samedi 9 mars 2013

Interzone Extended

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Au Jardin, il y a Serge, sa guitare électrique, un archet pour en tirer parfois des sons inattendus mais très expressifs, et, par terre, une petite machine à faire passer de temps en temps des sons dans les baffles. A la Cour, il y a Khaled ( oud et chant). Serge est français, ancien guitariste du groupe Noir désir, antécédents rock-pop . Khaled est  syrien, antécédents musique arabe classique, actuellement réfugié politique en France. Chacun sa zone, donc. Au milieu, il y a la musique qu'ils font ensemble, démentant superbement ceux qui auraient nié la possibilité d'un mariage heureux entre ces deux instruments-là et ces deux traditions-là.  Interzone, donc .  C'est comme ça du moins que j'ai compris le nom de baptême de leur duo.

Après un premier morceau, viennent se joindre à eux Ibrahim et sa trompette, Keyvan et son zarb, Carol et sa clarinette basse : Interzone Extended, donc. Ibrahim est libanais, Keyvan iranien, Carol, américaine, je suppose. 

On pourrait parler de jazz-fusion, avec influences orientales dominantes. Mais non. On oublie très vite les influences orientales et les influences rock. Cette musique dépasse ses influences, tout en les revendiquant. L'entente entre les membres d'Interzone Extended est parfaite, l'écoute des partenaires est d'une qualité exceptionnelle. Interzone Extended joue une musique souvent mélancolique et rêveuse, qui m'a paru toujours grave, méditative même, jusque dans les moments rapides et très rythmés, que les interventions de Carol à la clarinette basse dissolvent parfois d'une façon étonnante, en quelques  poignées de secondes, pour installer un autre rythme, un autre climat.

Vers le milieu du concert, Carol chante en français des paroles qui disent (je cite de mémoire) :

Arrêtez de me dire ce que je dois penser
Arrêtez de me dire ce que je dois dire
Arrêtez de me dire même ce que je dois manger
Je suis assez grande pour en décider toute seule

J'ai compris ce moment comme un manifeste des principes artistiques d'Interzone Extended. Les cinq amis inventent ensemble une musique libérée des cadres et des influences, qui ne s'en souvient que pour mieux s'en éloigner. Une musique qui ne ressemble à aucune autre : la musique d'Interzone Extended. Une musique que sous-tend une morale artistique et une morale tout court.

Inutile d'ajouter que pour mieux la jouer et lui donner toute sa force de séduction, qui est grande, chacun des cinq est, dans sa partie, un musicien accompli, un virtuose époustouflant. Mais aucun ne songe à tirer la couverture à soi ; ce n'est pas le genre de la maison. On ne cherche pas à en mettre plein la vue, on fait entendre une musique très belle, très élaborée, très subtile et pourtant immédiatement séduisante, très symphonique au fond, si l'on se rappelle le sens étymologique du mot symphonie.

Je n'ai pas compris un traître mot hier soir, de ce que chantait, de sa voix profonde, Khaled Aljaramani. Pourquoi n'ai-je jamais fait l'effort d'apprendre l'arabe ? , me disais-je. J'aurais d'ailleurs bien dû  apprendre quelques autres langues encore. Surmontons notre paresse qui nous dissuade de sortir de notre langue maternelle pour nous mouvoir dans d'autres univers linguistiques. Ne maîtriser que sa propre langue (et encore), c'est un peu triste ; c'est comme d'en être réduit toujours à la même musique. Or le concert d'hier soir était exemplaire parce qu'il nous faisait la démonstration en acte de ces merveilleuses richesses auxquelles donne accès la rencontre des diversités : diversité des instruments, des parcours et des expériences, des cultures musicales. Chacun de ces musiciens s'exprimait dans sa langue, et pourtant tous les cinq élaboraient une nouvelle langue unique, délectable à déchiffrer. Suivons leur leçon : par la musique et par les langues, créons notre interzone, étendons-la.

Interzone extended :

Serge Teyssot-Gay , guitare électrique

Khaled Aljaramani , oud et chant

Keyvan Chemirani, zarb

Ibrahim Maalouf, trompette 1/4 ton

Carol Robinson, clarinette basse, birbynè, chant




Interzone extended : Ibrahim Maalouf, Khaled Aljaramani, Serge Teyssot-Gay, Keyvan Chemirani, Carol Robinson

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