mercredi 20 février 2013

Philippe Sollers : portrait de l'artiste en vieux faiseur

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 Portraits de femmes est le dernier Sollers en librairie. Je ne le lirai pas. Le dernier Sollers que j'aie lu, c'était Passion fixe , en 2000. Je m'étais juré alors qu'on ne m'y reprendrait plus. On ne m'y reprendra plus. Depuis le pesant et indigeste Femmes (1983), je n'étais pas, il est vrai, un fan de cet écrivain, mais là, j'avais trouvé qu'il dépassait les bornes de l'imposture. Sollers m'apparaissait sinon comme l'inventeur, du moins comme le plus remarquable représentant d'une technique plus mercantile que littéraire qui consistait à se fendre d'une cinquantaine de pages plutôt bien torchées, voire brillantes, sur à peu près n'importe quel sujet (en l'occurrence dans ce livre-là, il s'agissait, si je me rappelle bien, de peinture chinoise ) pour accrocher le lecteur et lui refiler  le reste, c'est-à-dire un pseudo roman insignifiant, ennuyeux et long, où l'auteur échouait piteusement à faire exister quoi que ce soit, histoire et personnages, après  avoir pourtant commencé par tambouriner le caractère exceptionnel de l'une et des autres. Risibles pitreries de camelot de foire cherchant à fourguer sa marchandise, à peine dissimulées sous le clinquant de l'écriture.

Sollers, c'est pour moi la facilité au service de l'esbrouffe. Au temps où il n'y  en avait que pour lui dans le Monde des livres, où, chaque fois qu'il pondait -- et c'était souvent -- il pouvait compter sur les  indécentes flagorneries d'une Josyane Savigneau, il se fendait d'un panégyrique hebdomadaire consacré à une nos vieilles gloires littéraires, sorte de supplément mondain au  Lagarde & Michard. L'originalité de ses vues critiques n'y dépassait pas en effet les poncifs éculés vulgarisés par ce bon vieux manuel. Là encore, les afféteries de l'écriture masquaient mal l'indigence du fond.

Ce petit maître dont l'insignifiance littéraire n'a d'égale que sa certitude de compter parmi les grands écrivains de son temps s'est constitué, grâce à son entregent et à ses relations dans les médias, une claque de fidèles toujours prêts à se récrier d'admiration chaque fois qu'il sort un livre -- et c'est souvent puisqu'en une bonne cinquantaine d 'années de carrière il a une soixantaine de titres à son actif, soit près d'un titre par an. L'art de faire carrière suppose celui d' occuper le terrain.

Avec le temps, toutefois, le concert d'applaudissements n'est plus aussi nourri que naguère. C'est ainsi que, parmi les habituels dithyrambes, Portraits de femmes a fait l'objet , dans le Figaro littéraire, d'un article sévère, signé d'Alice Ferney. La critique y constate qu'après l'inévitable soixantaine de pages destinée à servir d'accroche,  le livre "se délite en catalogue" . Sollers s'y voudrait moraliste mais le niveau de la pensée n'est pas à la hauteur de ses ambitions  : "en voulant être lapidaire, voire elliptique, Sollers devient ennuyeux : ses commentaires sont faibles, le tout venant de la pensée  [...] Les formules toutes faites abondent ". Ce mélange de prétention et de suffisance produit l'inverse du résultat  escompté : "l'intelligence du lecteur attend quelque chose qui ne vient jamais". Alice Ferney dénonce le dilettantisme d'un écrivain, doué peut-être, mais qui a depuis longtemps fait le choix de ne pas se fatiguer plus que nécessaire : "L'auteur, écrit-elle, se devrait à lui-même d'avoir travaillé davantage ". Mais à quoi bon travailler davantage quand on a pour ses lecteurs un mépris à peine voilé, qu'elle ne manque pas de pointer.

Au fond, ce qui aura manqué à Sollers, c'est la force d'un authentique projet littéraire qui signale toujours les grands écrivains, un Modiano, un Claude Simon ou un Pierre Michon par exemple. En 1999 déjà, Régis Debray, dans un article repris fort opportunément dans son dernier livre, Modernes catacombes (uniquement des reprises d'articles, conférences et allocutions diverses), constatait cette fadeur et ce manque de souffle, ce manque de hauteur :

" Le Sollers avait tout pour devenir un vrai bon, et non le faux grand qu'il a mis en circulation sous le masque. Que lui a-t-il manqué ? De  savoir se quitter à temps, sans doute. [...] On peut être un type bien sous tous rapports et un écrivain exécrable, et un salaud peut faire un écrivain considérable. Le Sollers n'est pas un méchant bougre, mais enfin, le problème n'est pas, n'a jamais été type bien ou  pas bien, ce catéchisme-ci ou celui-là. [...] Ce qui importe, c'est la fibre, et le voltage du courant qui passe ou non dans les fibres. Electricité spirituelle ou temporelle. Sur la terre comme au ciel rien de grand ne se fait sans mystique, et les petites passions font rarement de grandes oeuvres. Faire entendre une voix, c'est plus que faire écouter des notes. Et la voix suppose un souffle, que la virtuosité ne remplace pas."

