vendredi 8 mars 2013

" Un roi sans divertissement " , de Jean Giono (1) : les circonstances de la création

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Les circonstances de la création


 Un roi sans divertissement , dont Giono commence la rédaction en septembre 1946, est publié par Gallimard à la fin de l'année 1947. C'est le premier nouveau texte important de Giono paru en France depuis la sortie du volume consacré à son théâtre, chez le même éditeur, à l'été 1943. Cependant, depuis sa libération de Saint-Vincent-les-Forts, en février 1945, il a écrit Mort d'un personnage et Angelo, et commencé le Hussard sur le toit. Inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, Giono préparait discrètement son retour en force sur la scène littéraire.

En tout cas , pour un grand nombre de ses premiers lecteurs en 1947, Un roi sans divertissement dut apparaître comme la première manifestation de la "nouvelle" manière de Giono après la "parenthèse" des années de guerre. Nouvelle jusqu'à quel point ? C'est ce qu'on examinera plus loin.

Entre 1940 et 1944,  Giono publie peu d'oeuvres nouvelles. Fin 1941, Gallimard annonce sa traduction de Moby Dick, ainsi que son essai romancé, Pour saluer Melville. L'année suivante, Triomphe de la vie, présenté comme un supplément aux Vraies richesses, paraît chez Grasset. Jusqu'à la Libération,  outre le recueil de nouvelles de l'Eau vive (composé de textes antérieurs à 1940), paru en 1943 chez Gallimard, Giono ne publiera plus guère que deux pièces de théâtre, Le Bout de la route (joué en mai 1941) et La Femme du boulanger (mai 1944). Une troisième, Le Voyage en calèche, sera interdite, fin 1943, par la censure allemande. Entre 1941  et 1943 , Giono donne aussi au périodique La Gerbe, dirigé par Alphonse de Chateaubriant, les parties déjà écrites de Deux cavaliers de l'orage (dont la version définitive ne sera publiée qu'en 1965). 

Giono ne pouvait ignorer la signification de son choix de donner, jusqu'en 1943, des textes à la Gerbe, publication notoirement collaborationniste, pro-nazie et antisémite, et dont le directeur, qu'il rencontre lors d'un séjour à Paris, sera condamné à mort à la Libération. Certes, la Gerbe publia aussi des textes de quelques écrivains exempts du soupçon de collaboration, comme Marcel Aymé. Il n'empêche qu'en août 1944, cette publication pour le moins malencontreuse sera versée au dossier d'un Giono "collaborateur", en même temps que l'imprudence de ne pas s'être opposé à la publication (sans son autorisation) d'un reportage photographique par le magazine Signal, édition française de la Berliner Illustrierte Zeitung. Sur l'ordre de Raymond Aubrac, Giono est arrêté et interné à Saint-Vincent-les-Forts, au-dessus du site de la Durance qui sera plus tard le décor de l'Eau vive. Il en sera libéré quelques mois plus tard, bénéficiant d'un non-lieu. On sait aujourd'hui qu'en fait d'actes de collaboration, on ne pouvait guère lui reprocher  que d'avoir hébergé chez lui, à Manosque, et dans ses fermes du Contadour, des Juifs et des résistants ... Il est cependant certain que le régime de Vichy n'aurait pas été fâché de récupérer l'écrivain comme chantre de son mot d'ordre du retour à la terre. En outre, son engagement pacifiste des années trente était sympathique à des gens qui s'étaient farouchement opposés à une intervention armée de la France contre Hitler en 1936, quand il réoccupa la Ruhr, et en 1938, quand il entra en Tchécoslovaquie. Deux raisons de récupérer Giono, clairement exprimées dans le Journal de la France, 1939-1944 , d'Alfred Fabre-Luce. Mais, à ma connaissance du moins, malgré ces appels du pied, Giono ne fut pas un des thuriféraires de l'idéologie de la Révolution nationale en faveur de laquelle on ne peut citer, jusqu'à plus ample informé, aucun texte de lui . Il n'en resta pas moins interdit de fait de publication jusqu'à ce qu'en avril 1947, Jean Paulhan décide de donner, dans les Cahiers de la Pléiade, la première partie de Un roi sans divertissement.

Alors que va paraître Un roi sans divertissement, Giono reste, pour la majorité des lecteurs, l'auteur de romans et d'essais écrits dans une langue intensément poétique, célébrant avec lyrisme les noces de l'homme et du monde naturel, prônant le retour aux "vraies richesses", celles que possèdent encore, loin des grandes villes, les paysans et les bergers dont il fait les héros de ses récits. Triomphe de la vie, en 1941, glorifie encore cet idéal. Il est aussi l'auteur du Grand Troupeau et de Refus d'obéissance, le militant pacifiste qui multiplie, alors que la guerre menace, prises de position et manifestes qui lui vaudront, en septembre 1939,  une première incarcération de deux mois au fort Saint-Nicolas de Marseille.

On pourrait croire que Un roi sans divertissement inaugure une rupture spectaculaire avec ce Giono-là. Mais y eut-il vraiment rupture ?  Il est certain qu'à partir de ce roman, le lyrisme des premières oeuvres s'estompe, sans disparaître totalement,  au profit de l'ironie et de l'humour. L'écriture tend vers une concision et une rapidité "stendhaliennes" (c'est l'époque où Giono lit Stendhal avec enthousiasme), au service de l'observation lucide et sans illusion de la nature humaine.

Quand il se lance dans la rédaction de Un roi sans divertissement, Giono, apparemment converti à la littérature alimentaire (il affronte alors de sérieuses difficultés financières) projette d'écrire, au rythme de un par mois, une série de courts récits qu'il envisage de faire paraître aux Etat-Unis, et qu'il voudrait regrouper dans un ensemble intitulé Chroniques. Ecrit en un peu plus d'un mois, en septembre-octobre 1946, Un roi sans divertissement inaugure cette série de Chroniques où prendront place, entre 1947 et 1951, Angelo, Les Âmes fortes, Le Moulin de Pologne, Le Hussard sur le toit.


( A suivre )


Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement  est le remaniement d'un article initialement rédigé par moi , en février-mars 2006, pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, consultable sur le site de Wikipedia)


Photo : Jambrun

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