lundi 11 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (3) : les espaces du récit

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Les espaces du récit


Le Trièves, cette province des Alpes françaises qui s'étend à l'ubac de la ligne de crêtes où passe le col de la Croix-Haute, bordée à l'Ouest par les escarpements du Vercors et à l'Est par ceux du Dévoluy, est le cadre de plusieurs romans ou épisodes de romans et essais de Giono : Un roi sans divertissement, Batailles dans la montagne, les Vraies richesses, Triomphe de la vie, le Hussard sur le toit. C'est une région que Giono connaît bien pour y avoir séjourné à plusieurs reprises au cours de vacances en famille. Le village non nommé où se déroulent les principaux épisodes de Un roi sans divertissement peut être identifié à Lalley, au pied du col de la Croix-Haute, village proche de la montagne du Jocou (le Jocond du roman).

Pour qui traverse aujourd'hui le Trièves, surtout en été, cette région paraît aimable, riante et et facile d'accès. Il n'en était sans doute pas de même vers 1835, surtout l'hiver. Giono nous décrit un pays relativement isolé dont les habitants n'ont guère de contacts avec le monde extérieur ni même d'un village à l'autre. Les distances paraissaient bien plus grandes qu'aujourd'hui, les routes, quand elles existaient, étaient difficiles, favorisant le repli sur la communauté villageoise. Personne, par exemple, dans le village où ont lieu les meurtres, ne semble jamais se rendre à Chichilianne,  le village où vit M.V.,  distant pourtant  de quelques kilomètres seulement. L'hiver accentue cet isolement, avec la fermeture des cols : le début du roman nous dit qu'il en était encore ainsi dans les années 40 du XXe siècle. De telles conditions donnent la possibilité au romancier d'imprégner son récit d'une atmosphère particulière et de lui assurer une forte unité de lieu : tout cela est très sensible à la lecture.

Plusieurs localités des proches environs du village sont évoquées : Avers, Saint-Baudille (où se trouve le château de Madame Tim), Clelles, Mens, Chichilianne. Sont cités et décrits plus ou moins longuement divers sites des montagnes environnantes : le Jocond (le Jocou des cartes) à l'Ouest du col de la Croix-Haute, le col de Menée (entre Trièves et Diois), le col de la Croix, les sommets du Dévoluy à l'Est (Obiou, Grand Ferrand) et du Vercors à l'Ouest (Grand Veymont). Des montagnes plus lointaines, le Taillefer, les monts du Diois sont plus rapidement évoqués mais n'en ont pas moins une importance pour la signification du roman. Pour l'essentiel, les lieux du récit tiennent dans un cercle d'une petite vingtaine  de kilomètres de rayon.

Deux épisodes importants sont cependant situés hors du Trièves : la visite chez la "brodeuse", dans un village non nommé des montagnes du Diois, à l'Ouest du col de Menée, et l'expédition de Grenoble, où se rend Langlois, accompagné de Saucisse, pour y trouver une femme. C'est de Grenoble aussi que monte le procureur du roi.

Un sort particulier est fait à certains lieux plus précis, liés à des épisodes importants : quelques maisons du village pendant les périodes d'hiver où des habitants disparaissent, l'itinéraire de forêts et d'alpages que suit M.V. pour rejoindre Chichilianne, le "fond de Chalamont" où se déploie la chasse au loup, la salle où la "brodeuse" reçoit ses trois visiteurs, quelques pièces du château de Saint-Baudille...

En dépit de cet ancrage régional explicite, il serait vain de tenter de reconstituer une topographie du roman strictement fidèle à la topographie réelle. Dans ce roman comme dans tous les autres,  Giono plie les données du réel géographique et historique aux nécessités de la fiction. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles le village où se déroule l'essentiel de l'action n'est pas formellement identifié à Lalley, que sa situation géographique désigne comme modèle principal. mais le village du roman est sans aucun doute le produit d'une synthèse de souvenirs liés à plusieurs villages et retravaillés par l'imagination, comme d'ailleurs tous les autres lieux du récit,  comme le village de la "brodeuse" ou le "fond de Chalamont", qui, lui, semble n'avoir aucun référent géographique précis ).

Dans Noé (1947) Giono a raconté comment étaient nés pour lui les personnages et les décors de Un roi sans divertissement : la vision qu'il en a eue alors interfère avec le décor réel de son cabinet de travail à  Manosque, en un fascinant va-et-vient entre réel et  imaginaire.

Le romancier ménage une savante circulation de ses personnages entre espaces clos et espaces ouverts, favorisant des contrastes et des changements d'atmosphère qui contribuent grandement au charme du récit, à son pouvoir d'évocation, à sa poésie. Les espaces clos apparaissent en général comme des lieux de refuge et de protection : intérieur des maisons du village, où l'on se protège, en se serrant, du froid et de la peur ; écuries voûtées évoquant "l'englobement des voûtes des cavernes, où, dans la chaleur et l'odeur des bêtes, on se sent à l'abri des "menaces éternelles" ; salle obscure aux fenêtres grillées, où la "brodeuse" vit, quasi recluse, dans une bâtisse isolée, reste d'un ancien couvent, où elle préserve ses secrets pour tenter d'échapper à la cruauté humaine ; salle du Café de la Route, dans la chaleur de laquelle, par une nuit d'hiver, Langlois, Saucisse et Madame Tim délibèrent du projet de mariage.

Il arrive que la nature fonctionne, elle aussi, comme un espace clos, comme lorsque la brume et la neige rapetissent la quantité d'espace visible autour des habitations, semblant anéantir le monde autour d'elles, ou comme dans la scène de la chasse au loup, lorsque le fond de Chalamont se referme, comme un piège et comme un théâtre, sur le loup acculé contre la muraille de la montagne -- huis-clos tragique où se révèle la vérité des âmes et de la vie.

Cependant la nature offre plutôt des espaces ouverts jusqu'à l'infini. C'est ainsi qu'au printemps, sur le village, s'ouvre " un beau ciel couleur de gentiane, de jour en jour plus propre, de joue en jour plus lisse, englobant de plus en plus des villages, des pentes de montagnes, des enchevêtrements de crêtes et de cimes ". Du sommet de l'Archat, M.V. contemple " ces étendues immenses qu'on domine, qui vont jusqu'au col du Négron, jusqu'au Rousset, jusqu'aux lointains inimaginables : le vaste monde ! " .

C'est pourquoi certains personnages du roman choisissent pour y habiter des lieux élevés, d'où l'on découvre de vastes perspectives.  La fenêtre de la "brodeuse" s'ouvre sur un paysage dont les contours se diluent dans les lointains. Des terrasses de Saint-Baudille, Madame Tim peut contempler " le déroulement de plus de cent lieues de montagnes de perles dressées sur d'immenses tapis de blés roses " . Pour construire son bongalove , Langlois a choisi une aire dégagée " qui domine de haut l'entrelacement des vallées basses ". Pour certaines âmes, les maisons des hommes ne sont habitables qu'en position dominante et que si leurs fenêtres ouvrent sur l'infini. Thème stendhalien s'il en est, comme le montre la lecture de La Chartreuse de Parme, roman que Stendhal admirait tout particulièrement.

Note

Cette étude de Un roi sans divertissement est la version remaniée d'un article rédigé par moi en février/mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article disponible sur le site de Wikipedia)



Photo : Jambrun

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