mardi 30 avril 2013

Les Anglais ont gagné , ou le temps des mercenaires

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Dimanche dernier à Twickenham, la demi-finale de la coupe d'Europe de rugby entre Toulon et les Saracens s'est achevée sur une victoire totale des Anglais.

Enfin, de deux Anglais. Jonny Wilkinson (24 points pour Toulon ) et Owen Farrel, son meilleur disciple ( 12 points pour les Saracens ), ont marqué la totalité des points du match.

Si un match de rugby doit se réduire à un duel entre les  arrières des deux équipes, autant assister à un match de ping-pong.

Ce qui fait la séduction du  rugby, c'est la diversité des options de jeu possibles . Or, dans ce match, on pourrait  croire que les deux équipes ont tout misé sur la puissance de leurs avants et la virtuosité de leur arrière. Ce ne fut pas tout-à-fait le cas, mais pourtant tout s'est passé comme si les échelons intermédiaires --  demi de mêlée, demi d'ouverture, demis, trois-quarts -- avaient été court-circuités. Ce sont justement les interventions de ces échelons intermédiaires qui insufflent au jeu de rugby sa gaieté un peu folle, son côté échevelé, qui soulèvent l'enthousiasme dans les stades.

Redonner toute leur importance aux échelons intermédiaires, cela ne dépend pas seulement du talent individuel des joueurs. Cela dépend beaucoup de l'entraîneur et de ses options tactiques.

Ce n'est pas la manière qui compte, diront certains, ce qui compte c'est de gagner . Eh bien non, justement. Au jeu de rugby, qui reste encore malgré tout le moins chauvin des sports collectifs,  la manière  compte autant et plus que la victoire.

Oh le pauvre bonheur de l'abjecte bourrique chauvine scandant, entre son pastis et sa télé : " On a gagné ! on a gagné !"  Et le panache, nom d'un ballon ovale ?

On peut se demander si ce culte abusif du résultat, essentiellement obtenu grâce aux gros bras des lignes avant, n'est pas à mettre au moins partiellement au compte de la médiocrité de l'esprit d'équipe dans des formations de plus en plus artificielles qui engagent à grands frais des mercenaires étrangers, négligeant de puiser de jeunes joueurs dans  leurs centres de formation, sur la vitalité et la qualité desquelles on peut s'interroger. Au coup d'envoi du match, l'équipe de Toulon ne comptait dans son effectif que quatre joueurs français ! Au stade Mayol, le supporter varois ébaubi applaudit  un produit d'importation, aussi authentiquement toulonnais et provençal que l'équipe du PSG est parisienne. Il est vrai que, dans le département du Var et, plus largement, à l'est du Rhône, la tradition rugbystique est aussi peu ancienne que la tradition taurine.


Additum (19/05/2013) -

Histoire de nuancer quelque peu mon propos, à la suite de la victoire de Toulon en  finale, je noterai qu'au rugby, sport viril mais savant, dont les règles sont relativement complexes, il est essentiel, qu'on attaque ou qu'on défende, de commettre un minimum de fautes, dont la sanction immédiate est souvent une pénalité de trois points. D'où la nécessité, pour s'assurer le gain du match, de produire, de toute façon, du moins à ce niveau de professionnalisme, un jeu de qualité. Le spectateur s'en rend compte plus facilement dans les phases d'attaque que dans les phases de défense, où le travail ingrat de plaquage et  de conquête du ballon au sol reste souvent pour lui obscur et peu spectaculaire. C'est là qu'une équipe qui défend a souvent du mal à ne pas transgresser les règles. Ce fut le mérite des Toulonnais, souvent acculés dans leurs 22 m, face à la talentueuse équipe de Clermont, de ne pas commettre de fautes, ou très peu, dans leur travail de défense, malgré l'acharnement du combat. C'est le différentiel de fautes qui fit basculer le match en leur faveur. D'où l'importance de compter dans ses rangs un artiste de la transformation, comme Wilkinson.







lundi 29 avril 2013

Sous la pluie

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Sous la pluie drue, dans la rue déserte, une mémère, la croupe difforme sanglée dans un sarrau bleuâtre, à vous faire choisir sans hésiter l'homosexualité masculine, stationne sous son parapluie devant une porte, téléphonant d'une main et trifouillant de l'autre avec ses clés dans la serrure. L'atroce dondon (assez typique d'une certaine féminité provençale villageoise en fin de droits) tient en  laisse deux beaux chiens qui ont sans doute oublié d'être bêtes. Leur regard éloquent me prend à témoin : non mais elle va se décider à l'ouvrir, cette porte ? Tu te le bouges, ton gros cul ? tu te le bouges ?

D'un hochement de tête discret au passage, je leur fais signe que je compatis.

Additum -

Selon un(e) correspondant(e), cette mémère serait " une création divine inouïe "... N'importe quoi, vraiment. Un bestiau, oui .  Si, comme les Grecs le pensaient à juste titre, la beauté physique est un signe de la présence du divin dans l'être vivant , ces deux chiens l'emportaient très largement en coëfficient de divinité sur leur maîtresse.





dimanche 28 avril 2013

Thoreau , rêveur d'eau

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Dans sa préface à la nouvelle traduction française de Walden , de Henry David Thoreau, Jim Harrison nous confie que son pére "était obsédé par Thoreau", qu'il plaçait au premier rang des écrivains américains, avec John Steinbeck. En France, Thoreau reste bien moins connu que d'autres grands écrivains américains du XIXe siècle, tels que Poe, Melville ou Henry James. En dehors de son livre le plus connu, Walden ou la vie dans les bois, les traductions de ses autres oeuvres restent rares et relativement confidentielles. Et même Walden reste chez nous un livre assez peu lu.

Et pourtant, quel magnifique et exaltant chef-d'-oeuvre ! A l'instar du père de Jim Harrison, je serais tenté de le placer au tout premier rang des grands classiques de la littérature mondiale. La méditation que Thoreau nous y  fait partager sur les rapports de l'homme à la Nature est aussi profonde et belle que, dans le domaine francophone, celles d'un Rousseau, d'un Giono ou d'un Ramuz. Je le place même au-dessus de ces très grands écrivains, et il me paraît juste de le faire dans la mesure où Thoreau joue sur ce thème une partition personnelle, originale et singulière, irréductible à celles de ses prédécesseurs et successeurs. Une partition inoubliable quand on l'a une fois entendue.

