samedi 30 mars 2013

" Etouffements ", de Joyce Carol Oates : vitalité de la fiction américaine

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Le rayon librairie de mon supermarché habituel est  un excellent observatoire pour juger du tout-venant de la production littéraire française. Je m'y attarde régulièrement,  le matin de préférence ; à cette heure,  j'ai l'esprit plus dispos et plus libre pour m'exercer à la critique impromptue, en feuilletant quelque nouveauté.

Cette fois , j'ai même pris le temps de recopier sur mon petit carnet le début d'un chapitre du dernier roman de M. Pascal Bruckner, Maison des anges. Voici ce que cela donne :

"  A cette époque, Antonin vivait à mi-temps avec Monika, une grande brune à la peau mate,  d'une trentaine d'années, franco-anglaise, originaire par sa mère d'une famille chrétienne du Kerala, en Inde, rencontrée lors d'une soirée inter-agences. Architecte d'intérieur, ancienne élève des Arts Déco et du Saint Martin's College of Arts and Design à Londres, fascinée par Jean Prouvé et Le Corbusier, elle passait son temps à dessiner, à croquer tables, chaises, objets, sur des feuilles de papier. Elle avait été mannequin à Londres  dans une vie antérieure. ".   Etc.

Tudieu ! Que cela sent donc furieusement son grand chic bobo-cosmopolitan ! Nul doute que lectrices et lecteurs tomberont immédiatement sous le charme d'une rencontre aussi heureuse entre traditions orientales et modernité occidentale, façon omelette norvégienne, mélanges de saveurs, cuisine à la mode.

Voilà ce que M. Pascal  Bruckner appelle un personnage de roman : une marionnette entièrement fabriquée , à l'aide de recettes puisées dans un livre de cuisine littéraire datant au moins de Paul de Kock, barbouillée à la va-vite d'un vernis tendance. Avec quelques bouts de laine, ma petite fille invente en deux temps trois mouvements des fantoches autrement amusants et plus crédibles.

Bon, dira-t-on, pas de quoi pousser des cris d'orfraie. Pascal Bruckner cherche juste à écouler une camelote produite à moindres frais, comme tant d'autres, un Sollers par exemple, en fourguant au bon public ce qu'il croit devoir lui plaire.

N'empêche  : c'est se faire une médiocre idée de ses lecteurs et ne guère se soucier de sa dignité d'écrivain.

Serait-il abusif de prétendre que ce navet est représentatif du niveau moyen de la littérature romanesque française contemporaine et de sa coupable tendance à la facilité et au vite fait ? Il y a Houellebecq, certes; il y a Mauvignier ; quelques autres encore. Tout de même, je suis frappé d'une certaine impuissance de nos romanciers à se saisir des réalités de leur temps pour y puiser la matière de  fictions crédibles et fortes, capables d'émouvoir et de faire réfléchir. Ces lignes de Bruckner me semblent confirmer ce qu'écrit René de Caccaty dans le Magazine littéraire d'avril : "Les règles auxquelles les écrivains se soumettent pour inventer des fictions sont souvent caricaturales. Les travestissements sont  criants ". Cela autorise-t-il pour autant l'inflation  d'une littérature autobiographique d'un niveau souvent navrant, tendance à laquelle la même revue consacre l'essentiel de cette livraison ? Littérature du moi, littérature  trop souvent nombriliste. Etouffant huis-clos... Ernaux, Angot, Jacub, Guibert, Roberts, Ceccaty lui-même : moi moi moi , mes enfances, mes amours, mon cul, mon sida, mon cancer... Mais sortez un peu de vous-mêmes , a-t-on envie de leur crier à tous .

Ce n'est pas le reproche qu'on pourrait adresser aux maîtres actuels, du roman américain, un Russell Banks, un Bret Easton Ellis, un Paul Auster, un Jim Harrison, une Joyce Carol Oates, même si, comme cette dernière, il leur arrive de sacrifier à l'autobiographie. Dans les récits de ces écrivains au contraire, les réalités sociales de l'Amérique d'aujourd'hui , bien souvent dans leurs aspects les plus âpres, sont appréhendées avec vérité et force, en des fiction  émouvantes et riches de sens.

Etouffements, de Joyce Carol Oates (2010) est un recueil de nouvelles. Ce n'est peut-être pas l'ouvrage le plus accompli de  cet auteur. Certains textes m'ont paru un peu faciles (comme Donnez-moi votre coeur), partiellement décevants malgré de grandes qualités ( comme La Chute) ou me sont ( rarement ) tombés des mains, mais plusieurs sont de vrais chefs-d'oeuvre. Joyce Carol Oates excelle à peindre  les ravages mortifères des fantasmes et des obsessions dans les consciences ( Le premier mari , Etouffements ), la difficulté des rapports entre parents et enfants , entre enfants et adultes ( Etouffements, Tétanos, Nulle part ) . Elle campe notamment des portraits d'adolescentes  d'une grande vérité ( la narratrice de Strip poker , ou Miriam dans Nulle part). Ses personnages évoluent fréquemment dans des milieux sociaux modestes qu'elle décrit avec une humanité,  une lucidité généreuse, qui emportent la conviction, comme dans Tétanos, peut-être le plus beau récit du livre, tête-à-tête en forme d'affrontement entre un éducateur de l'administration judiciaire et un gosse à la dérive, en mal de repères, aux frontières de la délinquance. Contrepoint éloquent entre la détresse des enfants et la misère morale des adultes. Chez Joyce Carol Oates, on est loin, très loin du rêve américain, dans une société rongée par la pauvreté , la violence.

Justement, je suis frappé de constater la qualité de la peinture des personnages d'enfants et d'adolescents chez plusieurs de ces romanciers américains, comme Russell Banks (dont  Sous le règne de Bone , magnifique roman d'éducation, m'apparaît comme un équivalent moderne du Tom Sawyer  de Mark Twain), ou Jim Harrison, dont Les Jeux de la nuit proposent des portraits d'adolescents ( tel celui de l'héroïne de La fille du fermier ) assez proches de ceux de Joyce Carol Oates.


Joyce Carol Oates, Etouffements , nouvelles traduites par Claude Seban  ( Philippe Rey )





Joyce Carol Oates

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