mercredi 6 mars 2013

Jacques Vincey met en scène " La vie est un rêve " , de Calderon

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Sur la foi de funestes présages, le savant (mais peu sage ? ) roi Basile a fait enfermer dès sa naissance dans une tour son  fils Sigismond. Enchaîné, réduit à une condition de bête brute, celui-ci a cependant été instruit par Clothalde, à la fois son geôlier et son tuteur.

Précurseur du Sarastro de la Flûte enchantée et du père du Prince dans La Dispute de Marivaux. Basile est un expérimentateur-philosophe. Il a décidé d'extraire son fils de sa tour et de l'installer à sa propre place, sur le trône, "pour voir" : l'expérience décidera s'il avait eu raison ou non de l'enfermer. Au préalable, on aura endormi Sigismond de façon que, si les choses tournent mal, il puisse croire que ce qu'il a vécu n'était qu'un rêve.

L'expérience tourne en effet à la catastrophe : sitôt revenu à la Cour et jouissant de tous les honneurs et privilèges du prince héritier, Sigismond s'abandonne aux excès d'une violence et d'une injustice barbares. A nouveau endormi, il réintègre sa prison.

Incertain au réveil du statut qu'il convient de donner à ses souvenirs, ne sachant s'ils ne sont que rêve ou bien réalité, le héros développe, dans de superbes tirades, les considérations qui donnent son titre à la  pièce : la vie n'est pas autre chose qu'un  rêve, malheurs et joies de l'existence ne valent pas qu'on leur accorde de l'importance puisque, tôt ou tard,  il faut s'en déprendre comme d'un rêve au réveil. C'est Clothalde qui va le mettre définitivement sur le chemin de la sagesse : si la vie n'est qu'un rêve, autant la vivre comme un rêve noble et beau.

Libéré de sa tour par des insurgés, Sigismond triomphe de l'armée de son père, qui se rend à sa merci. Mais il lui fait allégeance, renonce à sa passion pour Rosaura et répare son honneur en ordonnant à Astolphe de l'épouser. Lui-même épousera Etoile, au nom symbolique, et dont on se demande d'ailleurs s'il ne la choisit pas à cause de son nom.

On ne sait pas trop d'où venait le vent d'optimisme qui soufflait sur le théâtre européen en 1636/1637 et qui inspira à Calderon La Vie est un rêve (1636) et à Corneille le Cid (1637) mais, de fait, ces deux chefs-d'oeuvre quasi contemporains proposaient au spectateur une conception de la condition humaine et une éthique pleines  de confiance dans les ressources spirituelles et morales des hommes. Les deux textes baignent dans le même climat d'espérance et l'émotion qu'ils dégagent procède d'un lyrisme intense, expression de cette confiance et de cette espérance. Sigismond l'affirme dès le début de la pièce : l'homme est un être libre, et il a le choix du bien ou du mal. Sil est vrai que notre existence est aussi brève, fugitive et inconsistante qu'un songe, nous sommes libres de faire de ce songe un cauchemar ou un beau rêve. L'homme est aidé dans ce choix pascalien par l'existence en lui d'une vocation au bien que la découverte de l'amour lui révèle. et  que confortent les lumières de sa raison, l'expérience de la vie et l'éducation. Sagesse à hauteur d'homme, et que tout un chacun est à même de pratiquer : nous sommes tous des princes héritiers.

Denise Laroutis, auteur de la traduction nouvelle utilisée par Jacques Vincey, a choisi de rendre le sueño du titre par rêve, et non par le traditionnel songe. Ses raisons ne me sont pas trop claires. L'étymologie ne renseigne guère. Le mot espagnol (dérivé comme notre songe du latin somnium qui désigne aussi bien  un rêve qu' une vision extravagante, un délire, mais est dérivé lui-même de somnus, le sommeil )  peut désigner le rêve ou le sommeil. L'étymologie du mot français rêve est moins sûre mais il semble qu'il dérive de  mots désignant une divagation, un délire. Je ne pense donc pas que  le choix de la traductrice puisse s'expliquer par l'étymologie ; ou bien elle a simplement voulu moderniser la traduction du titre, rêve étant aujourd'hui plus usuel que songe , ou bien elle a pris en compte l'association presque inévitable pour nous entre le mot rêve et les travaux de Freud : ce qui compte en effet dans la pièce, c'est que le rêve ait un sens et que ce sens soit interprétable. Sigismond ne se contente pas de se réveiller de son rêve, il le médite, l'interprète et en dégage la leçon.

