lundi 18 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (9) : Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

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Fragments d'un dictionnaire amoureux ( suite )


Frontières -

Elles sont constamment brouillées, transgressées, effacées, par le jeu des métaphores, des comparaisons, des personnifications, qui jettent des ponts, suggèrent des alliances et des affinités, posent des équivalences et des identités, entre les éléments (terre, eau, air, feu) et les règnes (minéral, végétal, animal, humain, divin ). Dès la première page, la présentation du hêtre inaugure cette circulation incessante : sa nature est triple, à la fois végétale, humaine et divine. On retrouve ce mélange des règnes dans la description des montagnes et de la forêt à l'automne, et dans bien d'autres passages. Le personnage de M.V. semble incarner ce rêve d'abolir les frontières entre les règnes : il est l'homme-loup, l'homme-animal. Mais c'est aussi un dieu : quand il l'aperçoit sous le hêtre, parfaitement tranquille dans le déchaînement de l'orage, Frédéric II voit en lui un homme dénaturé, qui semble ignorer la peur, révélant ainsi sa nature divine. Sur les traces de M.V., le même Frédéric II vit une expérience initiatique du même ordre : il connaît l'ivresse de se sentir tour à tour renard, oiseau, esprit, et ce n'est pas sans peine qu'il se dépouillera d'une "peau de renard qui était presque une peau de loup". Langlois connaît la même tentation, mais il y résiste. En tuant M.V., puis le loup, il réaffirme la nécessité de frontières qu'un homme ne doit pas franchir sous peine de se perdre. Son suicide revêt une signification ambiguë : ultime barrière dressée contre la tentation de devenir loup à son tour, mais aussi moyen de rejoindre l'unité perdue, là où les contraires s'effacent : " c'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers ". Mais ce choix tragique, pas plus que les exécutions de M.V. et du loup, n'est une véritable solution; ce n'est que la sanction de son échec. La résolution des énigmes et l'abolition des frontières ne sont vraiment possibles à l'homme sans risque de ruine que dans l'expérience poétique. Langlois n'est pas le véritable héros du roman : ce héros, c'est le prince des métaphores, le premier narrateur, le Conteur, figure emblématique de l'écrivain.

Initiation -

Un roi sans divertissement peut se lire comme le récit d'une -- ou plutôt de plusieurs expériences initiatiques. A l'instar de Baudelaire dans le sonnet des Correspondances, Giono invite son lecteur à participer à ces initiations en découvrant ce qui se cache sous les apparences ou ce qu'elles révèlent à qui sait lire leur langage. Les nombreuses connotations  religieuses présentes dans les premières pages du roman l'y préparent. ainsi le hêtre de la scierie est assimilé avec insistance à une divinité : il évoque d'abord au narrateur la figure de l'Apollon citharède, puis il est décrit plutôt comme une divinité du panthéon hindou ( Shiva ). Même abondance de connotations religieuses dans la description des forêts à l'automne : nous sommes invités à déchiffrer dans "les fresques du monastère des montagnes" les vérités qu'elles proclament et à les méditer.

On peut considérer M.V. comme l'initiateur de Langlois à  des vérités dont il ne prendra une pleine conscience qu'à la fin du récit. Le travail d 'investigation policière auquel il se livre d'abord lui permet de franchir (sans vraiment s'en rendre compte) les premières étapes de son parcours initiatique. Méditant sur les mobiles du tueur inconnu, il prend d'abord conscience que celui-ci n'est "peut-être pas un monstre", qu'il est donc un homme comme lui, en qui il peut se reconnaître, de qui il peut apprendre quelque chose d'essentiel. Il a l'intuition du mobile profond de l'inconnu, le divertissement, lié à une soif d'évasion dans la beauté qui trouve momentanément à s'apaiser dans  le spectacle du cérémonial de la messe de minuit. Cela suffit pour que Langlois réserve à M.V. une exécution "sommaire" qui peut se comprendre comme un geste de respect, voire de complicité  inavouée : il lui évite ainsi les suites infamantes et dégradantes de l'arrestation, de la prison, du procès, de la condamnation à mort. Il lui permet ainsi  de partir "en beauté", en gardant son mystère.

