dimanche 17 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (8) : fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

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Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite) -



Evénements historiques -



Les références aux événements historiques contemporains de l'action sont très rares. Seules interviennent quelques allusions à des épisodes de la conquête de l'Algérie, simples occasions pour Saucisse de faire valoir la détermination et le courage de Langlois en des circonstances périlleuses. La seule allusion au régime de la Monarchie de Juillet, sous lequel a lieu  l'essentiel de l'action, est la présence d'un buste de Louis-Philippe dans la salle de la mairie de Chichilianne, buste désigné par Langlois à Frédéric II avec une désinvolture qui en dit long sur son dédain (partagé sans doute par Giono) pour les puissants du jour et  pour l'action politique. Plus frappante encore est l'absence de toute allusion à la Révolution de 1848, qui débute en février, peu de temps avant le voyage de Langlois et de Saucisse à Grenoble. Dans cette ville, personne ne semble se soucier ni même être au courant de l'agitation parisienne. Histoire rime à peu près avec transitoire ; or, ce que le romancier veut mettre en lumière, c'est la permanence et la répétition à travers le temps d'expériences sur lesquelles l'Histoire n'a pas de prise. Cette impasse marquée faite sur les événements historiques et les péripéties de la politique signifie certainement aussi que, pour Giono, l'essentiel de la vie se situe  ailleurs. A une époque où, sous l'influence de Sartre, de Camus, de Beauvoir, le mot d'ordre est à l'engagement, Giono pratique de façon presque hautaine une littérature du désengagement. Il lui arrivera de se moquer de l'engagement sartrien, comme dans telle pique ironique d'Ennemonde.


Femmes -


Sympathiques et impuissantes.


Voir dans Un roi sans divertissement un roman féministe serait sans doute très exagéré. En dehors de Langlois cependant, les personnages les plus sympathiques et les plus riches du roman sont deux femmes, Saucisse et Madame Tim, la "garde rapprochée" de Langlois. Dotées toutes les deux d'une forte personnalité, intelligentes, lucides et attentives, elles échoueront cependant à détourner Langlois de son destin. L'agrément de la compagnie des femmes, intelligentes ou, comme Delphine, agréables à regarder et à manier, est un des plaisirs non négligeables de la vie. Mais, pour l'essentiel, elles comptent pour du beurre. Ni Saucisse ni Madame Tim n'aident Langlois à progresser d'un pouce dans la résolution des énigmes fascinantes, ni à rompre le cercle d'une solitude radicale.

Figures du discours -

Métaphores, comparaisons, personnifications, appliquées aux paysages et aux personnages, visent à nous faire accéder à une expérience poétique du monde qui en révèle l'unité, masquée par les distinctions artificiellement établies par l'intelligence rationnelle (voir, notamment, les articles Frontières et Initiation).

Focalisation -


Le terme technique de "focalisation" renvoie au choix d'un point de vue qui détermine, dans un texte narratif, la teneur et la tonalité des récits et des descriptions concernant les événements, les lieux, les objets, les personnages et êtres animés. On distingue habituellement trois modes de focalisation :


- la focalisation externe


On ne sait d'un personnage que ce qu'il laisse voir de lui, que ce qu'il dit, que ce que d'autres personnages disent de lui. A aucun moment on n'entre dans sa conscience. C'est au fond le mode de focalisation du cinéma et du théâtre. Des souris et des hommes, de John Steinbeck, est un des romans où la focalisation externe est systématiquement employée.


Dans Un roi sans divertissement, la focalisation externe ne devrait pas exister en principe, puisque tout est raconté par des narrateurs successifs, dont la subjectivité vient colorer la narration (focalisation interne). On peut cependant parler de focalisation externe  pour tous les personnages qui sont vus par les autres sans jamais prendre à leur tour la position de narrateurs, sans qu'on entre jamais dans leur conscience. Ces personnages sont Langlois, M.V., le Procureur royal, la "brodeuse", Madame Tim, Delphine. Sauf peut-être Madame Tim, que son intimité avec Saucisse rapproche de nous, ces personnages, les deux premiers surtout, ont un "coefficient" de mystère élevé. Leur personnalité, l'histoire de leur vie, ce qu'ils pensent, ce qu'ils ressentent, ce qu'ils projettent et font, tout cela pose nombre de questions non résolues par le récit. En fait, tout se passe comme si le romancier faisait appel à la sagacité de son lecteur pour tenter de les résoudre à partir des données délibérément fragmentaires et d'interprétation plus d'une fois équivoque disséminées dans son récit. Le lecteur est ainsi appelé à prolonger le travail de réflexion et d'interprétation auquel se livrent les narrateurs.