Au vrai, le rêve, dans cette pièce de Calderon,  n'a rien d'une divagation : il est une expérience de la vie, et cette expérience est rationnellement interprétable. Il m'a semblé que la scénographie dépouillée, géométrique, transparente,  de Mathieu Lorry-Dupuis, correspondait à cet éloge de la raison si clairement proposé par Calderon. Le basculement brutal de parties de ce décor, à certaines entrées des personnages, sonne comme un réveil, une revendication de sens. Les costumes d'Olga Karpinsky sont en accord, non sans humour, avec le statut et la signification des personnages. Le roi Basile a une dégaine de chef de clinique débordé par son expérience. La tenue sobrement militaire de Clothalde suggère la noblesse éthique du personnage. Pour Sigismond, cela va d'une semi-nudité bestiale du début à la semi-nudité héroïque de la fin; à en juger par les commentaires de mes amies présentes dans la salle, l'impeccable plastique du comédien a soulevé l'admiration unanime et fervente des spectatrices. Ma préférence allait à la tenue guerrière tirant sur la vamp, manifestement inspirée de  figures de la peinture religieuse contemporaine de Calderon, revêtue par Rosaura à la fin de la pièce. On faisait plus que deviner que, sous la cuirasse, il y avait du répondant. J'ai même cru apercevoir des porte-jarretelles noirs en haut de cuisses d'une plénitude à faire une nouvelle fois déraper le Sigismond ; il frôle d'ailleurs à nouveau la catastrophe, preuve que la vertu exige un combat permanent chez les néophytes, surtout jeunes. D'ailleurs, même à un âge plus avancé, il faut encore souvent s'accrocher aux branches. Doit-on conseiller ce spectacle à DSK ? Je ne sais.  Par pudeur sans doute, l'actrice m'a paru faire un usage à mon goût trop modéré  des possibilités que lui ouvrait cet accoutrement , dans le sens de la drôlerie j'entends.