Walden est le récit de l'expérience de vie que mena Thoreau, à partir de 1845 ( il est alors âgé de vingt-huit ans) jusqu'en 1847, au bord du lac  Walden, à quelque distance de la ville de Boston. Dans les bois , sur la rive du lac, il construit de ses mains une cabane et y mène une vie apparemment  simple, mais en réalité d'une grande richesse intérieure, en symbiose avec le monde naturel, retrouvant des valeurs auxquelles la société moderne a, pour son malheur, tourné le dos.

Un des plus beaux chapitres du livre, Les Lacs, n'est pas sans évoquer la célèbre cinquième Promenade des Rêverie du promeneur solitaire, où Rousseau décrit cet état de plénitude, qu'il définit comme un sentiment de l'existence, savouré au bord du lac de Bienne. Rousseau y décrit peu le lac lui-même ; ce qui compte, c'est l'état de rêverie sans pensée induit par le rythme régulier des vaguelettes venant mourir sur le rivage. En somme, chez lui, le monde naturel passe au second plan, il est le point de départ d'une expérience existentielle et d'une analyse psychologique, où  c'est l'homme qui importe. La rêverie de Thoreau est bien différente, en ce qu'il se présente avant tout comme un témoin du monde naturel. Sa contemplation se nourrit au contraire d'une observation attentive, précise, exacte, comme dans cette page où il décrit la surface du lac :

"   Debout sur la plage de sable uni qui s'étend du côté est du lac, par un calme après-midi de septembre, où une légère brume estompait les contours de la rive opposée, j'ai compris d'où vient l'expression " la surface du lac, lisse comme un miroir ". Si vous renversez la tête en bas, il ressemble au plus mince fil de la Vierge tendu à travers la vallée et miroitant devant les lointains bois de pins en séparant une couche de l'atmosphère de la suivante. Pour un peu, on se croirait capable de marcher en dessous à pied sec pour rejoindre les collines opposées et l'on dirait que les hirondelles qui l'effleurent de leur aile pourraient s'y percher. De fait, elles plongent parfois sous cette ligne, comme par erreur, et sont aussitôt détrompées. Quand on regarde le lac vers l'ouest, on est obligé de se servir de ses deux mains pour se protéger du soleil reflété autant que du vrai, car tous deux sont également brillants ; et si, entre les deux, vous examinez la surface du lac d'un oeil critique, elle est littéralement aussi lisse que le verre, sauf aux endroits où les insectes patineurs, dispersés sur toute son étendue à intervalles réguliers, font jaillir, par leurs mouvements dans le soleil, les étincelles les plus légères qu'on puisse imaginer, ou peut-être là où un canard se nettoie les plumes, ou encore, comme je l'ai déjà dit, une hirondelle l'effleure de si près que son aile la touche. Peut-être, au loin, un poisson saute à trois ou quatre pieds en l'air, décrit un arc de cercle, et un vif éclair surgit à l'endroit où ce poisson jaillit, puis un autre là où il retombe dans l'eau ; parfois, l'arc argenté" est entièrement visible; ou encore, çà et là, un duvet de chardon flotte parfois sur l'eau, les poissons se ruent dessus, et de nouveau la surface se ride. Elle est comme du verre fondu, refroidi mais pas encore solidifié, et les quelques pailles qu'elle contient sont aussi pures et belles que les imperfections du verre. On aperçoit souvent une eau encore plus lisse et sombre,comme séparée du reste par une toile d'araignée invisible, le barrage des nymphes d'eau posé dessus. Du haut d'une colline, vous voyez les poissons sauter presque partout ; car aucun brocheton ni vairon ne gobe un insecte sur cette surface polie sans à l'évidence troubler l'équilibre du lac tout entier. On constate avec stupéfaction la réclame inouïe dont ce simple fait bénéficie, -- ce poisson assassin sera démasqué --, et de mon lointain point de vue j'aperçois les cercles concentriques quand ils ont une demi-douzaine de verges de diamètre. Vous pouvez même distinguer à un quart de mile de distance un tourniquet ( Gyrinus ) qui avance sans arrêt sur la surface unie ; car il y trace un léger sillon qui produit une ligne bien visible bordée de deux lignes divergentes, tandis que les patineurs glissent dessus sans la perturber de manière appréciable. quand la surface est très agitée, il n'y a ni patineur ni tourniquet dessus, mais on dirait que par temps calme ils quittent leur refuge pour s'aventurer loin du rivage en glissant par brèves saccades jusqu'à explorer toute la surface. Par une de ces belles journées d'automne où l'on goûte pleinement la chaleur du soleil, c'est une occupation apaisante que de rester assis sur une souche à une altitude telle que celle-ci au-dessus du lac, pour observer les rides circulaires qui sans cesse s'inscrivent sur cette surface sinon invisible parmi les reflets du ciel et des arbres. Aucune perturbation ne vient troubler cette immense étendue, qui ne soit aussitôt calmée et doucement amortie, comme lorsqu'on agite un vase rempli d'eau et que les cercles tremblants en atteignent les bords avant que l'eau ne redevienne étale. Nul poisson ne bondit, nul insecte ne tombe dans le lac sans que des rides concentriques n'en proclament la nouvelle en lignes de beauté, comme un constant débordement de sa fontaine, la douce pulsation de sa vie, le soulèvement de son sein.  Les frémissements de joie ne se distinguent pas des tremblements de douleur. que les phénomènes liés au lac sont paisibles ! L'oeuvre de l'homme brille encore, comme au printemps. Oui, chaque feuille et chaque brindille, chaque pierre et toile d'araignée étincelle à présent en milieu d'après-midi, comme si la rosée d'un matin de printemps les recouvrait encore. Le plus léger mouvement d'une rame ou d'un insecte engendre un éclair lumineux ; et si la rame tombe, l'écho en est délicieux !

