vendredi 15 février 2013

Réinitialisations

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Cela nous submerge . Nous l'organisons . Cela tombe en morceaux.
Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux.

                                                                               RILKE


La compréhension du rêve n'est plus tout-à-fait ce qu'elle était à l'époque des premiers travaux de Freud et la théorie psychanalytique est aujourd'hui concurrencée par d'autres interprétations, fruit des travaux des neurophysiologistes, ethnopsychiatres etc. Selon Michel Jouvet, dans Pourquoi rêvons-nous ? Pourquoi dormons-nous ?  , les rêves du sommeil paradoxal auraient pour fonction de maintenir notre contact avec notre singularité spécifique, pour qu'à l'aube d'une journée nouvelle nous la retrouvions intacte.

S'il en est bien ainsi , le rêve s'apparenterait à ces processus de réinitialisation courants en informatique. Dans le rêve du sommeil paradoxal, la personne réinitialiserait ses données de base dans une période (le sommeil profond) où elles risqueraient d'être perdues.

En fait, de nombreux comportements individuels et sociaux pourraient s'interpréter en termes de réinitialisation. Le phénomène est bien connu dans le domaine des religions : prier, surtout si c'est en compagnie de coreligionnaires, dans une église, une synagogue, une mosquée, un temple, c'est réinitialiser sa croyance, c'est se réinitialiser en tant que croyant. Tout rituel religieux réinitialise la divinité elle-même et la fait exister selon son seul mode d'existence possible, dans les consciences. D'où l'importance, pour toute religion, de rituels répétés, suffisamment fréquents . De la même façon, les cérémonies laïques de toutes sortes (14 juillet, 11 novembre etc. ) permettent la réinitialisation du sentiment d'appartenance nationale. L'affaire Dutroux, celle des caricatures de Mahomet, ont provoqué des phénomènes de réinitialisation collective spectaculaires.

Cette fonction de réinitialisation éclaire sans doute aussi la distribution des informations dans les médias. Ce n'est pas pour rien qu'on parle de "la grande messe du 20 heures", mais la journée comporte d'autres moments de célébration, comme le journal de 13 heures sur TF1 ou Antenne 2. Le retour fréquent, "en tête de gondole", d'informations dont l'intérêt en soi est pourtant extrêmement mince pourrait s'expliquer par cette fonction. Par exemple, très souvent, la première information proposée (avec la tête et le ton de circonstance) est un fait-divers concernant un enfant ou un adolescent (enlèvement, viol, assassinat, suicide) . En elle-même, cette information ne devrait intéresser que les proches et les voisins de la victime, à la rigueur les habitants de la localité, et ne devrait figurer que dans la presse locale. Les événements de ce type sont tout de même très rares et il ne devrait pas y avoir là de quoi alarmer les populations de l'hexagone. On peut faire confiance à l'efficacité de la police et de la justice. On peut penser qu'une telle information pourrait sans inconvénient laisser la place à des informations concernant d'innombrables autres événements d'une réelle importance qui se sont produits en France et de par le vaste monde.

Ce serait ridicule de se dire que de telles informations ont une valeur incitative , leur rôle étant en somme de nous dissuader d'agir de la même façon que les criminels. Il est évident que l'immense majorité d'entre nous n'a aucunement besoin de tels rappels à l'ordre !

Les réactions des téléspectateurs et auditeurs nous éclairent sur la véritable fonction de ces informations. Cela va, en gros, du "Mon Dieu, quelle  horreur!" au "Ces gens-là, il faudrait les tuer". En somme, la raison d'être de l'information, dans ce cas particulier, ce n'est pas l'importance (très mince encore une fois) de l'événement qu'elle relate, c'est la réaction émotionnelle qu'elle vise à susciter. Il s'agit, en vérité, de nous réinitialiser (au début de la séquence informative) en tant que braves gens, braves Français moyens, de nous faire éprouver, par l'expression de ces émotions basiques, notre appartenance à la communauté des gens ordinaires-mais-normaux (ordinaires-donc-normaux), de nous faire renouveler notre contrat d'appartenance à cette communauté. Ce re-paramétrage initial ne saurait être sans conséquence sur notre façon de réagir aux informations qui suivront.

Un autre genre de message placé "en tête de gondole" (ce rapprochement avec les techniques de vente de la grande distribution me paraît éclairant), ce sont les informations sur le temps qu'il fait. Il faut bien reconnaître qu'en réalité nous nous contrefichons de savoir s'il pleut à verse en Normandie ou si la neige s'accumule dans les rues de quelques villages pyrénéens, alors que nous vivons dans une autre région à l'abri de ces intempéries. On nous a récemment abreuvés de reportages sur la neige dans les Pyrénées,  mais il aurait pu tomber trois fois plus de neige sur le versant espagnol que nous n'en aurions rien su. Mais quel intérêt en vérité, pour nous, de savoir quel temps il fait sur les villages espagnols situés pourtant à quelques kilomètres seulement de la frontière ? Là encore, s'agissant de ces informations liminaires (elles ne sont pratiquement jamais programmées à l'intérieur du journal), il s'agit de réinitialiser notre sentiment d'appartenance à la communauté nationale, en tant que Français "moyens" censés être solidaires de leurs compatriotes vivant à quelques centaines de kilomètres de chez eux.

On pourrait repérer d'autres types d'informations (le dernier gros gagnant du loto, etc.) dont le rôle est le même. Constatons leur fréquence et leur régularité, comme s'il s'agissait de parer  un danger réel et permanent de perte de leurs données communautaires basiques par des millions d'individus au cours d'une journée, comme s'il s'agissait de maintenir au quotidien une sorte de dénominateur commun des opinions et des affects, dans une sorte de consensus réconciliateur, mou mais bien réel.

" Français moyens, êtes-vous là ? " demande à la masse des téléspectateurs l'info sur le bébé congelé, l'ado pendu ou les inondations en Basse Bretagne, un peu à la manière de ces animateurs de concerts chargés de chauffer la salle en lui criant : " Je ne vous entends pas ! Est-ce que vous êtes là ? Faites du bruit !".  A quoi la foule, bonne enfant, répond sans se faire autrement prier : "Ouais ! On est là !".  On s'en serait douté.

Elargissant la perspective, on peut se demander si toute notre existence biologique et psychique ne pourrait pas s'analyser en termes de réinitialisation. De la vie cellulaire aux diverses manifestations de notre activité psychique, notre organisme serait engagé, de la naissance à la mort, dans un processus permanent et ininterrompu de réinitialisation. Des maladies organiques comme le cancer, des maladies psychiques comme les psychoses ou la maladie d'Alzheimer pourraient être comprises comme des perturbations de ce processus vital de réinitialisation.







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