Le dépouillement de la scénographie, joint à la sobriété du jeu des acteurs, laissait le maximum de champ libre à ce qui, dans La vie est un rêve, tient la vedette : le texte. Un texte somptueux, ornementé, riche d'images, d'une splendeur toute baroque, et dont il faut jouer la carte à fond, malgré l'étrangeté pour nous d'une rhétorique parfois bien subtile pour nos cervelles modernes. Il faut donc que ce texte soit parfaitement entendu, parfaitement compris. C'était presque toujours le cas, grâce à la superbe diction d'un Antoine Kahan ( intense Sigismond) ou d'un Philippe Duclos (magnifique Clothalde), entre autres. Cela tenait aussi au choix global d'un débit relativement lent, contrastant avec la mode (qui semble en voie d'abandon) de dire les textes à l'allure d'un lièvre en rut cavalant dans les tirades. Sur ce terrain, Estelle Meyer, l'interprète de Rosaura, ne m'a pas toujours paru pleinement à son aise, d'autant moins que les harmoniques un peu rauques de sa voix ne servaient pas la qualité de sa diction. C'est d'autant plus dommage que c'est à Rosaura (à égalité avec Sigismond) que Calderon a réservé les tirades les plus intensément lyriques, les plus chargées d'images. Quant aux personnages d'Astolphe et d'Etoile, la vision qu'en propose Vincey m'a paru un peu insuffisante, presque caricaturale par moments. Le personnage d'Etoile me paraît plus subtil et plus attachant que ce que j'ai ressenti ce soir-là, mais mon sentiment là-dessus tient à des détails du texte dont il faudrait discuter. Il est clair que, s'agissant  d'un texte aussi riche et souvent difficile dans le détail, on ne peut pas tout mettre en valeur. Il faut faire des choix. Il faut isoler des unités de signifiés, prioritairement les signifiés récurrents. Dans cette perspective, le motif essentiel,  récurrent tout au long de la pièce, du prodige, union saisissante et contre-nature des contraires , aurait pu être davantage entendu : on touche là, me semble-t-il, à un problème délicat de l'interprétation, qui concerne la manière dont le texte est proféré dans le détail, et qui suppose un travail de longue haleine ; travail décisif, car c'est de sa qualité que peut dépendre, entre autres choses, toute la crédibilité et l'intérêt d'un personnage . Il est possible, par exemple, que l'intérêt du rôle d'Etoile, que j'ai personnellement trouvée un peu fade, dépende du repérage fin , dans le détail du texte, de certaines unités de sens ; or il ne s'agit pas d'un travail intellectuel abstrait, et la sensibilité personnelle de l'acteur peut souvent être décisive... Il y a là quelque chose qui s'apparente au travail du musicien dessinant le détail de son interprétation à partir de la partition. C'est évidemment une tâche d'une grande subtilité ; la magie d'une interprétation peut tenir à la manière dont les doigts effleurent les touches, à une nuance infinitésimale dans l'attaque des cordes par l'archet , etc... Et une voix d'acteur, un corps d'acteur qui respire, et toutes les formes d'expressivité de ce corps, qu'est-ce d'autre qu'un extraordinaire instrument, infiniment complexe ?  Si je me souviens bien, la grande théoricienne de la pratique théâtrale que fut Anne Ubersfeld comparait un texte de théâtre à un livret d'opéra. Je le comparerais plutôt pour ma part, à une partition.  Bon, j'enfonce là des portes ouvertes !

Globalement d'ailleurs, ce spectacle d'une très grande qualité et d'un grand pouvoir d'émotion m'a paru encore largement perfectible. Ce serait intéressant de le revoir dans quelque mois, pour voir comment le metteur en scène et son équipe l'ont fait évoluer.

Ces quelques réserves faites, ce travail de Jacques Vincey, servi par des comédiens tous excellents, bien distribués et remarquablement dirigés, m'a paru de très haut niveau. De l'émotion et du sens : c'est le genre de spectacle dont on se dit qu'une partie du public au moins pourrait sortir changé ; et n'est-ce pas la plus haute ambition du théâtre ?

 Calderon , La vie est un rêve , avec Florent Dorin (Astolphe) , Philippe Duclos (Clothalde) , Noémie Dujardin (Etoile) , Antoine Kahan (Sigismond) ,  Alexandre Lecroc (serviteur /soldat)Estelle Meyer (Rosaura), Philippe Morier-Genoud (Basile), Renaud Triffault (serviteur / soldat) , Philippe Vieux (Clairon) / Texte français : Denise Laroutis / Dramaturgie : Vanasay Khamphommala / Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuis / Lumières : Marie-Christine Soma /  Musiques et sons : alexandre Meyer, Frédéric Minière / costumes : Olga Karpinsky / Maquillages et perruques : Cécile Kretschmar / Conseil gestuel :  Daniel Larrieu / Assistante à la mise en scène : Valérie Bezançon / Régie générale et plateau : André Neri /  Régie lumières : Pauline Guyonnet / Habilleuse : Marie Voyneau.

Mise en scène : Jacques Vincey


Calderon,  La vie est un rêve , traduit par Denise Laroutis  ( Les Solitaires intempestifs )

Calderon , La vie est un songe, édition bilingue, traduction de Bernard Sesé ( GF-Flammarion)

Voir sur ce blog le billet : "Les Bonnes", de Jean Genet, revisitées par Jacques Vincey


Angélique Chanu





Antoine Kahan (Sigismond) , Philippe Morier-Genoud (Basile)



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