mardi 19 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (10) : fragments d'un dictionnaire amoureux

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Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)


Lacunes -

Un roi sans divertissement est un roman construit selon une structure délibérément elliptique et lacunaire. Pour le comprendre, il faut d'abord se rappeler que l'histoire de M.V. et de Langlois nous est racontée par plusieurs narrateurs, transmettant une tradition entièrement orale, et parlant pour la plupart de nombreuses années après les événements. Par exemple, le récit de Saucisse a lieu "au mois vingt ans" après la mort de Langlois, alors qu'elle a près de quatre-vingts ans. Cinquante ans environ séparent son récit de celui des vieillards qui, outre leur propre récit, transmettent ceux de Saucisse, de Frédéric II et d'A. Enfin , le premier narrateur (qui est chronologiquement le dernier) parle une trentaine d'années après les vieillards. Tout concourt donc à conférer à l'ensemble un caractère lacunaire : l'éloignement dans le temps, la diversité des points de vue.

Les lacunes du récit peuvent avoir trois origines :

- l'utilisation de l'ellipse, procédé qui consiste à exclure du récit des éléments qu'on aurait pu y inclure mais qu'on choisit d'écarter pour diverses raisons;

- le non-dit, résultat de réticences ou d'arrières-pensées des locuteurs, ou simplement de leur pente au laconisme ;

- l'absence d'informations nécessaires à la compréhension du récit et des personnages.

L'ellipse  est abondamment utilisée dans ce roman.  Elle touche notamment l'utilisation du temps. Des périodes, parfois longues de plusieurs mois, sont passées sous silence ou donnent lieu à une relation fortement condensée, soit parce qu'il ne s'y passe rien d'intéressant, soit parce que le narrateur manque d'informations sur cette période. Par exemple, on saute directement du 17 décembre 1843 à un jour (non précisé) du printemps 1844, puis de ce jour à un autre jour (non précisé) de l'été de la même année. Ellipse aussi de la période qui va du jour de février 1846 où Langlois tue M.V. et donne sa démission au jour de printemps où il revient au village. Période pourtant importante pour la compréhension du personnage puisqu'il y prend la décision de revenir. L'ellipse peut ici se justifier par le fait que les vieillards narrateurs, restés au village, étaient sans nouvelles de lui. Rien non plus sur la période qui sépare le jour de la chasse au loup (au début de l'hiver 1846) du printemps de l'année suivante. La période d'environ six mois où Langlois et Delphine vivent ensemble au bongalove est résumée en moins de trois pages (ce qui suggère qu'entre les deux partenaires, il ne s'est pas passé grand-chose de palpitant !).

 Le principal effet de ces ellipses temporelles est de concentrer l'intérêt sur un petit nombre d'épisodes de courte durée mais de forte intensité, et qui, ainsi rapprochés les uns des autres, s'éclairent mutuellement d'une lumière plus vive. Mais elles contribuent aussi à nous dérober des informations qui auraient pu nous éclairer sur les motivations et l'évolution de tel ou tel personnage (Langlois surtout).

Le non-dit est plus difficile à cerner. On en a un premier exemple dans les réticences de Sazerat à évoquer l'histoire de M.V. . Il est vrai que le narrateur ne le pousse guère aux confidences. Des conversations entre Saucisse et Langlois sur "la marche du monde", on ne saura finalement pas grand-chose. La plupart des dialogues ont d'ailleurs un caractère laconique prononcé. Saucisse, Madame Tim , le procureur royal s'entendent souvent à demi-mot avec Langlois qui, de son côté, n'aime guère s'étendre en longues explications, quand il consent (rarement) à en donner. C'est ce laconisme qui a d'ailleurs frappé les vieillards à son retour : " Maintenant, il ne parlait presque pas". Le procureur royal parle encore moins. Ni lui ni Madame Tim, la meilleure amie de Langlois après Saucisse, ne font d'ailleurs partie des narrateurs, pas plus que Delphine. Autant d'éclairages utiles qui nous sont refusés. Sur cette question des narrateurs, les choix de Giono ne sont d'ailleurs pas très clairs : pourquoi Saucisse et pourquoi pas Delphine, personnage dont il confessera dans Noé n'avoir pas exploité toutes les potentialités ?

L'absence d'informations laisse de nombreuses questions en suspens. M.V. reste un personnage particulièrement mystérieux. Qu'il soit bien l'assassin de Marie Chazottes, de Bergues, de Callas Delphin-Jules et de Dorothée ne semble guère faire de doute. Pourtant il n'est jamais pris sur le fait. Est-on sûr seulement qu'il soit l'assassin ? Un simple complice, peut-être... On ne saura jamais comment il tue ni pourquoi. Qui est-il ? Quel est son statut social ? Qui vit avec lui dans la maison de Chichilianne ? Pourquoi accepte-t-il l'exécution sommaire que lui inflige Langlois ? Aucune de ces questions ne trouve de réponse explicite dans le roman. Aucune confession, aucun interrogatoire de ses proches, aucun procès ne viendra préciser les responsabilités et les mobiles du personnage. On a beau être sous la Monarchie de Juillet, une enquête aussi bâclée est difficilement vraisemblable ! Quant à la "brodeuse" réfugiée dans un village du Diois, c'est probablement sa veuve, mais aucune confirmation ne vient confirmer cette hypothèse très plausible. Tout se passe comme si Giono avait pris le parti de se moquer des attentes d'un lecteur rationaliste, amateur de romans policiers bien ficelés.

Langlois n'est pas entouré d'un voile de mystère moins épais : que s'est-il passé au juste entre lui et M.V. dans la maison de celui-ci ? Pourquoi prend-il le risque de cette exécution sommaire ? Quelles sont les conséquences pour lui de ce qui, après tout, est un assassinat ? A-t-il été protégé ? Si oui, par qui et pourquoi ? Pour quelles raisons choisit-il de revenir quelques mois après dans ce village de montagne ? Pourquoi transformer une battue au loup (un loup particulièrement dangereux) en un cérémonial de fête, avec participation des dames ? Que vient-il chercher au juste chez la "brodeuse" ? Se marie-t-il avec Delphine, comme il en avait formé le projet ? Quelle sorte de vie mène-t-il avec elle au bongalove jusqu'à cette étrange visite à Anselmie ? Quant à son suicide, il peut donner lieu à diverses explications, à jamais invérifiables.

Que peut-on connaître d'un homme ? Pour tenter de répondre à cette question, Sartre, dans L'Idiot de la famille, mobilisait, sur le cas Flaubert, toutes les ressources des sciences humaines. A la même question, le roman de Giono répond : pas grand-chose. Pas grand-chose de sûr, en tout cas. Mais cette démonstration sceptique, loin d'être un inconvénient pour l'amateur de romans, rend pour lui l'oeuvre bien plus passionnante que si elle lui mâchait la besogne en lui livrant tous les tenants et aboutissants. Giono compte manifestement sur une participation active de son lecteur, sur sa réflexion, sur son expérience de la vie, sur son imagination. Devant le mystère M.V., devant le mystère Langlois, devant tous les mystères de ce roman singulier, le lecteur se retrouve investi de la même mission que Langlois et dans la même position que lui. Il devient à son tour l'enquêteur perplexe et fasciné. A l'opposé de ces romans policiers classiques où la sagacité de l'habile détective dissipe à la fin tous les mystères, Un roi sans divertissement reste ouvert sur l'insondable mystère des âmes.

( A suivre )

Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article rédigé par moi en février-mars 2006 à l'intention de l'encyclopédie en ligne Wikipedia  (voir l'historique de l'article disponible sur le site de Wikipedia).


Photo : Jambrun

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