vendredi 8 mars 2013

" Un roi sans divertissement" , de Jean Giono (2) : le déroulement du récit

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Le déroulement du récit


C'est le Trièves, région des Alpes françaises située sur le revers Nord de la ligne de crêtes où passe le col de la Croix-Haute, entre les escarpements du Vercors, à l'Ouest, et ceux du Dévoluy, à l'Est, que Giono a choisi pour cadre de son roman. Plus précisément, le village  où le romancier situe l'essentiel des épisodes peut être identifié, sans trop de risques d'erreur, à Lalley, village où Giono et sa famille séjournèrent à plusieurs reprises pour des vacances d'été.

Vers 1845, sous la Monarchie de Juillet, dans un village isolé du Trièves, non loin du col de la Croix-Haute, des habitants disparaissent sans laisser de traces, l'hiver, par temps de neige. Le capitaine de gendarmerie Langlois arrive au village pour tenter d'élucider le mystère de ces disparitions. Un jour brumeux d'hiver, Frédéric, propriétaire d'une scierie, observe un curieux manège : de la fourche d'un hêtre planté en face de la porte de la scierie, il voit descendre un inconnu, qui s'éloigne dans la neige en direction de la montagne. Monté à son tour dans l'arbre, Frédéric découvre, au creux d'une maîtresse branche, déposé sur un monceau d'ossements, le cadavre de Dorothée, une jeune fille qu'il avait aperçue bien vivante vingt minutes avant. Frédéric suit à la trace l'inconnu, qui, s'éloignant tranquillement dans la neige sans se retourner, le conduit de l'autre côté de la montagne  jusqu'à un autre village, Chichilianne, et jusqu'à sa maison. D'un passant, Frédéric apprend le nom de l'inconnu, "M.V." .

Informé par Frédéric, Langlois se rend à Chichilianne, accompagné de quelques hommes. Entré dans la maison de M.V., il ne tarde pas à en ressortir, accompagné de celui-ci. Suivi de Langlois, M.V. s'éloigne du village, rejoint un bois, s'adosse au tronc d'un arbre. Langlois l'abat de deux coups de pistolet. Dans le rapport qu'il rédige à l'intention de ses supérieurs, il décrit cette exécution sommaire comme un accident et donne sa démission de la gendarmerie.

Rendu à la vie civile, Langlois ne tarde pas à reparaître au village, où il a été nommé commandant de louveterie. Cependant, les habitants et le lecteur ne laissent pas de s'interroger sur les véritables raisons de ce retour;  l'intéressé et le romancier nous laisseront libres de nous arrêter à celles qui nous paraîtront plausibles. Giono n'est pas de ces romanciers qui vont trop loin dans le dévoilement du mystère des êtres, et ce n'est pas à lui que Sartre aurait pu adresser le reproche qu'il fait à Mauriac de se prendre pour Dieu le Père.

Langlois prend ses quartiers chez Saucisse, la propriétaire du Café de la Route, une ancienne "lorette" de Grenoble, ainsi surnommée en raison  de son embonpoint. Il ne tarde pas à se lier d'amitié avec elle. Il intrigue les villageois par l'élégance de sa mise, la beauté de son cheval, sa façon de tenir les gens à distance sans pour autant les blesser, les visites qu'il reçoit (le procureur du Roi se déplace pour le voir et le traite en ami ), sa conduite parfois énigmatique : par exemple, il demande à voir, sans qu'on sache bien pourquoi, les ornements sacerdotaux conservés dans l'église.

Avec la venue de l'hiver, l'occasion d'exercer ses nouvelles fonctions ne tarde pas à se présenter : un loup, d'une force et d'une audace exceptionnelles, égorge moutons, chevaux et vaches. Une battue est décidée. Langlois l'organise minutieusement comme une cérémonie, une fête splendide. les villageois, venus en nombre, seront les rabatteurs. Le procureur royal, Saucisse et Madame Tim, la châtelaine de Sainte-Baudille, une nouvelle amie de Langlois, sont de la partie. Les dames sont dans leurs plus beaux atours, installées sur des traîneaux. La trace du loup conduit tout ce monde au pied d'une haute falaise. Le loup semble les y attendre, au centre d'un espace couvert de neige, un chien égorgé à ses pieds. Et là, dans ce décor semblable à une scène de théâtre, devant le public constitué par les chasseurs et les invités, Langlois s'avance pour affronter le loup, et il l'abat, comme il avait fait pour M.V. , de deux coups de pistolet dans le ventre.

Clé de voûte de la construction romanesque, cette scène, qui déroule les étapes d'un rituel de mise à mort ordonnancé par Langlois et où sont représentés tous les membres de la petite société villageoise, apparaît comme une scène initiatique, décisive pour la compréhension du roman et, notamment, de son dénouement.

Cinq mois plus tard, Langlois demande à Saucisse et à Madame Tim de l'accompagner jusqu'à un village éloigné où il veut rendre visite à une femme qui y vit seule, avec son petit garçon, dans une maison isolée où elle s'est installée après avoir quitté son pays d'origine. Elle gagne sa vie comme brodeuse. Reçus chez elle, tandis que Madame Tim marchande des articles de toilette, Langlois, qui s'est fait oublier dans un fauteuil, contemple l'intérieur de l'appartement, meublé avec un luxe inattendu chez une simple ouvrière, évidentes reliques d'années plus fastes. Les regards de Langlois s'attachent sur un portrait d'homme dont  seule la silhouette se laisse deviner dans l'ombre de la pièce. Sans que cela soit dit, on devine que ce portrait est celui de M.V., et que la "brodeuse" est sa veuve.

Vers la fin de l'été, Madame Tim invite Langlois à une fête au château  de Sainte-Baudille. Il semble apprécier le confort et le luxe des lieux, se conduit avec son aisance habituelle, mais Saucisse, qui narre l'épisode, le sent secrètement détaché et lointain : tel un loup, égaré dans le monde des hommes, qui prend soin de ne rien oublier de tout ce qu'il faut faire " pour arriver à survivre dans les étendues désertes et glacées ".

Rentré au village, Langlois décide de se faire construire un  " bongalove " et, sans doute désireux de le meubler, confie à Saucisse son intention de se marier. Il la charge de lui dénicher quelqu'un, à Grenoble, où elle a conservé des relations. Ce sera Delphine ,  " des cheveux noirs et de la peau bien tendue sur une armature " . Tous deux s'installent au bongalove et y mènent une existence apparemment paisible. Chaque soir, Langlois va au jardin contempler le paysage en fumant un cigare.

L'hiver est revenu. La première neige est tombée. Langlois descend au village, va frapper à la porte d'Anselmie, et lui demande de tuer une de ses oies en lui coupant la tête. Puis tenant l'oie par les pattes, il regarde son sang couler sur la neige. Il s'absorbe longuement dans cette contemplation. Puis, sans mot dire, il rentre chez lui.

Le soir même, Langlois va fumer son cigare au jardin. Mais en fait de cigare, c'est un bâton de dynamite qu'il fume.

C'est à Pascal que, pour éclairer, sans pour autant la résoudre, l'énigme tragique de l'histoire de son personnage, Giono donne la parole à la fin du roman : " Un roi sans divertissement est un homme plein de misères " .

( A suivre )

Note -  

Cette étude de Un roi sans divertissement est la version remaniée d'une étude rédigée par moi en février/mars 2006 pour l'encyclopédie en ligne Wikipedia ( voir l'historique de l'article, disponible sur le site de Wikipedia).




Photo : Jambrun

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