- la focalisation interne 

Ce qui est décrit et raconté l'est à travers la conscience privilégiée d'un narrateur qui parle à la première personne (du singulier en général, du pluriel parfois).  La Symphonie pastorale, d'André Gide, peut servir d'exemple des romans utilisant systématiquement cette focalisation.

Dans Un roi sans divertissement, chaque fois qu'un  narrateur prend la parole ( Narrateur 1, Frédéric II, groupe des vieillards -- en particulier le narrateur anonyme de la chasse au loup --, Saucisse) , on passe en focalisation interne. La narration est alors plus ou moins fortement colorée par les pensées, impressions, émotions du narrateur, et limitée à ses souvenirs. De ce point de vue, le roman se rapproche des oeuvres où les changements de narrateur permettent de diversifier les points de vue sur le même événement, comme dans Le Bruit et la fureur de Faulkner ou dans la suite de récits de L'Ecole des femmes, de Gide.

- la focalisation zéro 

Un narrateur omniscient, anonyme ( qu'on est tenté de confondre avec l'auteur lui-même) adopte successivement et à sa guise les deux points de vue précédents. Il entre quand il le juge bon ( "comme dans un moulin", disait Sartre, à propos de la technique romanesque de Mauriac ) dans la conscience de ses personnages, nous dévoilant leur vie intérieure. C'est la technique employée par les grands romanciers français du XIXe siècle (Balzac, Stendhal, Flaubert).

Dans Un roi sans divertissement, à condition d'admettre que le premier narrateur (Narrateur 1) ne se confond pas avec l'auteur mais qu'il est un personnage à part entière du roman, la focalisation zéro n'est pas utilisée. Cependant, il est évident que Narrateur 1 ne rapporte pas les récits des autres personnages (Frédéric II, les vieillards, Saucisse) dans leur forme initiale mais les transforme et les "ré-écrit", en fonction d'exigences de beauté et de vérité. Peut-on pour autant parler de focalisation zéro ? Il s'agit bien en fait de focalisation interne. 

A la fin du roman, reprenant la parole pour raconter les dernières heures de Langlois, Narrateur 1 a soin de donner un caractère hypothétique à son récit, respectant ainsi jusqu'au bout le choix de la focalisation externe pour ce personnage central : "Eh bien ! voilà ce qu'il dut faire ". On peut toutefois s'interroger sur le sens précis de ce "dut", ce qui nous conduirait à réfléchir sur le rôle de l'imagination et de l'intuition comme moyens d'accès à la vérité. On se rappellera qu'un moment décisif du roman, c'est lorsque Narrateur 1 décide de ne pas s'en tenir à la documentation réunie par Sazerat et même de la négliger délibérément, pour tenter de reconstituer, par d'autres moyens, dont ceux de l'imagination, l'histoire véridique de M.V. et de Langlois.

Un roi sans divertisssement a donc été conçu selon le principe d'une focalisation interne dominante et d'une focalisation externe subordonnée, ce qui correspond, après tout, à la perception que nous avons de nous-mêmes et du monde. Les choses se compliquent un peu du fait qu'on a affaire  à un système de focalisations internes emboîtées, le point de vue de Narrateur 1 englobant tous les autres et les colorant tous. Toute analyse du roman devrait tenir le plus grand compte de cette disposition, si l'on considère que le vrai sujet de ce roman énigmatique, c'est la vérité, qui, en définitive, échappe toujours.


( A suivre )


Note - 

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article écrit par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia)


( Posté par : Jambrun )

Photo : Jambrun


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