mercredi 13 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (5) : les instances anrratives

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5/ Les Instances narratives



Un premier narrateur prend la parole au début du roman. Il assume la narration jusqu'à la démission de Langlois, consécutive à l'exécution de M.V. . A partir de cet épisode, il est relayé par "les vieillards qui savaient vieillir", de la bouche desquels il tient la suite de l'histoire. Toutefois, même dans la partie de la narration assurée en principe par les vieillards, le jeu des pronoms ( "nous", "on", parfois "je" ) entretient une certaine incertitude sur l'identité du ou des narrateurs : il n'est donc pas exclu que le premier narrateur intervienne aussi dans cette partie. C'est certainement lui ( mais rien ne nous en donne la certitude absolue) qui reprend la parole à la fin pour raconter le dénouement.


Qui est ce narrateur ? Il ne se nomme pas. On ne sait pas s'il est originaire du village, dont il semble familier ; ni s'il  est de la région, qu'il semble bien connaître ; ou s'il y séjourne seulement assez régulièrement, pour des vacances par exemple. On serait tenté de l'identifier à l'auteur, Jean Giono lui-même. Pourtant Giono n'a jamais recueilli dans un village du Trièves les confidences de vieillards sur un certain M.V. , pas plus qu'il n'a aperçu dans les parages du col de Menée, un jeune homme, descendant de M.V. , en train de lire Sylvie de Gérard de Nerval. Il a imaginé  l'enquête de son narrateur et la manière dont ce narrateur conduit son enquête. Pour Giono, tous les personnages du roman existent comme des personnages sortis de son imagination. Pour le premier narrateur en revanche, ces mêmes personnages sont des gens qu'il a réellement rencontrés ou qui ont réellement vécu autrefois. Confondre d'emblée le premier narrateur avec le romancier lui-même conduit donc à négliger le fait que ce narrateur est lui-même un personnage du roman, ce qui risque de fausser considérablement la compréhension de l'oeuvre.

Toutefois, quand on lit les pages de Noé où Giono décrit la naissance des personnages de son roman, la question de la frontière et des rapports entre ce qui, pour nous d'une part, pour Giono d'autre part, relève du "réel" et ce qui relève de "l'imaginaire" se trouve posée de façon troublante. Il se peut que pour le romancier, le Giono imaginaire recueillant des témoignages sur l'histoire de M.V. et de Langlois auprès d'habitants d'un village du Trièves ne soit pas moins réel que le Giono en train d'écrire son roman dans son cabinet de travail de Manosque.

Quoi qu'il  en soit,  ce premier narrateur est aussi le plus important puisqu'il a recueilli (directement ou indirectement) les récits de tous les autres narrateurs, et que sa narration englobe toutes les autres. Il est évident qu'il ne nous livre pas les récits qui ont précédé le sien avec une fidélité littérale, mais qu'il les organise et les "ré-écrit".

Compte tenu de ce statut privilégié et du caractère fondamentalement oral de la transmission du souvenir, nous nommerons ce premeir narrateur : le Conteur .


Le groupe des vieillards, seconde instance narrative, prend la parole après la mort de M.V.  Il se désigne lui-même par un "nous" ou par un "on" indifférenciés. Dans l'épisode de la chasse au loup, à ces deux pronoms s'ajoute un "je" qui indique que l'un des vieillards assume particulièrement le récit de cet épisode, sans qu'on sache précisément de qui il s'agit.

L'ensemble du récit où le groupe des vieillards assume la narration évoque un choeur, constitué par la communauté des villageois, témoins des événements et encore vivants en 1916. La souplesse de l'utilisation des pronoms ( "nous", "on", "je" ) évoque le caractère informel et spontané d'un récit collectif élaboré au cours d'une veillée, ou chacun se renvoie la balle.

Si ces vieillards survivants étaient des hommes faits vers 1843 (ce que le texte suggère à plusieurs reprises), on peut en conclure que vers 1916 (époque de leur récit) ils avaient tous allègrement dépassé les quatre-vingt dix ans. A vrai dire, la question de savoir quel âge ils avaient au juste, de même que celle de savoir qui au juste est désigné par les pronoms "nous", "on" ou "je", suppose qu'on se réfère à une technique romanesque guidée au premier chef par un souci scrupuleux de réalisme, démarche artistique qui n'est certainement pas celle de Giono dans ce roman.


A partir de l'excursion chez la " brodeuse " jusqu'à l'arrivée de Delphine au bongalove, c'est Saucisse qui assume la narration.

Dès l'installation de Langlois au Café de la Route, elle a noué avec lui une relation privilégiée et lui voue une amitié amoureuse qui lui inspire attention constante et dévouement. Elle est présente à ses côtés dans la plupart des épisodes décisifs de la seconde partie (chasse au loup, visite chez la "brodeuse", fête chez Madame Tim, voyage à Grenoble). Son statut de témoin privilégié, sa personnalité forte et originale, son expérience de la vie, son franc-parler, rendent son récit particulièrement  intéressant et savoureux.


Les narrateurs occasionnels ont été les témoins directs et les acteurs d'épisodes importants. On peut citer Ravanel père et fils, Frédéric II (qui raconte l'expédition à Chichilianne), Anselmie, la dernière villageoise à avoir vu Langlois vivant.

