mercredi 20 mars 2013

" Un roi sans divertissement ", de Jean Giono (11) : fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)

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Fragments d'un dictionnaire amoureux (suite)


Loup -

Figure centrale du roman. Dès le début, Narrateur1 trouve dans la bibliothèque de Sazerat une importante iconographie sur le loup-garou, ce monstre mythique omniprésent dans les légendes et dans l'imaginaire des campagnes jusqu'à une époque récente. Le comportement du tueur évoque celui du loup : l'hiver le fait sortir de son repaire ; il s'en prend à des proies isolées, qu'il emporte ; il semble mû par une cruauté gratuite et par le goût du sang ; la disparition de Bergues déclenche au village "une terreur de troupeau de moutons ". Après la mort de M.V., c'est avec le titre de commandant de louveterie que Langlois reparaît au village. Le retour de l'hiver qui suit, particulièrement glacial, fait sortir les loups du  bois. Langlois en abat quelques uns mais voici que s'en manifeste un tout-à-fait exceptionnel. Son comportement rappelle celui de M.V. : même habileté diabolique, même "prodigieuse confiance en soi ", même cruauté apparemment gratuite : " Treize brebis étaient éventrées, semblait-il, pour le plaisir de s'agacer les dents dans la laine ". D'emblée, le vieillard-narrateur le personnifie : " c'était certainement un monsieur dont il fallait éviter les brisées au coin d'un bois ". Son imagination le transfigure en un être mythique, sorte de dragon : " ça ne devait plus être un loup. Savez-vous comment je me l'imaginais ? ça n'a pas de sens commun. Je me l'imaginais comme une énorme oreille à vif, où toute notre musique tournait en venin, et ce venin elle ne le versait pas dans un loup. Ah ! mais non, j'imaginais que cette oreille était comme un entonnoir embouché dans les queues d'un paquet de mille vipères grosses comme le bras, et que c'est dans ces vipères que le venin était bourré comme le sang dans un boudin ". Le vieillard-narrateur pressent aussi que, pas plus que M.V., ce concentré de la méchanceté du monde qu'est devenu, dans son imagination, le loup, ne songe à échapper au sort qui l'attend : " Est-ce que par hasard le Monsieur n'attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ? " . L'exécution du loup par Langlois est la répétition de celle de M.V. : " ainsi donc, tout ça pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l'expéditeur et l'encaisseur de mort subite ! " . Mais cette fois, comme Saucisse s'en aperçoit, Langlois regrette d'avoir dû en venir là : " Il se rendait bien compte que ça n'était pas une solution. " Une solution à quoi ? Encore une question à laquelle le texte n'apporte pas de réponse claire. Tuer M.V., tuer le loup, c'est peut-être comme donner un coup de pied dans une fourmilière. C'est peut-être, pour Langlois, comme tuer une part de lui-même. Son tour est venu, en effet, de découvrir le loup qu'il porte en lui. Et c'est à nouveau Saucisse qui le comprend. A Saint-Baudille, lors de la fête que Madame Tim a préparée pour lui, dans l'espoir de l'apprivoiser, Saucisse imagine les pensées secrètes de son ami : " C'est pourquoi, à pattes pelues, avec les belles ondulations de reins qui rampent et les sauts dans lesquels je me déclenche comme un long oiseau gris, je vous souris, Madame Tim, d'un sourire où sont peints tous les charmes de cette belle journée, depuis les lointaines montagnes de perles sur tapis de blés roses jusqu'à ces faux espaces libres en lin gris que vous avez eu l'intelligence de faire serpenter autour de la chambre où l'on  a déposé mon petit bagage de loup ". Ainsi la poésie vient-elle au secours de la raison pour tenter de dire quand même ce que, peut-être, on ne peut pas dire avec les mots des hommes.

