jeudi 21 mars 2013

" Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France" , de Zeev Sternhell

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Je suis né le 9 mai 1940, autant dire à une date charnière de l'histoire de la France au XXe siècle. Ce jour-là est morte la France paisible de l'entre-deux guerres et, quelques mois plus tard, la IIIe République a cédé la place à l'Etat français du maréchal Pétain.

Nous vivions dans un village de la Sarthe. Mes parents étaient de condition modeste, lui préparateur en pharmacie, elle directrice d'école. La politique ne semblait pas les intéresser particulièrement, ils ne militaient dans aucun parti. Leurs opinions devait les classer dans une gauche républicaine très modérée, plutôt anticléricale, mais sans excès.

A la Libération, j'étais un bambin. J'ai commencé à m'intéresser à la politique l'année de mes seize ans, sous la pression des événements : l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques, l'affaire de Suez les tomates d'Alger et leurs suites. J'ai un peu revécu cette époque en suivant les épisodes de l'excellent téléfilm anglais The Hour . Mais nous n'avions pas la télévision. A la maison , on écoutait Radio Luxembourg ou Europe 1 et on lisait Paris Match . Le début de mon initiation politique s'est fait à travers les articles de Raymond Cartier ! Deux ans après, j'ai eu droit à mon initiation sexuelle avec une pute de la rue Saint-Denis. On a les initiations qu'on peut.

Je ne sais trop pourquoi, je n'ai presque jamais interrogé mes parents sur leur vie dans les années trente, sur leurs réactions à des événements aussi retentissants que le 6 février 1934, le Front populaire ou les accords de Munich.

Au cours de mes études, j'ai acquis des connaissances solides sur l'histoire de la France, de la Révolution à la première guerre mondiale. Mais jusqu'à une époque récente, j'étais certainement beaucoup plus calé sur la Convention, le Premier et le Second Empire, voire sur la Restauration, que sur les deux décennies qui avaient précédé ma naissance.

Vers 1975, trente ans après la fin  de la guerre, alors que la France savourait encore la prospérité des trente glorieuses, je découvrais avec enthousiasme le Précis de décomposition d'Emil Cioran, écrivain dont, jusque là, j'ignorais tout.  Je lisais dans le Monde avec un vif intérêt les analyses du distingué politologue Maurice Duverger. Même si je n'avais rien lu de lui, je savais que Bertrand  de Jouvenel était un éminent économiste, pionnier de l'écologie politique et de la prospective. Je suivais avec intérêt les publications des honorables historiens Jacques Benoist-Méchin et Alfred Fabre-Luce , les évocations télévisuelles d'un André Castelot. J'admirais les réalisations de l'architecte Le Corbusier. En ce temps-là, le prestige intellectuel d'un Emmanuel Mounier restait grand. L'Académie française s'honorait d'avoir accueilli dans ses rangs un Thierry Maulnier (en 1964), un Paul Morand (en 1968). Mon plaisir à lire Chardonne et Jouhandeau, même s'il n'atteignait pas celui que me donnaient les romans de Céline, était sans mélange . D'ailleurs François Mitterrand, l'éternel challenger du Général de Gaulle, François Mitterrand, dont tout le monde, à commencer par moi, avait oublié qu'il avait été le garde des sceaux de la bataille d'Alger, proclamait son admiration pour les livres de Chardonne, quand il ne dînait pas en ville avec un certain monsieur Bousquet, que personne, sauf lui, ne semblait connaître. Pierre Péan n'avait pas encore publié Une jeunesse française et Maurice Papon s'apprêtait à devenir ministre du budget dans le gouvernement de Raymond Barre. Mais, du passé, antérieur à 1945, de tous ces gens-là, je ne savais à peu près rien et ne m'en souciais aucunement. Pas plus que la quasi-totalité de mes compatriotes, d'ailleurs.

Pourtant, de la période des années noires qui avait été celle de ma petite enfance, je croyais avoir une connaissance suffisante. J'avais lu les Mémoires de guerre du Général, j'avais vu Nuit et brouillard, j'étais allé à Auschwitz. Sur les comportements des uns et des autres à l'époque, mes connaissances restaient, à la vérité, très sommaires : Brasillach fusillé, Doriot mitraillé dans sa voiture,  Déat dans son couvent italien, Drieu suicidé... Mais de ces affreux de la collaboration, du rôle qui avait pu être le leur avant 1940, je ne savais, à la vérité, à peu près rien.