Indépendamment de l'intérêt de ce qu'ils racontent, leurs récits sont importants pour apprécier la technique romanesque de Giono, car ce sont sans doute les seules narrations où les propos tenus sont rendus avec un souci de réalisme et de couleur locale. Ces passages font mieux comprendre, par comparaison, ce qui intéresse Giono quand il fait parler son premier narrateur, le groupe des vieillards ou Saucisse.


Les modes narratifs apparaissent dans ce roman comme un élément privilégié de la mise en oeuvre artistique. La diversité des personnalités, des points de vue et des tons, enrichit évidemment le roman et contribue grandement à lui conférer une saveur et une originalité singulières. Cette technique narrative ne nous permet jamais d'oublier que , de Langlois, le héros du livre, ne nous est jamais proposée qu'une vision extérieure , partielle, colorée de la personnalité de qui raconte. Cerné, comme le loup, comme M.V., par ceux qui cherchent à se saisir de lui, Langlois leur échappe et emporte son secret dans la mort. Dans un roman comme le Hussard sur le toit, Giono emploie une technique narrative complètement différente, proche de celle du narrateur omniscient.

Quels que soient les narrateurs, la narration a toujours un caractère oral marqué. D'abord, le récit est toujours adressé à quelqu'un. Ainsi, le premier narrateur s'adresse à nous plutôt comme à des auditeurs que comme à des lecteurs, employant un vouvoiement qui est celui de la conversation familière : "Vous êtes allé au col de La Croix ? Vous voyez la piste qui va au lac du Lauzon ? ". Comme il a été dit, il reçoit les confidences du groupe des vieillards, auxquels, bien des années avant, Saucisse avait adressé son récit, sur un ton familier, ne leur épargnant pas une bordée d'injures pittoresques. Ce ton de conversation familière se retrouve, bien sûr, dans les récits de Ravanel, de Frédéric II ou d'Anselmie.

Dès le début du roman, le premier narrateur a écarté toute possibilité de source écrite sur l'histoire de M.V. . Il néglige le témoignage de Sazerat, l'érudit local. Dans le pays, tout le monde connaît plus ou moins cette histoire, mais "il faut en parler, sinon l'on ne vous en parle pas". Ainsi cette histoire repose uniquement sur une tradition orale, dont les derniers dépositaires sont les derniers témoins directs encore vivants ou leurs descendants. Pour la reconstituer et en rendre compte, il faut pouvoir interroger ceux qui vous ont précédé. C'est ainsi que les villageois interrogent les deux Ravanel, Frédéric II, la Martoune, Anselmie. Plus tard ils feront le siège de Saucisse pour obtenir d'elle sa version des faits. C'est, pour finir, au tour du premier narrateur (mais chronologiquement le dernier) d'interroger les vieillards. Mais pour prendre place dans la chaîne des narrateurs et des récepteurs d'une histoire que tout le monde connaît mais dont personne ne parle volontiers, il faut en gagner le droit, en étant reconnu comme faisant partie, peu ou prou, de la communauté concernée, ce qui est le cas du premier narrateur. 

Ainsi le moment de l'écriture romanesque est-il celui d'un changement de statut de l'histoire qu'elle transmet : jusque là propriété d'une petite communauté d'un terroir montagnard, elle conquiert l'universalité d'une fable, miroir où tout un chacun est appelé à se reconnaître. Mais pour cela, chaque lecteur doit d'abord, par la magie de l'adresse orale, être accueilli dans la communauté et prendre place dans le cercle des conteurs : innombrables lecteurs inconnus mais conquis, nous faisons pourtant partie de ceux à qui on peut demander s'ils connaissent la piste qui va au lac du Lauzon, en supposant qu'en effet ils la connaissent.

Le traitement particulièrement savant, dans ce roman, de la narration orale comme jalon de la transmission d'une tradition orale, permet d'appréhender la place privilégiée du premier narrateur, à la fois comme personnage du roman et comme figure idéale de l'écrivain. Loin d'être celui qui se contente de transcrire, avec une exactitude humblement fidèle, les récits des prédécesseurs, le premier narrateur, dont la narration englobe et transcende toutes les autres, en recompose les données, en reformule le discours, sans se préoccuper de soumettre le résultat aux exigences d'un réalisme "photographique" d'essence naturaliste ni d'atteindre à une quelconque authenticité ethnographique. A l'aune de ces points de vue, des personnages comme les vieillards et comme Saucisse sont hautement improbables. jamais aucun villageois, dans aucun village de montagne ou d'ailleurs, n'a raconté comme racontent les vieillards. jamais aucune tenancière de bistrot ne s'est exprimée comme Saucisse. L'esthétique naturaliste est étrangère à Giono. Cet "irréalisme" tient sans doute aussi au fait, que,  la beauté et la profondeur de l'histoire que les narrateurs ont la mission de transmettre se transmettent tout naturellement à leur discours. Conter n'est pas simplement raconter.

La narration du premier narrateur -- le Conteur -- procède d'une préoccupation moins consciemment présente dans les autres narrations. La vérité que tente d'atteindre cette narration surpasse le niveau documentaire, historique, ethnologique, scientifique, philosophique : elle est de l'ordre de l'art et de la poésie. Dès le début du roman, aussitôt après avoir écarté le témoignage de l'historien qu'est Sazerat, l'érudit de Prébois, le premier narrateur nous dit que la vérité qu'il poursuit est d'un autre ordre : " Ce qui est arrivé est plus beau, je crois ".


Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article rédigé par moi en février/mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia ( voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia)



Photo : Jambrun

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