En un tel jour de septembre ou d'octobre, Walden est un parfait miroir de la forêt, serti de pierres aussi précieuses à mes yeux que si elles étaient plus rares ou de grand prix. Rien de si beau, de si pur, et en même temps de si vaste qu'un lac, ne se trouve sans doute à la surface de la terre. Eau de ciel. Il ne requiert aucune clôture. Les peuples vont et viennent sans le souiller. C'est un miroir qu'aucune pierre ne peut briser, dont le vif-argent ne se ternira jamais, dont le tain est sans cesse réparé par la Nature ; aucune tempête, nulle poussière ne peut obscurcir sa face toujours limpide ; -- un miroir dans lequel toute impureté qu'on lui présente coule, balayée, effacée par la brosse vaporeuse du soleil -- ce léger, ce radieux torchon à poussière --, qui ne garde aucune haleine soufflée sur ses eaux, mais exhale plutôt la sienne en nuages flottant très haut par-dessus sa surface, tout en demeurant reflétée en son sein. "

Page somptueuse, symphonie de traits musicaux sous l'archet du soleil, rythmée par la dialectique des contraires  --  du visible et de l'invisible , de l'envers et de l'endroit , de l'équilibre et du déséquilibre, du mouvement et de l'immobilité , du microcosme et du macrocosme --, où la précision exacte des notations, la force évocatrice des métaphores ont mission de dire et d'exalter la merveille. Car il s'agit bien, loin de tout souci de réalisme naturaliste, de merveille et d'émerveillement. On comprend, en lisant ces lignes, l'admiration que Proust (dont tant de pages sont d'une inspiration très proche) vouait à Thoreau, et l'on y prend la mesure des pouvoirs spécifiques de la littérature, seule capable de concentrer et de mettre en résonance tant de choses en si peu d'espace... Si peu d'espace, vraiment ? La rêverie poétique où Thoreau nous entraîne s' ouvre à l'infini. Un univers dans la coupe d'un lac...

La beauté est-elle dans le monde ? Est-ce nous qui l'y mettons ? Cette page, en tout cas , illustre une des vocations de la littérature : chanter à la fois la beauté du monde et l'émotion qu'elle fait se lever en nous. Thoreau fait l'amour au monde avec les yeux, avec les mots.

Dans l'Eau et les rêves, Gaston Bachelard, autant que je m'en souvienne, ne se réfère pas à Thoreau, ce grand poète de l'eau, qui explore ici  une forme bien particulière de la poésie de l'eau : celle de la surface, plaque sensible, pur et impalpable film , sur lequel s'impriment fugitivement les mouvements de la vie.

Ces "lointains amants de la nature" , pour reprendre le mot ironique de Thoreau, que les hommes sont presque tous, passent leur existence   au milieu des merveilles ; ils ont littéralement le nez dessus, sans presque jamais parvenir à les voir. C'est qu'ils ne voient qu'eux-mêmes dans le miroir que la Nature leur tend ; mais Thoreau, lui, est passé de l'autre côté du miroir.  La puissante sensation de dépaysement que procure la lecture de Walden tient aux dons exceptionnels d'observation de l'auteur, des dons qu'il exploite généralement sans aucun souci utilitaire, au gré de ses curiosités, un peu à la façon d'un enfant  : Thoreau à plat-ventre sur la glace du lac, en train d'admirer la formation des bulles d'eau par en-dessous, la scène vaut son pesant de canneberges ! Sous son regard, le monde minéral, aquatique, végétal, animal, tout autour de sa cabane, au bord du modeste étang de Walden, à moins de deux miles du centre du village de Concord, est quotidiennement le théâtre d'événements merveilleux . Il suffit de savoir regarder, peut-être surtout de vouloir regarder.

Ce livre dispense une incomparable leçon de vie parce que son auteur noue avec la Nature une relation qu'ont connue nos lointains ancêtres ou les peuples "primitifs", tels que ces Indiens du Brésil parmi lesquels, plus tard, un Lévi-Strauss séjournera.

Thoreau plaide pour la restauration de ce respect ancien des hommes pour la Nature. " J'aimerais, écrit-il, que nos paysans, lorsqu'ils coupent une forêt, ressentent un peu de cette terreur respectueuse qu'éprouvaient les Romains en taillant ou en abattant quelques arbres d'un bosquet sacré ( lucum conclucare ) pour y laisser entrer la lumière, bref j'aimerais qu'ils le croient protégé par quelques dieu. Les Romains faisaient une offrande expiatoire et priaient ainsi : Qui que tu sois, dieu ou déesse,   à qui ce bosquet est consacré, sois propice à moi, ma famille, mes enfants, etc. . " . Mais dans une Amérique en pleine expansion  démographique, industrielle et urbaine, Thoreau est le témoin lucide, mais non désabusé, des progrès quotidiens du saccage du paradis terrestre. Nul besoin d'aller bien loin pour le constater : sur quelques miles autour de sa cabane de Walden, le territoire de la commune de Concord lui en fournit de multiples exemples.

Pour traduire un poète inspiré, il faut un traducteur qui soit lui-même, non seulement exact, mais inspiré. C'est le cas, me semble-t-il, de Brice Matthieussent. La précédente traduction, par L. Fabulet, disponible dans la collection L'Imaginaire de Gallimard, n'était pas sans mérites, mais cette nouvelle version démontre une fois de plus que les traductions des grandes oeuvres (sauf quelques cas exceptionnels comme celles de Plutarque par Amyot ou de Poe par Baudelaire, qui restent des monuments, sinon toujours d'exactitude, du moins de beauté littéraire) ont besoin d'être périodiquement dépoussiérées et remises au goût du jour, ne serait-ce que parce que la langue change bien aussi vite que le coeur d'un mortel...


Henry David Thoreau, Walden , traduit par Brice Matthieussent ; préface de Jim Harrison ; notes de Michel Granger ( Le Mot et le reste, collection Attitudes )



Aquarelle de Winslow Homer



vendredi 26 avril 2013

Les grands espaces

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Du sommet de ce chaînon calcaire d'altitude modeste (1077m), on a vue sur presque toutes les montagnes du Var, et sur quelques unes des Alpes de Haute-Provence et des Hautes-Alpes. 