A ce stade, Langlois n'a encore fait qu'effleurer le mystère et son initiation doit se poursuivre. Là est sans doute la vraie raison de son retour au village et à la montagne, sur la double piste du mystère de M.V. et de celui de la Nature. Aux témoins de son retour, il apparaît transfiguré. Tous sont frappés par sa réserve silencieuse, par son austérité monacale : " Il était comme ces moines qui sont obligés de faire effort pour s'arracher d'où ils sont et venir où vous êtes. "  Dès lors les temps forts du récit sont autant d'étapes de l'initiation délibérément poursuivie par le héros, et la référence explicite au Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, autre grand roman initiatique, nous éclaire sur le sens du projet de Giono dans ce livre. Il s'agit pour Langlois, dans une quête "pascalienne", de peser la valeur et la puissance des formes du divertissement (chasse, fêtes, mariage, meurtre). Cette quête s'effectue dans une ambiance de cérémonie religieuse (la chasse au loup), de contemplation méditative, voire extatique : chez la "brodeuse", il s'abîme dans la contemplation silencieuse du portrait de M.V. , véritable icône. La scène est d'ailleurs riche de connotations religieuses : dans cette salle d'un ancien couvent, des objets précieux  évoquent des ornements sacrés brillant d'un faible éclat dans une obscurité de sanctuaire. Rituel de communion, puisqu'il s'agit pour Langlois, comme il l'avoue à Saucisse et à Madame Tim, de "se mettre dans la peau" :  de qui, sinon dans celle de M.V. ? En tout cas, il a été bouleversé par cette visite ; en témoigne l'inquiétude de ses amies qui craignent alors de le "perdre". Le comble de l'extase contemplative et le point crucial de l'initiation sont atteints (comme pour le Perceval de Chrétien de Troyes) dans l'épisode du sang de l'oie sur la neige. Dans cette scène capitale, le rituel d'initiation  semble se muer en rituel de possession.

Qui dit rituel dit répétition de gestes et d'actes à forte valeur symbolique. Ils sont nombreux dans le roman. L'exécution du loup répète celle de M.V.; le face-à-face de Langlois avec le portrait de M.V. chez la "brodeuse" répète son tête-à-tête avec M.V. chez lui à Chichilianne ; la contemplation du sang de l'oie sacrifiée renouvelle des scènes analogues, elles-mêmes répétées, mais auxquelles Langlois n'a pas assisté.  

La fonction d'initiateur dévolue à M.V. ne concerne pas que Langlois. Sur un mode mineur, elle concerne aussi le braconnier Bergues, profondément troublé par la beauté du sang sur la neige. Frédéric II, lui, va beaucoup plus loin. Poursuivi par lui, M.V. ne s'enfuit pas, il s'éloigne tranquillement, laissant à son poursuivant la possibilité de ne jamais le perdre, d'accorder son pas au sien, sachant probablement qu'il est suivi. Entraîné dans cette poursuite, Frédéric II accède à une expérience du monde et de lui-même absolument inédite pour lui. Ne pensant qu'à "mettre ses pas dans les pas"  de l'inconnu ( ce qu'en somme Langlois fera tout au long du roman ), "il était devenu renard". " Tout gros qu'il était, il était devenu silencieux et aérien, il se déplaçait comme un oiseau ou comme un esprit. Il allait de taillis en  taillis sans laisser de traces. (Avec son sens primitif du monde, il dira : "Sans toucher terre"). Entièrement différent du Frédéric II de la dynastie de la scierie ; plus du tout sur la terre où il faut scier du bois pour gagner de quoi nourrir Frédéric III ; dans un nouveau monde lui aussi ; où il fallait avoir des qualités aventurières. Heureux d'une nouvelle manière extraordinaire ! ". Ayant pénétré, sur les traces de M.V. , dans un monde sauvage dont nous portons, nous aussi, le souvenir obscurci et la nostalgie, Frédéric, approchant de Chichilianne, restera "souffle coupé, un long moment à attendre que revienne l'accord avec le toit et la fumée. "


( A suivre )

Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article écrit par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia).


Photo : Jambrun

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