En 1983 parut un livre qui aurait pu, sur bien des points, éclairer ma lanterne. Mais je dois avouer, à ma grande confusion, que je ne sus même pas que ce livre existait, et n'eus pas vent non plus de la polémique qu'il souleva ni du procès que l'éminent économiste Bertrand de Jouvenel intenta à l'auteur qu'il accusait de l'avoir diffamé. J'avais sans doute d'autres chats (d'autres chattes ?) à fouetter.

Ce livre, c'est Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France, de Zeev Sternhell. Il vient d'être réédité dans la collection Folio/Histoire, précédé d'une longue préface inédite ( pas moins de cent cinquante pages, passionnantes !) par l'auteur. Et comme, disciple en cela de Jean-Jacques, "je deviens vieux en apprenant toujours", je l'ai lu, ce livre qui, en 1983, fit date parce qu'il remuait le contenu poussiéreux de vieux placards presque oubliés que d'aucuns auraient préféré qu'on ne rouvrît pas.

Et en quelques heures d'une lecture passionnante et passionnée, c'est tout un pan, jusque là insoupçonné de moi, de l'histoire de mon pays qui m'a été révélé. J'y ai découvert que le distingué politologue et juriste Maurice Duverger, ancien membre du PPF de Jacques Doriot, avait publié en 1941 un intéressant article sur "La situation des fonctionnaires depuis la révolution de 1940" où le fameux statut des Juifs était présenté comme "une mesure de nécessité publique". J'y ai appris que le distingué économiste Bertrand de Jouvenel, le talentueux romancier Drieu la Rochelle, affichaient sans complexes, à la fin des années trente, leur admiration pour l'Allemagne nazie et l'Italie mussolinienne. J'ai découvert avec plus d'étonnement les tentations fascisantes d'un Le Corbusier et même les hésitations troublantes d'un Emmanuel Mounier. L'importance, dans le débat intellectuel, politique, éthique de ces années-là, de livres et d'articles publiés  par un Déat (un des jeunes loups de la SFIO au début des années trente), un Drieu la Rochelle, un Thierry Maulnier, un Bertrand de Jouvenel, m'est apparue. J'ai découvert l'existence d'un certain Georges Valois, fondateur, en 1925, du Faisceau, équivalent français du Fascio mussolinienoù militèrent, entre autres, Philippe Barrès, le fils de l'écrivain, Jacques Debû-Bridel, future grande figure de la Résistance et du gaullisme, Philippe Lamour, le futur père de l'aménagement du territoire, Le Corbusier,  Paul Nizan ...

Zeev Sternhell montre avec brio que  "l'idéologie fasciste" (cette dénomination, à mon avis, fait problème) est née en France, entre 1880 et 1914, par les apports croisés d'intellectuels "nationalistes" ( Maurice Barrès, Charles Maurras...) et de théoriciens du socialisme révolutionnaire, engagés dans une critique du marxisme, comme Georges Sorel ou, plus tard, Henri de Man. Le fascisme prétendra concilier l'apologie de la nation et la dénonciation du capitalisme, en une synthèse qui prendra tantôt le nom de socialisme national, tantôt celui de social-nationalisme, tantôt celui de national-socialisme...

Ainsi s'est affirmée, à la fin de la première guerre mondiale, une idéologie dont se réclameront dans les années suivantes des gens aussi différents que le communiste Jacques Doriot, le socialiste SFIO Marcel Déat, le maurrassien Thierry Maulnier. Le livre de Sternhell détache avec netteté les traits caractéristiques de cette idéologie, reparaissant d'un idéologue à l'autre, d'un livre à l'autre, d'une revue à l'autre, d'un mouvement à l'autre : rejet radical de la démocratie représentative, des valeurs républicaines universalistes nées de la Révolution de 1789, du libéralisme individualiste ; affirmation de la nécessité d'un Etat fort, hiérarchisé, gérant l'économie de façon planifiée ; condamnation du grand capitalisme et de la haute banque, mais pas de la propriété privée ni de l'économie de marché ; exaltation des valeurs "viriles" (courage physique, énergie, discipline, solidarité) ; culte de la jeunesse ; refus du "matérialisme". L'antisémitisme et le racisme, souvent affichés de façon virulente par ceux qui se réclament de ces valeurs, ne sont pas pour autant des ingrédients obligés de la nouvelle idéologie, qui se veut une idéologie révolutionnaire : il s'agit de faire table rase du passé, afin de promouvoir la société nouvelle, l'homme nouveau.

