lundi 4 mars 2013

Hugo Wolf paraphrase Wagner

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Retour de promenade. Un peu fatigué d'être seul, depuis des heures, de peupler le silence de mon monologue intérieur, qui est mon univers, depuis des jours et des jours et des jours, des mois, des années, nourri de lectures, de réflexions, de souvenirs.  Peupler le silence... C'est drôle que je n'aie pas davantage recours à la musique, alors que chaque audition d'une musique que j'aime me rend immédiatement si heureux. Je n'en fais plus qu'un usage modéré, comme si, de toute façon, le silence avait plus de prix que le bruit, même quand c'est celui de la musique, orchestration du temps.

J'appuie sur le bouton de la radio de bord, glisse d'une chaîne à l'autre. Cécile Duflot parle de sa candidature, éventuelle, éventuelle, à la mairie de Paris. Quelques bribes d'un charabia publicitaire. Un bout de je ne sais quelle chanson. Tout le bric-à-brac virtuel des ondes. Innombrables voix, peuple invisible de l'air, pressées dans l'espace,  qu'on n'entend pas, puis surgissent un instant, s'effacent aussitôt,  insignifiants fantômes...

Et voici que, tout  d'un coup, immédiatement s'impose  cette musique que je reconnais tout de suite, ce que je connais de plus beau en musique, cet élan d'amour partagé, dans son aura tragique, le duo de Sieglinde et de Siegmund, mais ici dans une transcription pour le piano, moins frémissante, moins exaltée, plus mélancolique, plus méditative, sur un tempo plus lent que dans la version de l'opéra à laquelle, depuis des années, je reste fidèle ; ce n'est pas la manière de Liszt, c'est plus rond, moins brillant; on dirait que celui qui a réorchestré pour le piano cette musique sublime a voulu exprimer aussi l'émotion qu'elle lui a  donnée, une émotion elle-même ancienne, remontée à la mémoire. Et puis voici la fin magique de l'opéra, le cercle de feu, le cloître de flammes dansantes où Wotan enferme Brunnhilde. Douceur lumineuse du motif descendant sur cinq notes, faisant longuement retour... tendresse recueillie de cette lente glissade vers le silence ...

On pourrait craindre qu'une réduction pour le piano d'une oeuvre écrite pour grand orchestre n'en réduise nécessairement la beauté à peu de chose. Mais le piano a ses séductions propres, ses immenses ressources. Le tout est que soient préservés l'esprit de l'oeuvre, l'émotion qu'elle suscite, à quoi s'ajoute l'émotion seconde de celui qui transcrit cette musique qui n'est pas la sienne, mais qu'il fait sienne en l'harmoniant au climat  de sa propre sensibilité : les deux émotions interfèrent, en un subtil et mystérieux alliage.

C'est ce qui se produit dans cette superbe paraphrase sur des thèmes de la Walkyrie, de Hugo Wolf, oeuvre de la jeunesse de ce compositeur, rarement jouée, peut-être jamais enregistrée. C'est le pianiste français François-Frédéric Guy qui l'interprétait ce soir-là (concert retransmis sur France Musique ).

Paraphrase, forme de commentaire bien particulière : paraphraser, c'est redire ce qui a été dit, sans dire tout-à-fait la même chose , en le disant un peu  autrement, avec une affection toute filiale; discours parallèle, discours jumeau; marche presque au même pas, presque au même rythme, main dans la main; fragment d'un discours amoureux... En musique , la paraphrase, c'est la forme chantante de l'assentiment amoureux.

Ne pas oublier, d'ailleurs, que toute cette magnificence orchestrale , le compositeur l'a d'abord élaborée au piano. Il y aurait donc comme un retour à la source ? Non : ce ne sont pas les esquisses de Wagner dans le travail de composition que retrace ici Ugo Wolf, c'est sa mémoire personnelle de l'oeuvre achevée, le prolongement du concert dont les splendeurs sonores résonnent encore en lui.

Hugo Wolf , Paraphrase sur des thèmes de La Walkyrie de Richard Wagner

Richard Wagner, La Walkyrie, Leonie Rysanek (Sieglinde) , James King (Siegmund) , Theo Adam (Wotan), Birgit Nilsson (Brunnhilde), orchestre du festival de Bayreuth, Karl Böhm




Mise en scène : Wieland Wagner

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