Montagnes -

Aucune explication n'est donnée du retour de Langlois dans ce village des montagnes du Trièves. La première fois qu'il y est monté, c'était en mission officielle. La seconde fois, c'est lui seul qui a décidé d'y revenir. Comme poussé par une irrépressible nécessité ? par une invincible fascination ? Ce qui est sûr, peut-on se dire, a-t-il pu se dire, c'est que ce n'est pas à Grenoble qu'il pourrait percer le mystère de M.V. ; que ce n'est pas à Grenoble non plus qu'il pourrait trouver des réponses à d'autres questions, plus graves encore.

Retour de Langlois au monastère des montagnes... Retour de Giono aux mêmes montagnes:

" J'allais à Prébois.
Le car me laissa à la croisée des chemins. Il me restait trois kilomètres à faire à pied, mais j'étais enfin revenu dans les montagnes.
Le silence était étendu dans tout le Trièves. Un bûcheron travaillait là-haut dans la forêt. Il ne faisait pas plus de bruit qu'un oiseau qui tape du bec contre l'écorce d'un arbre.
Je commençais à descendre vers le village. J'étais enfin dans la maison désirée des montagnes. J'étais enfin dans ce cloître des montagnes, seul dans ces grands murs de mille mètres d'à-pic, dans les piliers des forêts. Maison sévère, milliard de fois plus grande que moi, juste à la mesure de mes espoirs, me contenant avec ma paix, ayant une paix faite d'ombre, d'échos, de bruit de fontaines. Richesse austère de tous les cloîtres. Acheter la compagnie de dieu. Il marche avec moi le long des couloirs. L'enseignement du silence. "

                                            ( Possession des richesses  /   L'Eau vive )

Permanences -

C'est un des propos essentiels de ce roman que de mettre en lumière des traits permanents, aussi bien dans la Nature que dans les comportements humains. Autour du village, en un siècle, le paysage n'a pas changé. Aujourd'hui comme au temps de Langlois et de M.V., l'automne déploie ses fresques ensanglantées. Le hêtre de la scierie est toujours debout, aussi beau en 1946 qu'en 1843. La venue de l'hiver efface toujours sous la neige les contours du paysage , faisant renaître les peurs ancestrales ( "dehors, dans des temps qui ne sont pas modernes mais éternels, rôdent les menaces éternelles " ) ; et les lecteurs du roman auraient intérêt à se rappeler que "la vie ne manque, pas plus qu'hier, d'assassins à foulards, de découpeurs d'hiéroglyphes de sang, d'hivers 1843 ". Permanences aussi des communautés humaines : dans le village, à peu près inchangé depuis 1843, le Cercle des travailleurs, fondé vers 1845,  existe toujours ; la bâtisse de l'auberge se dresse toujours sur le col, agrémentée seulement d'une dérisoire réclame pour Texaco, seule concession apparente à la modernité. L'un ou l'autre des descendants des villageois de 1843 possède une maison, une grange, héritée de ses ancêtres, une écurie dont la voûte n'est que l'extrapolation architecturale de la caverne préhistorique : "on n'a rien inventé, [...], on n'inventera jamais rien de plus génial que la voûte ". Permanence de l'humain dans l'humain, mise en valeur par la place accordée aux dynasties villageoises. Frédéric II survit dans son petit-fils Frédéric IV, actuel propriétaire de la scierie, et qui conserve chez lui le portrait de son aïeul, comme Honorius conserve les photos d'Anselmie et de Callas Delphin-Jules dans leur maison dont il a hérité par sa femme. La femme de Raoul, descendante de Marie Chazottes,  conserve dans ses traits le souvenir de ceux de la première victime de M.V. , et Ravanel devait ressembler au Ravanel qui conduit les camions en 1946. Quant à l'histoire tragique de M.V.et de Langlois, elle met en lumière la permanence en l'homme de tentations incontournables et puissantes, d'une irrépressible et ancestrale nostalgie de liberté  et d'union intime avec le monde. A ce titre, Un roi sans divertissement est une réponse à tous ceux qui voudraient voir en Giono un chantre du retour à nos bonnes vieilles traditions campagnardes, un cousin de ces romanciers régionalistes et conservateurs, amateurs de bourrée auvergnate et de farandoles. L'imaginaire puissamment ensauvagé de l'auteur de Colline n'a cessé de proclamer que le désir de l'âme humaine ne la porte pas vers les veillées au coin du feu avec accompagnement de vielle, mais vers ces "merveilleux nuages " que chantait déjà Baudelaire.

