dimanche 24 mars 2013

Amor fati

876 -


Selon un récent sondage, 92% des Français sont "contents de vivre en France".

On imagine que les 8% restants sont formés de ceux qui ont choisi d'aller vivre en Belgique, en Suisse, au Royaume-Uni, à Monaco ou au Luxembourg , pour des raisons "de convenances personnelles", comme on dit. Sans doute faut-il compter aussi dans ces 8%  ceux de nos concitoyens qui, n'ayant pas pensé à aller s'installer à l'étranger, vivent dans la rue.

N'empêche que cette quasi-unanimité interpelle.

Il est vrai que le canari enfermé depuis sa naissance dans la même cage n'imagine pas qu'il pourrait vivre plus heureux ailleurs. Le basset accoutumé à sa gamelle en trouvera toujours le contenu succulent.

Mais les Français ne sont pas des canaris. Ils sont informés de l'état du monde. Dans les très grandes lignes, certes, mais ils le sont. Ils le sont aussi de l'état de notre pays et, mis à part quelques points fâcheux -- l'état de nos prisons, celui de nos hôpitaux, notre déficit public, la galopade du taux de chômage, la montée de la pauvreté,  j'en passe forcément --, ils pensent que mieux vaut vivre en France qu'en Syrie, au Bangladesh, à Gaza ou au Congo. Difficile de démontrer qu'ils ont tort.

Ces 92% signifient surtout, sans doute, que notre pays fait encore partie des 8% de pays les plus riches. Si bien que même la pauvreté vous y a un goût de richesse, comparée à ce qu'elle est ailleurs. Va donc voir chez les Somalis si t'y trouveras du gras de jambon, dans les poubelles.

Tout est relatif.

Estimons-nous heureux d'être Français. Ceux qui veulent émigrer en Somalie, levez la main. Personne ? Qu'est-ce que je disais.

Etendu à toute la planète , un tel sondage -- à supposer qu'il puisse être organisé sans pressions ni fraudes -- donnerait sûrement des résultats fort intéressants, et probablement surprenants. Qui sait, par exemple, si 92 % des habitants de la Somalie ne sont pas sincèrement contents d'habiter leur pays. Les raisons qu'on avance pour se déclarer content de son sort sont souvent  bien déroutantes pour qui en a reçu un autre en partage.. L'irrationnel a ses raisons que la raison connaît. Un mystère de plus à verser au dossier de la condition humaine.

C'est ainsi qu'à l'instar d'un Somalien de base, je ne suis pas trop mécontent d'être né Français. J'aurais pu, en effet, connaître bien pire. Je ne me suis jamais dit que j'aurais aimé naître Chinois, Japonais, Américain, Saoudien ou Russe. Cela n'implique cependant aucune dévotion de ma part à ma patrie de naissance. Le patriotisme est un sentiment qui, je crois, m'est étranger. J'ai lu récemment l'interview d'un écrivain togolais, qui se disait content et fier d'être né Togolais, et à jamais reconnaissant à l'Etat togolais et à la société togolaise de l'avoir aidé à devenir ce qu'il était. Il y avait de la ferveur dans ses propos. Elle m'a fait penser à l'attitude de Socrate refusant de s'enfuir de sa prison, au motif qu'il ne peut désobéir à la Cité qui, même injuste envers lui, a fait de lui ce qu'il est et à laquelle il doit tout. Je suis incapable d'une telle ferveur et d'une telle reconnaissance inconditionnelle.  La patrie ou la cité ne sont pour moi que des entités abstraites, envers lesquelles je ne me sens aucun attachement affectif . Ce que je suis, je le dois -- en partie -- à des lois (changeantes) édictées par des hommes, et surtout, sans doute, à un  certain état (transitoire) politique, économique, culturel, de cet endroit du monde où je suis né. Je me conforme aux lois de ce pays, qui m'obligent à  des devoirs de solidarité tout-à-fait naturels envers mes concitoyens, mes concitoyens européens et mes concitoyens du monde. Conduite raisonnable qui n'implique aucune espèce d'attachement ni d'engagement affectif. Je l'ai adoptée et je m'y tiens en vertu d'un contrat. Affaire de raison, non de coeur. On peut toujours rompre le contrat pour aller ailleurs voir si l'herbe est plus verte. C'est le droit imprescriptible de tout être humain.

Cette pente, si répandue parmi les hommes, à s'estimer pas si mal loti, dès qu'on se compare à d'autres, le sociologue Pierre Bourdieu l'appelait amor fati , adhésion plus affective que raisonnée à son propre destin. On peut penser que l'amor fati exerce une puissante fonction régulatrice chez les espèces vivantes socialisées, les humains aussi bien que les abeilles ou les fourmis . La volonté de vivre, moteur de notre existence, selon Arthur Schopenhauer, s'appuie sur cet amor fati qui tient dans la pensée de Nietzsche une place si importante.



Douce France... (air connu )

Aucun commentaire: