samedi 23 février 2013

Le Midi des écrivains (2) : Maupassant à Agay

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Grâce au succès de se nouvelles et de ses romans, Maupassant se fit construire dans un chantier naval d'Antibes un yacht, le Bel ami. A son bord, il croisa le long de la côte, entre Antibes et Hyères. Sur l'eau, publié en 1888, se présente comme un journal de bord où s'entremêlent choses vues, rêveries et méditations. Parti d'Antibes, le yacht jette l'ancre devant Agay :

"  La rade d'Agay forme un joli bassin bien abrité, fermé d'un côté, par les rochers rouges et droits, que domine le sémaphore au sommet de la montagne, et que continue, vers la pleine mer, l'île d'Or, nommée ainsi à cause de sa couleur ; de l'autre, par une ligne de roches basses, et une petite pointe à fleur d'eau portant un phare pour signaler l'entrée.

   Dans le fond, une auberge qui reçoit les capitaines des navires réfugiés là par les gros temps et les pêcheurs en été, une gare où ne s'arrêtent que deux trains par jour et où ne descend personne, et une jolie rivière s'enfonçant dans l'Estérel jusqu'au vallon nommé Mal Infernet, et qui est plein de lauriers-roses comme un ravin d'Afrique.

   Aucune route n'aboutit, de l'intérieur, à cette baie délicieuse. Seul un sentier conduit à Saint-Raphaël, en passant par les carrières de porphyre du Drammont ; mais aucune voiture ne le pourrait suivre. Nous sommes donc en pleine montagne.

   Je résolus de me promener à pied, jusqu'à la nuit, par les chemins bordés de cistes et de lentisques. Leur odeur de plantes sauvages, violente et parfumée, emplit l'air, se mêle au grand souffle de résine de la forêt immense, qui  semble haleter sous la chaleur.

  Après une heure de marche, j'étais en plein bois de sapins, un bois clair, sur une pente douce de montagne. Les granits pourpres, ces os de la terre, me semblaient rougis par le soleil, et j'allais lentement, heureux comme doivent l'être les lézards sur les pierres brûlantes, quand j'aperçus, au sommet de la montée, deux amoureux ivres de leur rêve.

   C'était joli, c'était charmant, ces deux êtres aux bras liés, descendant, à pas distraits, dans les alternatives de soleil et d'ombre qui bariolaient la côte inclinée.

   Elle me parut très élégante et très simple avec une robe grise de voyage et un chapeau de feutre hardi et coquet. Lui, je ne le vis guère. Je remarquai seulement qu'il avait l'air comme il faut.  Je m'étais assis derrière le tronc d'un pin pour les regarder passer. ils ne m'aperçurent pas et continuèrent à descendre, en se tenant par la taille, sans dire un mot,  tant ils s'aimaient..

   Quand je ne les vis plus, je sentis qu'une tristesse m'était tombée sur le coeur. Un bonheur m'avait frôlé, que je ne connaissais point et que je pressentais le meilleur de tous. et je revins vers la baie d'Agay, trop las, maintenant, pour continuer ma promenade.

   Jusqu'au soir, je m'étendis sur l'herbe, au bord de la rivière, et , vers sept heures, j'entrai dans l'auberge pour dîner.

   Mes matelots avaient prévenu le patron, qui m'attendait. Mon couvert était mis dans une salle basse peinte à la chaux, à côté d'une autre table où dînaient déjà, face à face et se regardant au fond des yeux, mes deux amoureux de tantôt.

   J'eus honte de les déranger, comme si je commettais là une chose inconvenante et vilaine.

   Ils m'examinèrent quelques secondes, puis se mirent à causer tout bas.

   L'aubergiste, qui me connaissait depuis longtemps, prit une chaise près de la mienne. Il me parla des sangliers et du lapin, du beau temps, du mistral, et d'un capitaine italien qui avait couché là l'autre nuit, puis, pour me flatter, vanta mon yacht, dont j'apercevais par la fenêtre la coque noire et le grand mât portant au sommet mon guidon rouge et blanc.