Cet après-midi là, il faisait bon savourer l'alliance du mistral froid et du grand soleil, tout en lisant Walden ou la vie dans les bois, de Thoreau, et quel endroit aurait mieux convenu pour savourer toute la poésie et toute la sagesse du moins conformiste des écrivains ? 

Cette fois, les chèvres peu farouches qui souvent paissent ces prairies charmantes étaient en visite ailleurs et le couple d'aigles royaux (les seuls du département ?) qui nichent non loin de là ne se montra pas.

En fond de scène, Sainte-Baume, Mont Aurélien, chaîne de l'Etoile, Sainte-Victoire, Luberon. Milieu de scène : les deux Bessillons.

Avant-scène : les plus tendres et les plus harmonieux des chênes verts. mais tout chêne vert de Provence n'est-il pas le plus tendre et le plus harmonieux des arbres ?

C'est simple, rien qu'à les regarder, même en photo, je fonds de tendresse. C'est con, hein ? Je ne les vois pas si souvent, pourtant. mais quand je les revois, c'est comme si je retrouvais mes amis, mes  parents, mes frères... Eux si sereins, si souriants, si accueillants, installés là, au revers de la colline, paisibles, ils contemplent... Tiens, te voilà ? Eh bien, repose-toi, et reste un peu avec nous, si tu veux...

J'en pleurerais presque, tout seul, comme un con. Mais je ne suis pas seul. C'est ce qui me retient de pleurer. Je ne voudrais pas les alarmer, bêtement.

La prochaine fois, j'emporterai les Bucoliques.

J'aurais voulu être berger.

En tout cas, si je devais renaître, que les dieux me fassent l'honneur de me faire  renaître chêne vert.


Additum -

" Je trouve salutaire d'être seul la plupart du temps, écrit Thoreau dans Walden. La compagnie, même la meilleure, est bientôt fatigante et nocive. J'aime être seul. Je n'ai jamais trouvé compagnon d'aussi bonne compagnie que la solitude. Nous nous sentons en général plus seuls en nous mêlant aux autres que lorsque nous restons chez nous."

Mais il écrit, un peu plus haut dans le même chapitre :

" Je ne me suis jamais senti seul, jamais le moins du monde accablé par un sentiment de solitude, sauf une fois, quelques semaines après m'être établi dans les bois, quand, une heure durant, j'ai craint que le voisinage proche de l'homme ne fût essentiel à une vie sereine et saine. Vivre seul était déplaisant. Mais en même temps j'avais conscience de mon humeur légèrement dérangée, et il me semblait prévoir déjà ma guérison. Au beau milieu d'une petite pluie et tandis que je ruminais ces pensées, je fus soudain sensible à la compagnie tendre et bienveillante de la Nature, dans le tapotement même des gouttes d'eau, dans chaque son et dans chaque spectacle autour de ma maison, tout à coup une amitié infinie et inexplicable, comme une atmosphère nourricière qui rendait insignifiants les avantages imaginés d'un voisinage humain, et je n'y ai jamais repensé depuis. La moindre petite aiguille de pin s'allongeait et se dilatait de sympathie et d'amitié pour moi. "

" La moindre petite aiguille de pin s'allongeait et se dilatait de sympathie et d'amitié pour moi ".... On pourrait croire que là, Thoreau exagère tout de même un petit peu . Mais non. Même un Ponge, même un Giono, n'ont pas eu une intuition aussi juste de notre rapport au monde, n'ont pas su dire aussi bien que l'écrivain américain la tendre innocence du monde naturel, sa bienveillance pour les hommes, êtres vivants immergés dans le vivant, accueillis fraternellement au sein du vivant. Dans Walden, Thoreau est coutumier de ce genre de renversement de perspective, d'inversion de signes, nous rendant sensibles à un rapport au monde émerveillant : ici, ce n'est plus moi qui vibre de sympathie pour le monde, c'est le monde au contraire qui vient vers moi, tendrement, qui me fait signe. Quelle leçon, quand on songe à l'incroyable brutalité, à l'incroyable bêtise des comportements humains à l'égard de la Nature.

Je suis redescendu dans la tendresse de cette fin d'après-midi, le long du sentier à l'ubac de la crête. Dans la pente, les coucous penchaient leurs petites têtes jaunes en haut de leurs longues tiges. Frémissant de ma cruauté, et me faisant presque violence, j'en prélevai  quelques uns qui formeraient un bouquet pour ma femme, et les entassai dans l'abominable sac en plastique. Honte à toi, prédateur !


Henry D. Thoreau ,  Walden,  traduit par Brice Matthieussent, préfacé par Jim Harrison , annoté par Michel Granger   ( Le Mot et le reste, coll. Attitudes )






jeudi 25 avril 2013

" La Vagabonde ", de Colette : liberté, liberté chérie ...

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1910, l'année où Colette achève La Vagabonde, est aussi l'année de son divorce d'avec Willy, dont elle vit séparée depuis cinq ans. Dépouillée par son mari de ses droits d'auteur sur la série des Claudine, elle tire ses ressources des droits des oeuvres qu'elle publie désormais sous son nom, Quatre dialogues de bêtes, la Retraite sentimentale, l'Ingénue libertine, mais surtout de ses activités soutenues au music-hall et au théâtre.

Le récit de La Vagabonde baigne dans l'ambiance qui sera celle de l'Envers du music-hall (1913) . Renée Néré, l'héroïne , ressemble trait pour trait à l'auteur : artiste de music-hall spécialisée dans le mimodrame, art auquel elle a été formée par son partenaire  Brague (Georges Wague dans la réalité), elle se produit à Paris et dans de nombreuses villes de France. Elle s'est difficilement remise de son divorce d'avec le peintre Taillandy (derrière lequel il n'est pas difficile de reconnaître Willy), auquel elle règle son compte dans un portrait férocement comique.

Renée fait la connaissance d'un jeune homme séduisant, riche et désoeuvré, Maxime, qui lui fait une cour assidue, en amoureux éperdu et sincère. Elle le tient d'abord à distance, puis, petit à petit, l'admet dans son intimité. D'abord indifférente, elle se laisse peu à peu séduire, jusqu'à se reconnaître amoureuse et à le lui avouer.

