mardi 12 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (4) : les temps du récit

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4 / Les temps du récit


Au début du roman, le narrateur nous informe que les crimes de M.V. se sont succédé " en 1843-1844-1845 "

Hiver 1843-1844

Le récit des événements de ces années-là commence en fait au début du mois de décembre 1843. C'est entre le 15 et le 17 décembre que Marie Chazottes disparaît. Le récit se concentre sur la brève période de temps qui suit sa disparition.

Au printemps 1844, Frédéric II fume le pied du hêtre de la scierie avec la boue d'un canal d'irrigation qu'il a curé. Un jour de l'été de la même année, au cours d'un violent orage, il rencontre M.V. qui s'était "abrité" sous le chêne.

Hiver 1844-1845

C'est l'hiver pendant lequel Bergues disparaît. Langlois arrive au village. Il ne peut empêcher la disparition de Callas Delphin-Jules.

En mai 1845, Langlois quitte le village.

Hiver 1845-1846

Langlois est de retour au village dès le début de l'hiver. Il s'installe au Café de la Route. Il participe à la messe de minuit.

En février 1846, M.V., démasqué par Frédéric II, est abattu par Langlois, qui démissionne de la gendarmerie et quitte le village. 

Au printemps, Langlois est de retour au village. Vers la fin  de l'été, il reçoit la visite du procureur du roi. Un peu plus tard, il fait la connaissance de Madame Tim.

Hiver 1846-1847

Au cours de cet hiver a lieu la chasse au loup dans le fond de Chalamont.

" Cinq mois après", donc au printemps de 1847, Langlois, accompagné de Saucisse et de Madame Tim, rend visite à la "brodeuse".

Au mois d'août, il participe pendant trois jours à une fête à Saint-Baudille, chez Madame Tim.

" Deux mois après, à l'automne", il commence à faire construire le bongalove.

Hiver 1847-1848

Langlois fait part à Saucisse et à Madame Tim de son intention de se marier. Une nuit de cet hiver-là, au Café de la Route, ils discutent ensemble de ce projet.

Au printemps de 1848, Langlois et Saucisse se rendent à Grenoble et en ramènent Delphine, qu'ils installent au bongalove.

Hiver 1848 (-1849)

A la première neige annonciatrice de l'hiver, le 20 octobre, Langlois rend visite à Anselmie., lui demande de tuer pour lui une oie, dont il regarde le sang couler sur la neige. Au soir de ce même jour, il se suicide.


L'action du roman s'inscrit donc dans une période d'un peu moins de cinq années. Importe beaucoup moins la durée objective de cette période que le fait qu'elle est découpée et rythmée par six hivers successifs : 1843-1844,  1844-1845, 1845-1846, 1846-1847, 1847-1848 , 1848-1849.

Pendant les trois premiers hivers se succèdent les crimes de M.V. et sa mort.

Pendant les trois hivers suivants se placent les étapes décisives de la destinée de Langlois : chasse au loup, projet de mariage, suicide.

Le roman est donc construit sur un très net parallélisme entre une première partie dont M.V. est le protagoniste, et une seconde partie, dont le protagoniste est Langlois. Mais, dans chacune de ces parties, même si des épisodes importants se situent à d'autres saisons de l'année, le roman est placé sous le signe de l'hiver. il lui doit sa tonalité majeure , et ses deux motifs majeurs, l'ennui, le meurtre, lui sont associés.


On peut distinguer des séquences narratives principales, dont la durée n'est aucunement proportionnée à la durée "objective" des événements qu'elles relatent.

La seconde partie du roman (protagoniste : Langlois) est à peu près deux fois plus développée que la première (protagoniste : M.V.) : 101 pages pour la seconde, 49 pour la première dans l'édition de la Pléiade. Tout se passe comme si l'exposition de l'énigme M.V. (énigme d'ordre policier, psychologique, existentiel, métaphysique) et sa tentative d'élucidation (très incomplètement réalisée par Langlois) constituaient un prologue ouvrant sur l'exposition de l'énigme Langlois (énigme d'ordre psychologique, existentiel, métaphysique) et sa tentative d'élucidation (très partiellement réalisée par le lecteur). Notons que, dans la seconde partie du roman, Langlois continue manifestement à chercher des réponses à l'énigme que reste pour lui la conduite de M.V. (chasse au loup, visite à la "brodeuse", et, peut-être même, projet de mariage). Le roman est donc organisé selon un double effet de miroir et d'enchâssement : une énigme en reflète une autre; une  énigme en contient une autre. Chacune des deux énigmes reste largement irrésolue : des pistes s'ouvrent mais ne conduisent à aucune solution certaine. Singulier roman policier...

La durée "objective" totale des six épisodes hivernaux ne dépasse pas un mois. En revanche, ils ne mobilisent pas moins de 65 pages sur les 150 que compte le roman dans l'édition de la Pléiade. On mesure ainsi l'importance de ces épisodes hivernaux dans l'économie générale du récit et leur effet sur la tonalité de l'ensemble.

Si on retranche environ deux pages évoquant les trois semaines d'enquête de Langlois après les disparitions de Bergue et de Callas Delphin-Jules, on constate que 94 pages (soit près des deux tiers du roman dans l'édition de la Pléiade) sont mobilisées pour raconter neuf épisodes seulement, dont la durée totale n'excède pas quinze jours ( sur une durée totale de l'action étendue sur près de cinq ans) : disparition de Marie Chazottes, disparition de Bergues et de Callas, découverte et mort de M.V., chasse au loup, visite à la "brodeuse", fête chez Madame Tim, réunion au Café de la Route, voyage et séjour à Grenoble, visite à Anselmie et mort de Langlois.

On voit à quel point Giono attire l'attention de son lecteur sur un petit nombre d'événements concentrés sur quelques jours seulement et privilégiés par la narration en raison de leur intensité dramatique, de leur valeur explicative et de leur pouvoir d'émotion. du même coup, l'ellipse apparaît comme un outil essentiel de sa technique romanesque, dans ce roman du moins.


Les époques de la narration sont étroitement liées à l'entrée en scène de plusieurs narrateurs successifs.

Le premier narrateur (qui est aussi le narrateur principal, puisqu'il nous transmet les narrations des autres) parle en 1946  (année de l'écriture du roman).

Le groupe des vieillards constitue une seconde instance narrative. Ils transmettent une tradition orale émanant partiellement de leurs parents ou grands-parents, ainsi que de Saucisse. Ils parlent vers 1916 (le premier narrateur précise qu'il a recueilli leur témoignage trente ans auparavant).

Saucisse, témoin direct des événements, troisième narratrice, parle vers 1868 ( vingt ans, dit le texte, après la mort de Langlois).

Quelques narrateurs secondaires , témoins directs d'événements (Ravanel père et fils, Frédéric II, la Martoune, Anselmie) parlent peu après les événements auxquels ils ont participé (immédiatement après, dans le cas d'Anselmie), vers 1850, plutôt avant, dans les autres cas.

Ainsi, pou transmettre jusqu'à nous la tradition orale d'événements vieux d'un siècle (1843/1946), quatre instances narratives se relaient, ce qui correspond approximativement à quatre générations se succédant dans l'espace d'un siècle. Récapitulons :

- entre 1843 et 1850 : premiers narrateurs

- 1868 : Saucisse

- 1916 : groupe des vieillards

- 1946 : narrateur principal.

Note -

La présente étude de Un roi sans divertissement est la version remaniée d'un article rédigé par moi en février-mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia  (voir l'historique de l'article sur le site de Wikipedia).



Photo : Jambrun

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