"Idéologie fasciste" : on peut contester cette dénomination proposée par Sternhell. Elle présente l'avantage de faire apparaître, par-delà les nuances et les variantes locales, la permanence d'un noyau dur de revendications, d'idées, de valeurs. Cependant, stricto sensu, l'idéologie fasciste ne saurait être que l'idéologie du fascisme mussolinien (et, à la rigueur, du Faisceau de Georges Valois). Vouloir englober dans une même catégorie des démarches aussi différentes que le fascisme mussolinien, le national-socialisme hitlérien, le franquisme, c'est ne pas faire assez de cas des spécificités de tous ordres, du poids des histoires nationales. En France, des mouvements aussi divers que le Faisceau, le PSF de Déat, le PPF de Doriot, les Croix-de-Feu ou l'Action française participent, certes, peu ou prou, de l'idéologie fasciste, mais en présentent à chaque fois un visage singulier. Les contradictions et les variantes d'une idéologie fasciste moins monolithique que le suggère l'ouvrage de Sternhell expliquent d'ailleurs les choix variés des acteurs entre 1940 et 1944 : tandis qu'un Georges Valois rejoint la Résistance et meurt en camp de concentration, un Brasillach, un Darnand finissent sous les balles d'un peloton d'exécution; d'autres, tel Jouvenel, gèrent leur parcours avec assez d'habileté pour se relancer  en douceur après 1945.

Quoi qu'il en soit, ce livre qui, en 1983, ouvrait une période de réexamen de notre histoire récente qui devait conduire à la révélation des responsabilités d'un Bousquet et au procès Papon, reste un livre extraordinairement passionnant. La richesse de son érudition, la précision et l'intelligence de ses analyses le rendent  incontournable pour qui s'intéresse à l'histoire des idées et pour qui veut mieux comprendre ce qui s'est passé en France entre 1900 et... 1983.

Jusqu'en 1983 en effet : car entre 1918 et 1940, un assaut violent contre les valeurs républicaines, contre la démocratie parlementaire, pour l'instauration d'un Etat fort et d'une société nouvelle, sur le modèle du fascisme italien et du national-socialisme allemand,  fut conduit par des hommes politiques, des journalistes, des écrivains et des intellectuels brillants. Il explique le ralliement enthousiaste, après la défaite, de nombre d'entre eux à la Révolution nationale et à la collaboration. Il facilita grandement la mise à mort de la République en juillet 1940. Dans les décennies qui suivirent la Libération, beaucoup de ces partisans et sympathisants des fascismes, qu'ils aient été, entre 1940 et 1944, les serviteurs zélés de l'Etat français, ou qu'ils aient au contraire rejoint les rangs de la Résistance, retrouvèrent dans la société une place enviable et jouèrent un rôle politique ou intellectuel considérable. Leur passé, en même temps qu'un large pan du passé de la société française, fut alors massivement occulté. Ce fut , à la vérité, comme s'il n'avait jamais eu lieu.

Nous sommes apparemment sortis de l'ère du non-dit. En revanche, nous ne sommes pas sortis (en sortirons-nous jamais ?), en matière d'action politique et de lutte des idées, de l'ère de l'anathème et des visions manichéennes, simplistes et infantiles. Aujourd'hui et pour longtemps sans doute encore, les fusillés et les condamnés à mort de 44/45, un Brasillach, un Degrelle, restent des réprouvés, des pestiférés. Il reste toujours hors de question, pour la plupart d'entre nous, d'admettre que certaines, au moins, des raisons de leur engagement furent estimable, voire nobles. Le livre de Sternhell nous aide à  sortir de l'anathème et à progresser vers une compréhension et une pratique adultes de l'histoire, de la politique et du débat d'idées. Il nous aide aussi à entrevoir la cause du négationnisme obstiné de certains de ces adeptes du fascisme et du nazisme, incapables jusqu'à leur dernier souffle d'admettre la réalité des chambres à gaz ; il ne me semble différer en rien, par sa nature, de l'incapacité, dont furent jusqu'au bout frappés nombre de  vieux militants communistes, d'admettre la réalité des camps soviétiques et les crimes de Staline. Quand on a voué à une cause le meilleur de soi-même , ou ce qu'on croit être le meilleur de soi-même, quand on a sacralisé cette cause, il est très difficile d'admettre l'existence de faits qui en  ruinent ou ternissent la respectabilité . Les événements du monde nous donnent, presque au quotidien, des exemples de cette paralysie de l'esprit, dont les causes sont, on fond, de nature religieuse.

Zeev Sternhell ,  Ni droite ni gauche / L'idéologie fasciste en France , avec une préface inédite de l'auteur  ( Gallimard, Folio/Histoire, 2012)



6 février 1934 à Paris

1 commentaire:

JC a dit…

On continue : tout ça est sans importance...