En fait, sa résistance à la tentation de s'abandonner entièrement à ce nouvel amour est grande. Il y a d'abord le souvenir des déconvenues et des souffrances endurées auprès d'un mari infidèle et cynique. La sincérité, la gentillesse, les attentions, le dévouement de Maxime, ne parviennent pas à venir à bout de ses craintes de revivre pareille expérience. Puis Renée a trente-sept ans (l'âge de Colette en 1910), tandis que Maxime n'en a que trente-quatre. La ferveur exaltée qui était la sienne lorsque, toute jeune, elle a épousé Taillandy, a fait place, vis-à-vis de l'amour , à une lucidité désabusée :

 "La volupté tient, dans le désert illimité de l'amour, une ardente et très petite place, si embrasée qu'on ne voit d'abord qu'elle... Autour de ce foyer incandescent, c'est l'inconnu, c'est le danger. "

Surtout, Renée a fait une expérience décisive : celle de son indépendance. Comme Colette depuis sa séparation d'avec Willy, elle a eu le temps de prendre goût à la liberté, et le problème que posait en 1910 La Vagabonde, c'était celui de savoir si une femme pouvait conquérir sa liberté et s'affirmer socialement sans le secours d'un homme, et à quel prix. Les audaces de Colette, notamment dans le domaine de la liberté amoureuse, vont beaucoup plus loin que celles de son héroïne : l'année de la publication du roman, elle mène de front une liaison saphique avec Missy et une aventure avec Auguste Hériot, fils d'un des propriétaires des Grands Magasins du Louvre ; elle est devenue un écrivain confirmé, qui mène de front la rédaction de ses romans et sa carrière au music-hall, alors que Renée a cessé d'écrire pour gagner sa vie. Renée est donc moins assurée qu'elle dans son indépendance, ce qui donne d'autant plus de force à la tentation que représente Maxime. Rompre  avec le  " grand serin " (c'est le surnom qu'elle donne à Maxime) sera plus difficile pour elle que, pour Colette, de rompre avec Auguste Hériot qui ne lui offrit jamais que le divertissement d'une aventure.

C'est l'opportunité d'une tournée dans le Sud de la France, mise au point par Brague, qui va donner à Renée l'occasion de prendre ses distances  -- spatiales et sentimentales -- avec Maxime, avant de rompre avec lui, et en même temps de prendre clairement conscience de ce qu'elle attend réellement de la vie. Une scène-clé réunit, dans l'appartement de Renée, juste avant son départ en tournée, Renée, Maxime et Brague, venu régler les derniers détails matériels de la tournée: toute l'incompatibilité de deux discours,  le sentimental et le professionnel, y éclate. Brague, soucieux d'économies, a notamment décidé d'empiler dans la même malle les vêtements de Renée avec les siens, ses culottes à elle avec ses caleçons à lui : tête de Maxime ! Bien entendu, Renée accepte sans discuter. L'affrontement de deux logiques, la sienne et celle de son amant (qui ne l'est pas encore tout-à-fait) s'expose, après le départ de Brague, dans le dialogue qui suit :

-- Pourquoi consens-tu à cela ? demande-t-il avec reproche. C'est odieux, cette promiscuité !

Promiscuité ! J'attendais le mot. Il s'emploie beaucoup... La "promiscuité des coulisses "...

-- Dites-moi, chéri (j'effile, entre deux doigts, les pointes de ses soyeuses moustaches d'un noir roussi), s'il s'agissait de vos chemises et de vos caleçons, ça ne serait pas de la promiscuité ? Songez donc : je ne suis qu'une petite caf'conc' très raisonnable, qui vit de son métier...

Il m'étreint tout-à-coup et m'écrase un peu, exprès :

-- Le diable l'emporte, ton métier ! ... Ah ! quand je t'aurai tout-à-fait à moi, va ! je t'en collerai, des wagons de luxe, et des fleurs plein le filet, et des robes et des robes ! et tout ce que je trouverai de beau, et tout ce que j'inventerai !   "

On voit que Maxime est encore jeune, et pas très, très intelligent. En tout cas, il dit ici tout ce qu'il n'aurait pas fallu dire, avec une désarmante naïveté. Quand je t'aurai tout-à-fait à moi...

Mais Renée ne veut plus être à personne d'autre qu'à elle-même. Elle en prend progressivement conscience au long de cette tournée qui la ramène vers Paris et vers celui qui l'attend :

"  Si je pouvais dévider à rebours les mois échus, jusqu'au jour d'hiver où Max entra dans ma loge... Quand j'étais petite et que j'apprenais à tricoter, on m'obligeait à défaire des rangs et des rangs de mailles, jusqu'à ce que j'eusse trouvé la petite faute inaperçue, la maille tombée, ce qu'à l'école on appelait "une manque" ... Une "manque" ! voilà donc ce qu'aura été dans ma vie, mon pauvre seconde amour, celui que je nommais ma chère chaleur, ma lumière...  Il est là, tout près de ma main, je peux le saisir, et je fuis ...

   Car je fuirai ! Une dérobade préméditée s'organise là-bas, très loin, au fond  de moi, sans que j'y prenne encore une part directe... Au moment décisif, lorsqu'il n'y aura plus qu'à crier, comme affolée : " Vite, Blandine, ma valise et un taxi-auto ! " je serai peut-être dupe de mon désordre, mais ô cher Max que j'ai voulu aimer, je le confesse ici avec la douleur la plus vraie : tout est, dès cette heure, résolu.

