vendredi 1 février 2013

"Le Congrès" , de Jorge-Luis Borges : l'impossible représentation

Le Livre de sable, de Jorge-Luis Borges, est présenté avec quelque insistance par son préfacier Jean-Pierre Bernès (pour l'édition Folio/bilingue) comme un recueil de contes fantastiques . Donner du fantastique une définition sur laquelle tout le monde s'accorde n'est pas une tâche facile. Je m'en tiens pour ma part à celle que proposa naguère Tzvetan Todorov dans son Introduction à la littérature  fantastique . En tout cas, plusieurs des histoires recueillies dans le Livre de sable ne me paraissent pas vraiment relever du fantastique. Je les qualifierais plutôt d' " histoires improbables " , ou encore de "contes philosophiques ", bien que le conte philosophique selon Borges n'ait pas grand'chose à voir avec le conte philosophique voltairien.

C'est le cas, parmi d'autres, de l'histoire intitulée Le Congrès.

On hésite toujours à résumer une histoire de Borges, tant la densité est grande et la thématique riche, bien que l'auteur prétende n'avoir été sollicité, au cours de sa vie, que  par "un nombre restreint de sujets" , tant aussi l'essentiel est ailleurs que dans les détails factuels de l'histoire. Cependant, le sujet principal du Congrès est aisé à cerner. Le narrateur y évoque l'existence d'une société semi-secrète ( bien peu secrète, à vrai dire ) dont il fait partie. Le Congrès (c'est le nom de cette société) a pour principal animateur et mécène un riche propriétaire terrien, don Alejandro Glencoe. Se réclamant de l'exemple d'un acteur de la Révolution française, Anacharsis Cloots , qui se voulait "porte-parole du genre humain " (rien que cela), ce Congrès se veut "Congrès du Monde qui représenterait tous les hommes de toutes les nations".

D'emblée, une difficulté se présente : " Jeter les bases d'une assemblée qui représentât tous les hommes revenait à vouloir déterminer le nombre exact des archétypes platoniciens , énigme qui , depuis des siècles , laisse perplexes les penseurs du monde entier " .

Nos Congressistes (ils ne sont qu'une vingtaine) n'en projettent pas moins de constituer une bibliothèque  représentative du savoir humain, constituée d'ouvrages, d'abord documentaires, puis de toutes sortes , de plus en plus nombreux . Ils envisagent aussi de faire le choix d'une langue de communication universelle , espéranto, volapük ou latin. Certains sont envoyés en voyage d'études en Europe.

Mais l'entreprise s'achève bientôt lorsque son principal promoteur, rapidement ruiné , ordonne de brûler tous les livres , parfois rares et précieux , stockés dans les caves de son hacienda. Il justifie son acte apparemment insensé par un discours qui en dévoile la logique :

" La tâche que nous avons entreprise est si vaste qu'elle englobe -- je le sais maintenant -- le monde entier . Il ne s'agit pas d'un petit groupe de beaux parleurs pérorant sous les hangars d'une propriété perdue . Le Congrès du Monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. Il n'y a pas d'endroit où il ne siège . Le Congrès, c'est les livres que nous avons brûlés. Le Congrès , c'est les Calédoniens qui mirent en déroute les légions des Césars . Le Congrès , c'est Job sur son fumier et le Christ sur sa croix. Le Congrès , c'est ce garçon inutile qui dilapide ma fortune avec des prostituées. "

A la suite de cette scène , les membres du Congrès ne tardent pas à se disperser définitivement .

Parmi les thèmes récurrents abordés par Borges dans ses nouvelles revient celui du rêve d'une connaissance totale de l'Univers et de l'Humanité, dont l'Etre serait idéalement exprimé tout entier par un seul mot, voire par une seule syllabe, voire par une seule lettre. Ce rêve d'un savoir universel se heurte à la réalité d 'une humanité innombrable, se renouvelant sans cesse, perdue dans un Univers infini.

Si l'Humanité se résume à la totalité de ses paroles, de ses oeuvres et de ses actes, passés, présents et à venir, on ne peut  proposer d'elle d'autre définition que celle-là . "Il  est vrai, note le narrateur, que tous les hommes sont des congressistes, qu'il n'y a pas un être sur la planète qui ne le soit, mais je le suis, moi, d'une façon différente : je sais que je le suis ..." Tout être humain est à lui-même son propre archétype et vouloir représenter le genre humain, prétendre s'en faire le porte-parole, est de toutes les manières une entreprise aberrante. L'ambition platonicienne de réduction du divers à l'Un se heurte à l'infinie et irréductible multiplicité du réel. L'Humanité, c'est la totalité , sans cesse ouverte sur l'avenir, des êtres humains, tous différents, et des expériences humaines, toutes différentes.

