mardi 26 mars 2013

Un silencieux

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J'ai toujours été un amoureux du silence. Je fuis les enfers urbains peuplés de chacals motorisés, glapissants, hurlants, grognants. Je hais les stridences enfantines retentissant sur le pavé des cours . Le retour de l'hiver est pour moi une bénédiction, avec la fin de l'obsédant martèlement automnal  des feuilles mortes tombant sur la pelouse.

Je me suis patiemment efforcé d'améliorer l'isolation phonique de mon logis. Certes, l'épaisseur métrique des murs de béton, la rareté et l'étroitesse des ouvertures, me ménageaient déjà une relative tranquillité. Même au plus fort des tempêtes d'équinoxe, le fracas des brisants ne parvient pas vraiment à offenser  la délicatesse de mes oreilles. Cependant, dans ce domaine, le mieux n'est pas pour moi l'ennemi du bien. C'est ainsi que je viens de faire installer des fenêtres en polypropylène carboné et  triple vitrage à l'épreuve des balles, avec remplissage de gaz xénon hydrofugé.

Le résultat est stupéfiant. Dans un silence de cathédrale après l'extinction du Christianisme, on sursauterait au moindre mouvement d'antenne d'un cafard. Pour éviter de rompre l'enchantement, je me meus avec d'infinies précautions : j'entends distinctement craquer mes os . J'ai la sensation, un peu glaçante tout  de même, d'évoluer prématurément dans ma propre tombe. Mon silence tout neuf atteint un tel niveau de qualité qu'il ouvre à ma chasse aux décibels des perspectives encore insoupçonnées, exaltantes, quoiqu'un peu inquiétantes : prendra-t-elle jamais fin ? Peut-être  -- histoire de garder le contact avec le monde extérieur -- devrais-je faire installer dans  les murs un système de tuyaux qui réinjecteraient à l'intérieur un peu du bruit ambiant. L'idée m'en est  venue au souvenir d'un de nos profs de lycée que nous avions affublé du sobriquet de Pouère, peut-être en raison d'une lointaine ressemblance avec le roi Louis-Philippe. La salle où Pouère officiait donnait sur une coursive de circulation ; des travaux de rénovation avaient laissé subsister de vieux tuyaux de chauffage central qui traversaient les murs. De temps en temps, un galopin en transit s'arrêtait, embouchait un de ces tuyaux et glapissait un " Pouère, t'es un con !". Sans se démonter, Pouère allait à l'autre bout et répondait un sonore " Toué aussi ! " (1)

Sur mes chaussons de lisière, je glisse jusqu'à mon lit, et m'y ensevelis dans la tiédeur de la couette. Mais la lecture de L'Alchimiste, de Ben Jonson, devient vite un supplice : tombé au milieu du charivari endiablé mené par cette bande d'hystériques imaginés par l'auteur élisabéthain, les mots résonnent insupportablement dans ma tête. Je n'ai d'autre solution, pour retrouver la paix, que de refermer le livre ;  bientôt, dans le profond silence retrouvé, mes paupières se ferment sans bruit et je glisse au sommeil.

J'en suis brutalement tiré par un tintamarre épouvantable , d'une obscène vulgarité.  Montant du rez-de-chaussée, je reconnais les accents sirupeux de Tino Rossi chantant Petit papa Noël. D'énormes claquements de talons, des bruits surdimensionnés de chaises qu'on remue dénoncent la coupable : c'est ma femme. La garce ! Elle a rompu l'enchantement, avec ce sûr et diabolique instinct qu'elle a toujours eu de tout ce qui peut me faire souffrir. Pour m'achever se déchaînent les miaulements hystériques du chat réclamant sa pitance.

Il va donc falloir les traiter eux aussi ! Je descends en catimini l'escalier, glissant sur mes chaussons de lisière. Elle me tourne le dos, s'étant mis mis en tête d'effacer d'une vitre une trace de doigt, avec un chiffon qui couine atrocement !   Dans la téloche, la voix de maritorne de Sophie Davant a remplacé celle de Tino Rossi. Avec la rapidité de l'éclair prêt à frapper, j'arrache la prise, je brandis au bout de mes petits bras le poste d'un modèle ancien et de marque Philips (50 kilos, mais ma fureur me dote d'une force herculéenne), et je le lui écrase sur le crâne ! Voilà, insensée perturbatrice de mon repos, ma juste réponse à ta provocation !