   A cette douleur près, ne suis-je pas redevenue ce que j'étais, c'est-à-dire libre, affreusement seule et libre ? La grâce passagère dont je fus touchée  se retire de moi, qui refusai de m'abîmer en elle. Au lieu de lui dire : "Prends-moi !" je lui demande : " Que me donnes-tu ? Un autre moi-même ? Il n'y a pas d'autre moi-même. Tu me donnes un ami jeune, ardent, joyeux et sincèrement épris ? Je sais : cela s'appelle un maître, et je n'en veux plus... Il est bon, il  est simple, il m'admire, il est sans détour ? Mais alors, c'est mon inférieur, et je me mésallie... Il m'éveille d'un regard, et je cesse de m'appartenir s'il pose sa bouche sur la mienne ? Alors, c'est mon ennemi, c'est le pillard qui me vole à moi-même ! ... J'aurai tout, tout ce qui s'achète, et je me pencherai au bord d'une terrasse blanche, où déborderont les roses blanches de mes jardins ? Mais c'est de là que je verrai passer les maîtres de la terre, les errants ! ...  -- Reviens ! supplie mon ami, quitte ton métier et la tristesse miséreuse du milieu où tu vis, reviens parmi tes égaux ...  -- je n'ai pas d'égaux, je n'ai que des compagnons de route... ".

A qui veut conquérir sa liberté, ce joyau sans prix, l'orgueilleuse  lucidité est l'alliée la plus sûre.

En 1910, à l'époque de la splendeur de ces illustres courtisanes que furent la Belle Otero (dont elle fut l'amie), de Liane de Pougy, de Cléo de Mérode, d'Emilienne d'Alençon, Colette, dans La Vagabonde, pose la question de la condition féminine sur des bases nouvelles.  Renée Néré ne rêve plus, comme plus d'une de celles qu'elle croise quotidiennement dans les coulisses des théâtres, de décrocher un mari riche et titré, ni de se faire entretenir par un ou des amants. C'est sur son seul talent,  sa seule intelligence,  sa seule énergie, et non plus sur le mâle "providentiel", qu'elle entend s'appuyer pour construire sa vie tout en préservant sa liberté. Roman d'amour, La vagabonde est un anti-roman d'amour, qui prend le contre-pied de ces intrigues romanesques à l'eau de rose dont tant de femmes faisaient alors (et font encore ? ) leurs délices.

Prenant ses distances avec son héroïne, Colette elle-même se laissera tenter à nouveau par l'amour et le mariage : à la veille de ses quarante ans, elle épouse Henry de Jouvenel, en 1912. Mais la brillante journaliste, la romancière célèbre, est bien différente de la très jeune femme ignorante de la vie qui, en 1893, avait épousé Willy. Elle peut se permettre de risquer une part de sa liberté dans un nouveau mariage, en attendant un nouveau divorce, bien moins douloureux que le premier, après avoir pris pour amant Bertrand, le fils adolescent du mari, celui-là même qu'elle met en scène dans Le Blé en herbe, qui parut d'abord en feuilleton dans Le Matin, le journal dont le mari était le directeur. Quelle  foutue cochonne quand même ! Voilà la femme qui sera promue officier de la Légion d'honneur en 1928. Quand j'y pense, j'en suis toute retournée.



Georges Wague et Colette  dans La Chair



mardi 23 avril 2013

La troisième surprise de l'amour

902 -


Le terrain des luttes est un terrain de rencontres. N'importe quel militant du NPA ou de la CGT vous le dira. C'est donc sur le terrain des luttes contre le scandaleux projet de mariage pour tous que Friskies de Barzoï, l'intrépide animatrice de la Manif pour tous, et Christine Picotin, l'infatigable défenseuse des Droits Inaliénables de la Famille Française se rencontrèrent, s'apprécièrent, échangèrent et, finalement, tombèrent follement amoureuses l'une de l'autre. Elles découvrirent, s'avouèrent et célébrèrent leur amour au fil d'une brûlante correspondance digne de Saphô de Polyéthylène, dont la lecture révèle combien, pour l'une comme pour l'autre, ce fut difficile, cruel, cornélien, et même parfois racinien : réticences d'un amour qui s'ignore ou qui se combat lui-même, aveux retardés par la pudeur, paroles qui démentent les sentiments (1), de quoi combler les plus difficiles fondus de l'embrouillaminis passionnel (2).

Elles décidèrent ensemble de déposer même jour même heure une demande de divorce, au grand dam de leurs conjoints stupéfiés qui les renièrent illico, d'autant plus furax qu'ils avaient assumé les tâches de secrétariat et de cuisine, sans compter la garde des mômes.

Aux dernières nouvelles, des contacts auraient été noués avec Noël Mamère afin que, dès la promulgation de la nouvelle loi, le mariage de nos deux héroïnes soit célébré en la mairie de Bègles (33).


Notes -

1 -


" réticences d'un amour qui... etc.  : oui je sais, j'ai un peu pompé wikipedia . Et alors ? Houillebocq le fait bien, pourquoi pas moi ?

2 -

"les plus difficiles fondus de l'embrouillaminis passionnel " : mon vieil ami Pierre Carlet de Chamblain de M. , par  exemple.



Quiz -

Quel
article de wikipedia est-ce que j'ai pompé ?

Vous n'en savez rien, bande d'ignares. Eh bien, je vous donne un indice : quel détail de mon texte suggère quel article de wikipedia j'ai pompé ? Vous ne voyez toujours pas ? Tas de nuls ! Barjotiens ! Boutinistes ! Guainoséeux !


Additum -

17h le mardi 23 avril 2013 : ce n'est plus la manif pour tous c'est le bras d'honneur pour tous ! Friskies et Christine ont eu bien raison de virer leur cuti à temps !



Un portrait récent de Friskies de Barzoï. Hors-champ, à l'extrême droite : Christine Broutin (qu'est-ce que je raconte : Picotin)

Le Midi de Papa (7) : père contre fils

901 -


Dans ce village varois, le père (PS) se présente contre le fils (UMP) aux élections municipales : ça promet quelques sévères empoignades devant les électeurs, sans compter les pugilats familiaux : quelle sera l'attitude des femmes de la famille ?

Si l'on considère qu'en politique le coup bas est en définitive l'arme la plus efficace, un fils me paraît avoir,  dans ce genre de situation, une bonne longueur d'avance sur son père : chers concitoyens, surtout n'écoutez pas ce connard. Je l'ai suffisamment pratiqué pour vous assurer qu'il n'a ni parole ni moralité.  Le Cahuzac de l'Est-Varois, c'est lui, m'sieudames. Et je ne vous dis rien des souffrances de maman.