On peut lire cette nouvelle comme une satire de la manie représentative inhérente à nos sociétés "démocratiques" . Innombrables sont, de par le monde et dans tous les pays ceux qui sollicitent l'honneur et la responsabilité de représenter leurs concitoyens ou leurs semblables en tout ou partie à des titres divers, quand ils ne s'autoproclament pas représentants de gens qui ne leur ont rien demandé.  Le terrain politique fournit évidemment d'innombrables exemples de cette manie et de ses effets néfastes, mais il n'est pas le seul. Le texte de Borges mettrait ainsi à nu l'inanité de cette prétention à représenter qui que ce soit, puisque tous les humains, vivants, morts ou à naître, auraient également droit au titre de "congressistes", ne représentant chacun légitimement que lui même et ne pouvant, en toute rigueur, être représenté que par lui-même.

Dans cette optique, toute définition de la Culture devient problématique, puisqu'il est devenu impossible de subsumer quoi que ce soit sous quelque étiquette que ce soit. La Culture englobe, bien sûr, la totalité des livres et des oeuvres de l'esprit, mais aussi la totalité des connaissances humaines, mais aussi la totalité des actes humains, présents, passés et à venir . Dans cette conception totalisante de la Culture , ce qui est noté dans les livres ne représente qu'une infime partie de la culture humaine . La connaissance des actes (par exemple leur connaissance historique) n'est pas la totalité de la culture : les actes sont eux aussi, et tout autant, sinon plus, constitutifs de la culture. De ce fait, toute hiérarchisation, toute échelle de valeurs, devient impossible à établir : le Don Quichotte n'a pas en soi plus de valeur culturelle qu'un quelconque livre de comptes. Des années d'une existence vouée à la recherche érudite n'ont pas un sens plus éminent qu'une heure passée au lit avec une prostituée. Lire un livre ou le brûler est équivalent : dans les deux cas, il s 'agit d'un acte culturel, puisque tout ce qui est humain fait partie de la culture humaine.

Jean Dubuffet , dans L'Homme du commun à l'ouvrage , écrivait qu'un berger illettré est tout aussi cultivé qu'un agrégé des lettres. En effet, dans la perspective ouverte par le conte de Borges, le savoir, le savoir-faire, l'expérience vécue du berger ont tout autant de valeur que le savoir livresque de l'agrégé . Encore doit-on ajouter qu'il s'agit du savoir et du  savoir-faire d'un seul berger illettré, parmi d'innombrables autres bergers illettrés de par le monde, bergers dont le savoir est différent du savoir de celui-là.

Ainsi s'évanouit, en même temps que le rêve d'une langue universelle, celui d'une culture qu'on pourrait définir en la différenciant de ce qu'elle n'est pas. Vouloir qu'il en soit autrement, c'est favoriser les prétentions des beaux parleurs et des représentants autoproclamés.

Tout homme est représentatif de l'Humanité. Tout homme est l'Humanité à lui tout seul. C'est le versant lumineux de cette conception borgésienne de la culture. Son versant sombre, c'est évidemment la perte des valeurs, l'impossibilité de poser des valeurs, puisque tout est équivalent. Brûler des livres devient un acte humainement et culturellement aussi valable que les conserver ; et l'on sait qui, dans l'Histoire récente de l'Humanité, brûlait les livres.... Dans L'Aleph, le même scepticisme avait déjà inspiré à Borges une nouvelle qui, à l'époque de sa parution, souleva la polémique : Deutsches Requiem .

'" Irala demanda où étaient les toilettes. Don Alejandro d'un geste large lui désigna le continent . "

Chier quelque part au hasard dans la vaste nature est, aussi bien qu'un autre , un acte éminemment culturel . Poser sa pêche au coin d'un bois , c'est laisser de son passage une trace tout aussi valable qu'écrire le Don Quichotte.

Cette évidence, d'où l'on peut tirer une haute leçon de modestie, est personnellement pour moi une source inépuisable de consolation. Elle devrait l'être aussi, à mon sens, pour tous les humains .


Jorge Luis Borges , Le Livre de sable , traduit par Françoise Rosset , préface et notes de Jean-Pierre Bernès ( Gallimard / Folio bilingue )

Kathleen Meyer ,  Comment chier dans les bois , traduit par Jean-Marc Porte  ( Edimontagne )




Jorge Luis Borges




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