Le bilan est sévère : " Effets d'annonce, rideau de fumée. Moins on porte de richesse en soi, plus on cherche à faire du bruit. L'occupation du terrain médiatique lui donne une grande présence, mais l'oeuvre, où est-elle passée ? Des livres en série, qui ne sont plus des livres ; des articles bien troussés -- à moi Bossuet, à moi saint Augustin, à moi Mallarmé --, mais savoir parler de la littérature (ce qu'il fait avec talent) n'est pas exactement faire oeuvre de créateur. Au départ, on avait une grande ambition, et des moyens. A l'arrivée, satisfait d'éblouir, on a une forte position, et les médias ". On voit que pour le Sollers critique littéraire Debray est nettement moins sévère que moi -- et c'est moi qui ai raison.

Au total un écrivain à la mode, doté d'une "accorte disponibilité au majoritaire", "à tu et à toi avec tout ce qui se présente", expert à "additionner les publics opposés, le b-a-ba du commerce" -- ce qui ne l'empêche pas -- bien au contraire --, de prendre la pose -- c'est même sa favorite -- de l'écrivain maudit, et, pourquoi pas, du génie persécuté .

Mais au fond l'image que Sollers donne de l'écrivain n'est-elle pas celle qui convient le mieux à notre société du spectacle ?  "En gestion de carrière donc, 20 sur 20. La preuve : excellent à l'oral, de plus en plus télégénique avec les ans, et de plus en plus médiocre à l'écrit, bâclé, banal, survolant. C'est que, pour le public, l'image conduit au livre, non l'inverse; les prestiges du livre s'étiolent, et l'image décide. Peu importe le texte pourvu que l'auteur en parle bien. Le hâbleur a compris, dans la foulée de mai 1968, avec vingt ans d'avance sur le gros de la troupe, qu'un écrivain qui compte serait désormais un personnage public et qu'un homme public ne se juge pas seulement à ses actions, pas plus que l'écrivain à ses écrits, mais à l'image et au spectacle qu'il donnera de lui-même. D'où suivait une nouvelle hiérarchie des urgences : se faire vite une tête, un look en logo, et des amis. Flatter les mieux placés, un copain dans chaque case du jeu de l'oie. "

On ne s'étonnera pas de ne pas trouver dans cette "hiérarchie des urgences"  la qualité des oeuvres. Le lecteur devra donc se contenter de ce que, "dans l'urgence", le Sollers se contente de lui servir, de cette "cabriolante frivolité" où se devine pourtant aisément "le pontifiant sous le sautillant", de ces poncifs et de ces fausses audaces, spécialité de l'inventeur du "conformisme transgressif", de ces rodomontades, cache-misère d'une pensée indigente : " "Relisons Etre et  temps, livre capital pour le XXe siècle " -- injonction faite au débotté, et hop ! on tourne ".

Portrait férocement lucide  d'un histrion médiatique et d'un faiseur. Certes Debray y sacrifie par trop, quant à lui, à  son goût pour les cascades de formules qui tendent à devenir sa marque de fabrique ; formules abusivement ramassées, trop souvent réductrices, faussement brillantes, agaçantes et stériles, inconsistantes à force de se vouloir futées, n'étreignant plus que du vide à force de vouloir trop étreindre (c'est plus voyant encore et plus ennuyeux dans les pages qui suivent, consacrées à Foucault).   Style coincé. Musiquette monocorde. Les méandres proustiens ne sont pas du goût du Régis ; il enchaîne ses bouts de phrase avec l'obstination d'une poule monomaniaque alignant des brindilles. Ses recettes d'écriture  ne sont finalement pas moins voyantes ni moins lassantes que celles de Sollers. Tous deux, très ordinaires pondeuses de notre modeste poulailler littéraire, si provincial. Seconds couteaux, seconds rôles. Il faut dire que les vrais premiers rôles s'y comptent sur les doigts d'une seule main.

Victime de quelques méchants coups de bec de la poule Sollers, la poule Debray s'est rebiffée : combat de vieilles poules (1) susceptibles. Sous le coup du dépit, notre médiologue autoproclamé a pondu . Le produit de sa fureur est cette analyse fielleuse mais lucide : sous son éclairage cruel, on voit mieux ce qu'au-delà de la valeur d'un écrivain, le cas Sollers nous révèle de l'état actuel de la littérature dans la société du spectacle.


Régis Debray ,  Modernes catacombes  (Gallimard )

-  A lire, sur le site de La République des livres, le papier de Pierre Assouline : " Régis Debray veut être Chateaubriand ou rien "

Note 1 . -  Sollers, 76 ans ; Debray, 72 ans. On se croirait dans Les Burgraves ! J'ai vu un reportage sur les maisons de  retraite : c'est fou ce que les vieux peuvent être teigneux entre eux.






1 commentaire:

pinto katy a dit…

Votre article sur le libidineux bedonnant, c'est de la grande classe ! Lecture délectable à souhait, la médiocrité dorée enfin démasquée...
kp