Si, à l'âge requis, je m'étais trouvé dans ce cas de figure, je te garantis que papa ne s'en serait pas sorti  les couilles nettes, comme disait mon capitaine morose qui avait fait l'Indo et savait de quoi il parlait. Sans même sortir les armes de destruction massive du genre viol et inceste, l'arsenal à la disposition du fils courroucé et décidé à se farcir enfin son  paternel est à peu près inépuisable.

Ma parole, je l'envie, ce garçon. Papa est mort sans avoir mesuré sa chance d'avoir échappé au blietzkrieg .




Goya , Cronos dévorant son père

lundi 22 avril 2013

Les amis de dieu sont nos ennemis

900 -


Dieu n'existe que dans les têtes. C'est pourquoi, pour en finir avec lui, il n'est que deux moyens : ou faire tomber les têtes, ou les changer.

Faire tomber les têtes est la solution apparemment la plus simple. En apparence seulement. Que, dans une société, tombent toutes les têtes infectées par le poison religieux, et l'on en a évidemment fini  avec dieu. Mais si répandue et invétérée est l'infection qu'il n'est guère envisageable d'entreprendre de les faire tomber toutes, sans effets désastreux pour la société ainsi traitée, débarrassée de dieu sans doute, mais exposée à une régression barbare difficilement acceptable. Même des régimes totalitaires adeptes de la  manière forte et résolus à mener contre la religion un combat impitoyable ne s'y sont risqués que de manière, somme toute, timide, et sans beaucoup d'efficacité.

Changer les têtes est une opération aléatoire elle aussi, plus compliquée, plus lente, mais aussi plus sûre à long terme. C'est un travail de longue haleine, qui nécessite de la part des ennemis du religieux patience, opiniâtreté, habileté, intelligence, concertation. C'est d'abord un combat d'idées. C'est tout autant un combat politique. On ne pourra parler de victoire que dans plusieurs générations. C'est peine perdue que de vouloir changer les têtes déjà infectées. Autant vaudrait les couper tout de suite , et l'on retomberait dans le cas de figure précédent. Il faut donc faire confiance à l'élimination naturelle des bêtes malades et faire en sorte que les têtes qui vont suivre  ne soient pas contaminées par le virus religieux, en évitant autant que possible sa transmission des vieilles générations aux générations nouvelles.

Se lancer dans l'entreprise de destruction du religieux, à l'échelle d'une société, puis à celle de l'humanité, relève d'un pari. Ce pari ( véritable acte de foi dans son genre ) est que le phénomène religieux appartient, même si ce n'est pas toujours évident, au passé , qu'il constitue un stade de l'évolution de l'humanité désormais obsolète, et que donc il est un frein au progrès humain. Une telle conviction est indispensable au combat anti-religieux, à son énergie, à sa violence purificatrice, à sa cohérence, à sa stratégie.

Se convaincre que le phénomène religieux représente un stade archaïque de l'évolution humaine n'est pas bien difficile. Il suffit de dresser l'inventaire des énormités puériles accumulées par les mythologies des religions monothéistes  ( Judaïsme, Christianisme, Islam ) , de l'ineptie burlesque de leurs prescriptions morales et rituelles, de leur chiennerie spirituelle fondamentale . Mais surtout il convient d'analyser avec rigueur les diverses formes de la dangerosité de ces constructions idéologiques anti-humaines. Ce travail effectué, il faut en répandre systématiquement, patiemment, incessamment, les résultats dans toute la société. Il s'agit d'une entreprise éducative à grande échelle, décisive pour l'avenir de l'humanité. Tous les amis du progrès humain, tous les ennemis de l'obscurantisme religieux (ce sont les mêmes) devraient y participer avec enthousiasme. Une disposition législative comme le mariage pour tous est une arme du combat, mais tout aussi bien un propos dépréciatif, un argument rationnel, instillé dans l'oreille d'un enfant qu'on pourra ainsi, à l'occasion, dresser contre ses propres parents.

Les récentes péripéties du débat sur le mariage pour tous ont montré les capacités d'organisation et de nuisance des milieux catholiques, conscients du danger que le projet de loi faisait peser sur leurs positions de pouvoir dans la société : or la législation sur le mariage et la famille est certainement un enjeu essentiel à cet égard, et ils ne s'y sont pas trompés.

Pourtant comment accorder la moindre crédibilité à des gugusses qui croient à la sainte trinité, avalent sans piper la fable de la virginité de Marie et attendent la résurrection en se tortillant d'angoisse à la perspective du jugement dernier ? Et ce sont pourtant ces rigolos qui prétendent donner leur opinion sur les questions  sérieuses dont débattent les citoyens sérieux ? On aimerait en rire.

Ce battage d'estrade des catholiques dans les rues de Paris n'aurait sans doute pas été possible si, depuis des années, la riposte des adversaires des empiétements du religieux sur la société civile avait été plus conséquente. Mais l'athéisme est malheureusement trop souvent vécu dans ce pays comme une affaire privée. Les athées et les incroyants sont peu organisés, peu actifs, peu efficaces, alors même qu'ils sont les plus nombreux. Leur mobilisation est restée notoirement insuffisante dans le combat récent. La mollesse de l'équipe au pouvoir, très médiocrement convaincue de la justesse de sa cause, n'a pas arrangé les choses.

Le temps, heureusement, travaille en notre faveur. La mondialisation, les brassages de populations, l'élévation du niveau global des connaissances et du  niveau de vie, l'incroyable bouillonnement culturel du monde moderne, réduisent peu à peu l'intérêt pour le religieux, le marginalisent, le ringardisent, rendent de plus en plus incertaine l'obédience stricte à une croyance religieuse, quelle qu'elle soit. La diversité de l'offre spirituelle elle-même concourt à un affadissement de la croyance, dans une sorte de syncrétisme mou. Le résultat est que les églises et les synagogues se vident, on n'y voit plus guère que des seniors décatis ; l'actuelle vitalité de l'islam est trompeuse : dans quelques générations les mahométans fervents se réduiront à quelques vieux cons échangeant leurs souvenir d'anciens combattants du djihad,  dans des mosquées désertées.

