'ordre impeccable des causes et des effets ne le permettait pas. Il était écrit que cela se passerait ainsi. De toute éternité.

Vilain caillou informe, même pas rond, très imparfait. Il est vrai que notre Terre elle-même ne l'est pas. Patatoïde. Il paraît.

Nous voilà loin de la musique des sphères. Cosmos imparfait . Terre imparfaite. Univers aberrant, c'était l'opinion de Cioran.

Si le monde naturel est imparfait, que dire du monde humain ! Imparfait lui aussi. Impur . Nos  désirs sont impurs, nos pensées impures, nos affects impurs, impurs nos actes, notre souffrance elle-même est impure. Créatures imparfaites et impures au sein d' une création imparfaite et impure. Imperfection, impureté sont inhérentes à tout le créé.

Otez l'imperfection, l'impureté de la création et des créatures, vous obtenez la perfection, la pureté, vous obtenez Dieu. Dieu s'obtient par soustraction de tout ce qui est impur dans la création, et comme dans la création tout est impur, Dieu s'obtient par soustraction de toute la création. Il est le contraire de  la création. Dieu est éternel, infini, parfaitement immobile, parfaitement silencieux, parfaitement impassible.

Le coeur de notre être est à l'image de Dieu. Il aspire à se fondre en lui, à ne plus faire qu'un avec lui. Pour nous rapprocher de Dieu, nous devons nous détacher de toutes choses imparfaites et impures. Le détachement est la plus haute vertu du croyant. Il est au-dessus de l'humilité, au-dessus de l'amour, bien au-dessus de la compassion, vertus secondes, parce que tournées vers l'extérieur impur, et qui ne sont que des chemin vers le détachement. Rien de plus impur que la compassion, à bien y réfléchir, puisqu'attentive à des souffrances impures, donc forcément contaminée par leur impureté. L'humilité, en revanche, est la voie royale vers le détachement. L'homme intérieur, l'homme détaché, tourné seulement vers Dieu, se ferme aux tentations venues de l'extérieur, du monde impur. Car " être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu ".

" Le vrai détachement signifie que l'esprit se tient impassible dans tout ce qui lui arrive, que ce soit agréable ou douloureux, un honneur ou une honte, comme une large montagne sous un vent léger. Rien ne rend l'homme plus semblable à Dieu que ce détachement impassible . Car que Dieu est Dieu, cela repose sur son détachement impassible : de là découlent sa pureté, sa simplicité et son immutabilité. "

Dieu est donc le détachement parfait . "Or le détachement frôle de si près le néant qu'entre le détachement parfait et le néant il n'y a aucune différence. " L'Etre, c'est le Néant.

Les mots étant eux-mêmes choses créées et ne désignant que des choses créées, cette logique de la soustraction entraîne qu'on ne peut rien dire de la nature de Dieu, sinon dire ce qu'il n'est pas : " Tout ce qu'on peut dire de Dieu, Dieu ne l'est pas. " Dieu est "une essence sans nom ". " Voyez ! Dieu, tel qu'il est en soi , a l'essence ; et l'être habite dans une paix inviolée ; c'est pourquoi il est immuable ; il ne s'exprime pas, il n'aime pas, il ne produit pas. Et pourtant il met en mouvement ce qui se meut . " (1)

Cette théologie négative (apophatique, disent les savants), nous entraîne bien loin du brave Dieu anthropomorphique de la fresque de Michel Ange. Loin du Dieu compatissant, loin du Dieu-Amour.

Stupéfiante théologie que celle qui, en somme, identifie Dieu au Néant (2). Elle fut formulée au début du XIVe siècle en Allemagne par un savant dominicain, Maître Eckhart. En 1329, une bulle du pape Jean XXII condamna dix-sept sentences tirées des sermons et des traités de Maître Eckhart.

Partant de la doctrine chrétienne, Maître Eckhart développe, notamment dans son traité Du Détachement , une pensée toute proche de celle des maîtres du taoïsme, telle qu'elle s'exprime dans le Tao Tö King ou dans le Vrai Classique du Vide Parfait : pour les taoïstes, le sage doit se détacher du monde des apparences, pratiquer l'impassibilité, le non-agir, pour se rapprocher du Tao, principe ineffable créateur de toutes choses.

On ne s'étonnera pas que Schopenhauer se soit intéressé à la théologie du maître rhénan, qu'il rapproche pour sa part du bouddhisme. Lui qui nous exhorte à nous détacher de la volonté de vivre trouva un frère spirituel en ce penseur chez qui le mot abnégation prend tout son sens et toute sa force, comme on le voit dans l'admirable conclusion du sermon pour la fête de sainte Madeleine : Fortis est ut mors dilectio . L'abnégation, c'est-à-dire la négation absolue de soi, permet seule de s'unir à ce Néant qui est le Tout et de se perdre en Lui.

Le sermon De la perfection de l'âme (qu'on imagine que le maître prononça devant un auditoire d'initiés !) donne une idée des difficultés dans lesquelles une telle conception du divin jeta un théologien soucieux de concilier ses vues avec la doctrine chrétienne et qu'il tenta de surmonter à coups d'intuitions  magnifiques (Le Christ comme métaphore de Dieu) et de subtilités parfois très absconses. Jusqu'en ses obscurités cependant, la pensée de Maître Eckhart m'apparaît conduite par une exigence profonde, rigoureuse et puissante, de logique . Le malheur (mais sans doute aussi la chance) de ce grand esprit fut d'être né chrétien dans une Europe chrétienne et d 'avoir dû s'accommoder du carcan de l'orthodoxie. Mais il était dit qu'il en serait ainsi. Cela était écrit, de toute éternité. Sinon, Maître Eckhart n'aurait pas été Maître Eckhart, et je ne serais pas moi, en train de le lire.

Note 1 . - Les passages en italiques sont des citations de Maître Eckhart

Note 2 . -

  "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", demande Heidegger à la fin de Qu'est-ce que la métaphysique ? . Et si Dieu, c'était le Rien primordial ? Les physiciens se demandent toujours ce qu'il y avait avant le Big Bang. L'idée de Dieu que proposent les textes de Maître Eckhart, notamment ce sermon sur le détachement, procède,  me semble-t-il, d'une démarche toute logique, mais peut-être aussi d 'une étonnante intuition. Je pense à cette fameuse énergie du vide dont peut-être, est né le cosmos. A vrai dire, la théorie des fluctuations quantiques me dépasse un peu.

  Il me semble qu'à l'intention des âmes sensibles, Maître Eckhart sauve le Père éternel, dieu bon, compatissant, en ménageant une subtile chaîne de décalages métaphoriques . Ne désespérons pas Billancourt . Le Dieu des esprits rigoureux n'est pas celui des coeurs saignants,  et pourtant c'est le même ! Ô miracles de la théologie !

Maître Eckhart ,  Sermons et traités , traduits de l'allemand par Paul Petit  (Gallimard)

Lao-tseu, Tao-Tö King, traduit du chinois par Liou Kia-hway   (Gallimard)

Lie-tseu ,  Le Vrai Classique du Vide Parfait, traduit du chinois par Benedykt Grynpas  (Gallimard)









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