   Mes voisins, qui avaient mangé très vite, sortirent aussitôt. Moi, je m'attardai à regarder le mince croissant de lune poudrant de lumière la petite rade. Je vis enfin mon canot qui venait à terre, rayant de son passage l'immobile et pâle clarté tombée sur l'eau.

   Descendu pour m'embarquer, j'aperçus, debout sur la plage, les deux amants qui contemplaient la mer.

   Et comme je m'éloignais au bruit pressé des avirons, je distinguais toujours leurs silhouettes sur le rivage , leurs ombres dressées côte à côte. Elles emplissaient la baie, la nuit, le ciel, tant l'amour s'exhalait d'elles, s'épandait par l'horizon, les faisait grandes et symboliques.

   Et quand je fus remonté sur mon bateau, je demeurai longtemps assis sur le pont, plein de tristesse sans savoir pourquoi, plein de regrets sans savoir de quoi, ne pouvant me décider à descendre enfin dans ma chambre, comme si j'eusse voulu respirer plus longtemps un peu de cette tendresse répandue dans l'air, autour d'eux.

   Tout à coup une des fenêtres de l'auberge s'éclairant, je vis dans la lumière leurs deux profils. Alors ma solitude m'accabla, et dans la tiédeur de cette nuit printanière, au bruit léger des vagues sur le sable, sous le fin croissant qui tombait dans la pleine mer, je sentis en mon coeur un tel désir d'aimer, que je faillis crier de détresse.

   Puis, brusquement, j'eus honte de cette faiblesse, et ne voulant pas m'avouer que j'étais un homme comme les autres, j'accusai le clair de lune de m'avoir troublé la raison. "

Guy de Maupassant, Sur l'eau   (1888)


A l'époque, Agay n'était qu'un hameau , relié à Saint-Raphaël et à Cannes par des chemins à travers l'Estérel. Toutefois, la ligne de chemin de fer existait déjà, et empruntait le tracé actuel. L'actuelle route touristique du bord de mer, qui relie Cannes à Saint-Raphaël par Théoule, Anthéor, Agay et le Dramont, et la route de l'intérieur, par Valescure, furent construites plus tard. Malgré l'urbanisation du bord de mer, l'aspect de la côte, entre Agay et Théoule, n'a pas trop changé depuis l'époque de Maupassant grâce à la création de la forêt domaniale de l'Estérel, célèbre pour ses roches rouges, des rhyolites qui sont effectivement la forme éruptive de ces "granits pourpres" dont parle Maupassant. On peut y faire encore de longues promenades solitaires "par les chemins bordés de cistes et de lentisques", aux alentours du vallon du Mal Infernet, un des plus beaux sites du massif de l'Estérel, reste de l'immense volcan actif au permien, il y a quelque deux cent cinquante millions d'années, et dont les coulées les plus éloignées de la caldeira primitive viennent mourir au Nord du village du Muy.

On se dit que le couple rencontré par Maupassant, image de l'amour heureux, aurait pu figurer dans un de ses romans ou de ses contes. Pourtant Maupassant n'est guère un peintre de l'amour heureux, et ces deux jeunes gens épris l'un de l'autre incarnent plutôt un rêve inaccessible, pour l'auteur d'Une vie. Le passage fait aussi apparaître la nature dépressive de Maupassant, souvent sujet à des accès de sombre tristesse, comme ici. L'épisode de l'agonie de Forestier, au milieu des splendeurs de la baie de Cannes, traduit puissamment, dans Bel ami, le pessimisme foncier de Maupassant.

Agay se recommande aux amateurs de littérature à un autre titre. La famille d'Agay, propriétaire d'une ferme en bordure de la rade, est en effet apparentée à Antoine de Saint-Exupéry, qui fit de nombreux séjours à Agay, chez sa soeur, madame d'Agay.

Le site d'Agay fut occupé dès l'antiquité. Le nom d'Agay vient de Portus Agathonis, qui fut un comptoir massaliote. Au large d'Agay ont été repérées et fouillées plusieurs épaves antiques, notamment aux abords de l'îlot de la Chrétienne.




La retenue du lac de l'écureuil, en haut du vallon du Malinfernet, n'existait pas au temps de Maupassant.

1 commentaire:

Anonyme a dit…
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