Je m'affaire à effacer toute trace de mon forfait. A l'aide d'un marteau-piqueur surpuissant de marque Boche, je creuse dans le mur de la salle de séjour une cavité aux dimensions du corps de ma femme. Je l'y introduis tout debout, avant de la refermer hermétiquement à l'aide d'un quadruple vitrail garni de gaz inerte Zyklon B,  serti au plomb, selon la technique des maîtres verriers du temps des  cathédrales toutes retentissantes de la foule immense des fidèles, quand elles faisaient le plein, à l'apogée du Christianisme. Ainsi pourrai-je contempler à volonté, l'esprit serein, l'objet désormais agréablement mutique de ma saine vengeance, sans être importuné par le vacarme des explosions de bulles de gaz organiques échappés du cadavre en décomposition. Par mesures de précaution et pour éviter les questions gênantes de visiteurs indiscrets au spectacle de la satanique apparition derrière son quadruple vitrage anti-effraction, j'ai déplacé l'horloge comtoise héritée de ma maman (2) devant la niche, la dissimulant entièrement.

Quelques semaines après la disparition de ma femme, une troupe d'agents de police est très inopinément venue à la maison et a procédé à une investigation des lieux. Ai-je besoin de dire que l'horloge comtoise dissimulait parfaitement l'horrible vitrine. Tandis que je les accompagnais, mon coeur battait paisiblement, comme celui d'un homme qui dort dans l'innocence. La police était pleinement satisfaite et se préparait à décamper. La jubilation de mon coeur était trop forte pour être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en manière de triomphe.

-- Gentlemen, ai-je dit à la fin, je suis enchanté d'avoir apaisé vos soupçons. Je vous souhaite à tous une bonne année et un peu plus de courtoisie. Soit dit en passant, gentlemen, voilà -- voilà une maison singulièrement bien bâtie (dans mon désir enragé de dire quelque chose, d'un air délibéré, je savais à peine ce que je débitais ); -- je puis dire que c'est une maison admirablement bien construite. Les murs, -- est-ce que vous partez, gentlemen ? -- ces murs sont solidement maçonnés.

Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement le mur avec une canne que j'avais à la main (3) juste à côté du vitrage derrière lequel (derrière l'horloge comtoise) se tenait le cadavre de l'épouse de mon coeur.

Ah ! qu'au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de l'Archidémon ! -- A peine l'écho de mes coups était-il tombé dans le silence, qu'une voix me répondit du fond de la tombe ! -- une plainte, d'abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d'un enfant, puis bientôt s'enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout-à-fait anormal et antihumain, -- un hurlement, -- un glapissement, moitié horreur et moitié triomphe, -- comme il en peut monter seulement de l'Enfer, -- affreuse harmonie jaillissant à la fois des gorges des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation.

Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers de police restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un instant après, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur l'horloge comtoise. Elle tomba tout d'une pièce et se fracassa sur le carrelage, dans le tintamarre de ses moulures pulvérisées (4), de ses cuivres martyrisés. Dans la lumière glauque du vitrail, le corps de mon épouse, déjà grandement délabré et souillé de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa tête, la gueule rouge dilatée et l'oeil  flamboyant, était perché le chat dont l'abominable miaulis m'avait induit à l'assassinat et la voix révélatrice m'avait livré aux pandores. J'avais muré le monstre dans la tombe ! (5)

A la prison, ça cantine dur pour des cigarettes ou des barrettes de hasch. Moi, je me languis d'une boîte de boules Quies, sans jamais l'obtenir. Les télés passent Petit papa Noël en boucle, ça gueule dans les cellules, les chiottes bouchées font des borborygmes, les rots et les pets des matons ébranlent les murs des coursives, et, en plus, j'ai des hallucinations auditives : j'entends distinctement le bruit de la mer et le morne Pou Pou des sirènes des tankers perdus dans la brume le long de la côte chilienne.

 J'aurai connu l'Enfer, de mon vivant.


Notes . -

1 /   Prononciation sarthoise millésime 1956 garantie

2 /  Y a pas que Sartre à avoir été analysé par Lacan.

3 /  J'adore marcher dans la rue avec une canne. Je fais des moulinets, j'esquisse un  pas de danse à la Fred Astaire, je fais glisser délicatement un tas de crottes jusqu'au caniveau, je crève au passage l'oeil d'un chat ou d'une vieillarde ,  j'ouvre à l'improviste un oeilleton de surveillance dans une porte d'entrée (voir note suivante).

4 /   C'est en 1935 que, dans cette région de France renommée pour ses huîtres et ses fortifications de Vauban, les termites firent une première apparition discrète. Depuis, à l'instar de ces populations non invitées qui encombrent nos HLM et nos commissariats, ils y ont fait souche, au grand désespoir des propriétaires et des agents immobiliers.

5 /  Dis donc, il me semble bien avoir déjà lu ça quelque part... Dans un roman de Paul Massé-Scarron, peut-être ? Un carambar à qui identifiera le larcin.

Edgar Allan Poe,  Le Chat noir, in Nouvelles histoires extraordinaires, traduction de Charles Baudelaire ( GF Flammarion )







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