Sang -

Motif récurrent et associé à des épisodes- clés, le sang attire et fascine. Voir couler le sang constitue sans doute le premier mobile de M.V. Il entaille "de partout" le cochon de Ravanel, " de plus de cent entailles " , " faites avec plaisi r". Quand Ravanel frotte la bête avec de la neige pour la nettoyer, "on voyait le suintement du sang réapparaître et dessiner comme les lettres d'un langage barbare, inconnu ".  Callas Delphin-Jules, "construit en chair rouge, en bonne viande bourrée de sang", est une victime toute désignée.

Le sang rouge qui coule d'une blessure fraîche offre un spectacle d'une rare beauté. C'est la plus belle de toutes les couleurs. Dans la forêt à l'automne, " l'ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils étaient d'ordinaire roses satiné ou du bel azur commun dont les peignaient les soirs d'été ". Mais  c'est quand vient la neige que, se détachant sur sa blancheur, en un contraste de couleurs pures, le sang est le plus beau. Cette association émouvante apparaît dès le début du récit quand le narrateur évoque l'ombre des fenêtres : " le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend d'un rose sang frais ". Après avoir blessé le tueur d'un coup de fusil, Bergues le suit çà la trace de son sang sur la neige : "C'était du sang en gouttes, très frais, pur, sur la neige ". Il en est fasciné, au point d'en reparler le soir, dans l'égarement de l'ivresse : " le sang, le sang sur la neige, très propre, rouge et blanc, c'était très beau". Le motif du sang sur la neige reparaît dans l'épisode de la mort du même Bergues . A l'endroit où il a été tué, Langlois retrouve "une grande plaque de neige agglomérée avec du sang ". Plus loin,  lorsque les chasseurs cernent le loup qui vient d'égorger le chien de Curnier, au pied de la falaise de Chalamont, " la neige est pleine de sang ". Sur un mode indirect et mineur, l'association du rouge et du blanc, mais aussi du chaud et du froid, reparaît incidemment à propos de Madame Tim qui, jeune fille, a été pensionnaire d'un couvent " près d'un volcan et d'un glacier ". Tous ces moments préparent la scène finale où Langlois descend chez Anselmie pour lui demander de sacrifier pour lui une de ses oies.  " Il l'a regardée saigner dans la neige ". Puis il  reste longuement immobile, dans la contemplation du sang sur la neige. Ces moments ont valeur d'initiation à une vérité essentielle. Dès le début du récit, quand Bergues " délire " à propos de la beauté du sang sur la neige, le narrateur évoque la scène célèbre du Conte du Graal de Chrétien de Troyes où Perceval reste en extase devant le spectacle du sang d'oies sauvages blessées se détachant sur la neige. Extase mystique à résonances chrétiennes. Chez Giono, la même extase ouvre sur une autre vérité : celle de l'alliance profonde et sacrée de la vie et de la mort, celle aussi de la cruauté fondamentale, inévitable, nécessaire, du monde : les enduits sanglants des fresques du "monastère des montagnes " qu'y déroulent les forêts à l'automne " facilitent l'acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords ". Alors se dévoile  " un autre système de références "  , dans lequel " les couteaux d'obsidienne des prêtres de Quetzacoal s'enfoncent logiquement dans des coeurs choisis. Nous en sommes avertis par la beauté. "


Note -

Cette étude de Un roi sans divertissement est le remaniement d'un article rédigé par moi en février-mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia (voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia )



Photo : Jambrun

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