lundi 11 février 2013

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

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...que je me demande en triant le contenu
de l'armoire
héritée de

Mamie.

Meuble Lévitan garanti pour longtemps , la preuve :
il est encore là et rend toujours service, lui qui orna de ses moulures
modern style et de son noyer
massif
verni
la chambre  de

     maman,

jeune institutrice encore célibataire au début des années trente elle mira sa beauté fraîche dans sa glace
biseautée.

Dans deux jours
elle sera

démantibulée

elle finira
à la

décharge.

Nid de souvenirs, nid à poussière
j'en extrais

des nappes damassées où furent dressés des repas de noces, de baptêmes et d'enterrements, de premières communions, des draps

immaculés

immenses

où des frères, des soeurs, des cousins, des inconnus, furent

peut-être

conçus,

des napperons, des serviettes marquées d'un chiffre ; de nobles tissus de lin fermes et frais au toucher...
La benne va les avaler dans sa gueule crasseuse, eux toujours si proprets, distingués, fleurant la lavande et si bien repassés. J'empile

des pantalons passés de mode, des chaussures qui foulèrent le macadam de la grande ville aux temps lointains du

Général, des bataillons

de sacs, des robes charmantes, des petites culottes, des services à café, à thé, à liqueurs autour desquels devisèrent des groupes amicaux, familiaux, des bouquins, des bouquins et encore des bouquins, du Malraux et du Sartre, du Mauriac, de

l'Anouilh

Au broyeur, à la tritureuse tous ces univers
imprimés
qu'on ne redécouvrira pas, qu'on ne parcourra plus d'un oeil
distrait

paperasses paperasses, paperoles, lettres intimes, journaux intimes, protections
intimes     égarées là

cours polycopiés des années soixante, copies annotées par d'éminents professeurs,

toute
l'encyclopaedia universalis (édition 1987), sur très beau papier, très peu froissé; j'y consultai force articles, y appris beaucoup de
choses oubliées depuis,

vinyles
qui eurent l'honneur d'excellentes critiques (dans Diapason, dont toute une collection s'entasse sur la terrasse, à côté de piles de numéros de Beaux Arts, de la Quinzaine littéraire,  du Monde des livres du temps où
Sollers y régnait, de

cassettes, de cassettes et encore de cassettes, à rendre maboul Harpagon, obsolètes
ordinateurs où furent ordinés des kilomètres de méga

octets
d'informations, imprimantes asséchées, sans oublier mon vélo
demi-course, marque

  Gitane

la marque de Jacques Anquetil, 24 vitesses, cadre ultra-léger,  cales-pieds comme on n'en fait plus, avec courroie de cuir, j'en ai parcouru de vertes campagnes penché sur son guidon, pédalant pédalons ferraille
bonne
pour la compression, le recyclage. Une frénésie m'emporte


appel du vide,
vertige de la page blanche
soif de renouveau. Il y aurait pourtant

là-dedans

de quoi nourrir mille récits, que personne ne lirait, de dresser mille inventaires à la Prévert, à la
Perec.

Rien que si,

au lieu de vider l'armoire de

Mamie

avant de la massacrer, je m'étais lancé dans un inventaire attentif, sinon exhaustif, de son contenu, tout en laissant remonter à la surface tous les souvenirs souvenirs souvenirs, et tant d'images, même d'antiques

sensations

qui sait

j'aurais couvert des centaines, des milliers de pages, j'aurais rivalisé, au moins pour la quantité, avec la recherche du temps perdu de Marcel...

Alors,

qu'on imagine un inventaire mémoriel  et sentimental du contenu de cette maison bourrée jusqu'aux plafonds, cave, grenier, de trucs plus jamais utilisés, attendant sagement qu'on les use en s'en resservant, mais devenus inusables malgré eux, et d'ailleurs inutilisables, grippés par les ans, invendables,  abandonnés, oubliés, sorte de conservatoire des trente glorieuses et des trente bien moins glorieuses qui suivirent, quelle mine pour l'écrivain que je
n'aurai
pas
été !

Mais l'appel du vide m'aspire et
me saoûle....

Objets inanimés, avez-vous donc une âme?

J'm'en vas t'leur en foutre, moué, d'leur âme,

tiens.

Poubelle,

tout ça !

...........................................................................

Oui oui oui.

On dit ça.

Dans l'attente d'une exécution sans cesse reportée pour de très obscurs motifs, elle campe toujours là, massive, stoïque, obstinée. Derrière sa glace défraîchie, voilée par endroits de minces piqûres, s'empilent toujours draps et serviettes. Servante fidèle à son devoir jusqu'au bout, sans doute incapable d'imaginer si monstrueuse ingratitude. Aux temps finissants du front popu, son orme verni, ses portes cintrées, sa glace biseautée, ses tiroirs marquetés ornèrent la chambre d'une jeune institutrice que je n'ai pas connue. Entre 37 et 47, je la revois (je l'imagine) dans l'ombre d'un mur Nord, près de la fenêtre donnant sur la rue, à l'étage de la grande maison de fonction , la maison de la directrice de l'école de de filles. La directrice n'a qu'elle à diriger, ayant la charge d'une classe unique. J'ai quatre ans, ma petite soeur est debout derrière la ferronnerie du faux balcon. En bas, dans la rue dorée par le soleil d'un après - midi d'août, des soldats, des Noirs, se reposent, assis sur une jeep marquée d'une grande étoile blanche . Ils ont aperçu la petite fille aux lourdes anglaises blondes, dans sa robe blanche . Ils lui lancent des bonbons, d'étroites plaques de chocolat, des pâtes de fruit dont j'ai encore dans la bouche le goût de dentifrice. Car c'est moi qui les mange : posté, invisible, à trois mètres derrière l'appât, je les récupère au vol !

J'ai toujours eu l'âme un peu proxénète. J'aurais aimé être maquereau. C'est ce jour-là, du moins, que la vocation m'en fut révélée.

Puis, entre 47 et 50, elle doit s'aligner contre un mur d'une autre chambre, dans une autre maison de fonction d'un autre village, mais là , je l'ai un peu perdue de vue. Entre 50 et 60, elle emménage à l'étage d' une autre maison de fonction (encore une ! mais cette fois, c'est dans la grande ville, promotion oblige) . Je découvre dans un de ses tiroirs, une boîte de préservatifs ; j'en prélève un, pour voir quel effet ça fait. C'est le temps de mes premiers émois sexuels, réels (le soir, tout seul dans ma chambrette) et imaginaires ( à la lecture des nouvelles cochonnes que je découvre dans de vieux numéros des Oeuvres libres. De 60 à 83, elle est toujours à l'étage, mais cette fois, ayant changé de province, c'est contre le mur sud d'une grande maison poitevine qu'elle s'adosse. Par la fenêtre ouverte sur les pommiers du verger, dans la douceur de l'été, monte le bruit d'eau fracassée dans la roue du moulin. Près d'elle, je lis Le Rivage des syrtes et La Femme abandonnée. En 83, elle embarque dans un camion de location à destination de sa dernière (?) demeure. Qui m'a aidé à négocier les virages de l'escalier pour hisser cette pesante dondon jusqu'à l'étage (encore) ? J'ai oublié. Mais elle a supporté le traitement sans se plaindre, toute contente sans doute d'être admise à poursuivre sa carrière domestique.

Je m'aperçois, mi-consterné mi-furieux, que j'ai comme qui dirait de l'amour pour ce vieux tas de bois sec. Je sens qu'il me faudra du courage pour en venir à l'irréparable.







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