Le mot d'ordre des participants à la manif pour tous est : "on ne lâchera rien ". Eh bien, nous non plus. Dans le combat anti-religieux qui est le nôtre, il ne faut jamais rien lâcher, ne jamais faire de concession et encore moins de cadeau. Une agressivité permanente. Une inventivité permanente. Dans le combat à mort contre l'hydre religieuse, tous les coups sont bons, en particulier les coups bas.

Travailler à bloquer l'expansion du religieux, quelle qu'en soit la forme, travailler à le faire régresser : voilà notre tâche éminemment humaine, à nous, athées conscients et déterminés des temps modernes, ennemis de dieu, amis de l'Homme.

Dieu est notre ennemi et par conséquent les amis de dieu sont nos ennemis, nos ennemis personnels et mortels, et doivent être traités comme tels. L'ennemi n'est pas anonyme, il a toujours un nom, un visage;  il rôde dans notre environnement immédiat. Identifions-le et traitons-le. L'ami de dieu ne saurait être considéré comme notre concitoyen, notre compatriote, notre frère ou notre soeur. Tant qu'il est ami de dieu, il est un alien . Un alien sans même le savoir. L'alien, c'est dieu en lui. L'aider à se purifier de l'alien-dieu, c'est le réintégrer dans la communauté humaine, c'est l'aider à redevenir humain.

L'impayable égérie des cathos en colère avait promis du sang. De son côté l'incroyable Christine Boutin aboie à la guerre civile. On n'en attendait pas moins de ces dévotes volontiers prêcheuses d'humilité et de patience. Nos punaises de sacristie ne récolteront peut-être pas du sang en paiement de leur activisme obscène, mais de la haine, alors ça, à coup sûr ! Ces gens-là ont toujours le mot amour à la bouche. Mais le catholicisme attire la haine comme le clocher attire la foudre.





dimanche 21 avril 2013

Le temps des cocottes-minute

899 -


Pour éviter tout débordement au cours de la grande manifestation pour tous contre le mariage  pour quelques uns, l'Eglise, de concert avec les pouvoirs publics, avait multiplié condamnations de la violence et appels à la sérénité. Vers dix heures, ce dimanche d'avril, l'immense cortège  ( un million de personnes selon les organisateurs, dix mille selon la police ) s'ébranla du parvis de la Défense en  direction de la Concorde . Peut-être, cependant, que partir de la Concorde pour arriver à la Défense eût été plus judicieux, compte tenu des circonstances, mais personne, apparemment, n'y avait pensé.

C'est sur les Champs-Elysées que les choses se gâtèrent. Une douzaine  d'engins, bourrés de boulons, de billes et de clous, explosèrent à quelques secondes d'intervalle tout au long de l'immense (voir plus haut) cortège. Ce fut le carnage. Le triste record du 11 septembre 2001 fut largement battu. Il fut impossible de recoller convenablement les morceaux de Friskies de Barzoï, l'égérie du mouvement. A couper aux manifestants l'envie d'attaquer le sandwich jambon-beurre qu'ils s'apprêtaient à sortir du sac à dos, car il était midi.

Le dimanche suivant, en la cathédrale Notre-Dame, eut lieu un service solennel en l'honneur des victimes. Devant un parterre serré au premier rang duquel on reconnaissait les membres du gouvernement, les représentants de toutes les confessions et de nombreuses personnalités de la société du spectacle, le cardinal Quatre-Vingt-Trois ouvrit avec sa clé personnelle la porte du tabernacle pour y récupérer les Saintes Bricoles. Il eut le temps d'apercevoir un objet qui ressemblait à une paire de fesses, portant l'inscription : "Et mon cul, tu l'as vu ? ". Puis ce fut l'explosion. Détachée du tronc, la tête du  prélat survola celles des fidèles médusés avant d'atterrir sur le parvis. Une sortie en boulet de canon pour un futur canonisé.

Le soir même parvint à l'A.F.P. un message  signé d'un groupe encore inconnu, l' AMI ( Amicale des Musulmans Indignés ), revendiquant l'attentat de Notre-Dame et ceux du dimanche précédent, et qui se terminait par la formule de salutation suivante : " A la prochaine, et à la bonne vôtre ! ".

On imagine l'effet produit sur des cervelles déjà bien enflammées. En dépit des condamnations de la violence et des appels à la sérénité lancés par l'Eglise, de concert avec les pouvoirs publics, les jours qui suivirent furent marqués par des attentats sanglants contre des mosquées, des boucheries halal, des quartiers d'immigrés. Ils étaient revendiqués par des groupes inconnus jusque là, tels que les Amis Brutaux du Christ ( A.B.C.), les Partisans de la Chrétienté Française (P.C.F.)  etc. Ces actes, vigoureusement condamnés par l'Eglise, les corps constitués et diverses personnalités des Arts et Lettres, donnèrent lieu, comme on s'en doute à de multiples et atroces représailles, elles aussi vigoureusement condamnées, mais il était trop tard. L'heure était à l'action. A la fin de leurs lettres de revendication, les uns et les autres se jetaient invariablement à la tête la sinistre formule : "A la prochaine, et à la bonne vôtre " .

Dès lors, ce fut l'engrenage de la guerre civile prédite par feue Friskies de Barzoï. Elle dura dix années, au cours desquelles les horreurs de la Saint-Barthélémy et de l'Irak post-Bush furent reléguées aux oubliettes de l'Histoire.  De rares épisodes d'accalmie étaient bientôt interrompus par d'opportunes flambées de violence, comme celle qui détruisit la grande mosquée de Lyon lors de la prière du vendredi, ou le grand incendie du Sacré-Coeur de Paris, précédé d'un assaut en règle à la kalachnikov et à la grenade, à l'heure de l'office dominical. " A la prochaine, et à la bonne vôtre ! " était devenu l'universel slogan. On se le balançait en même temps qu'une bombe, pour un oui pour un non, façon cantique ou façon rap. Jusqu'à ce qu'enfin (tout arrive) on entrevoie un début d'apaisement, le jour anniversaire du début des troubles interconfessionnels, seulement célébré par une bombinette dans une modeste église d'un patelin perdu du Nord-Cantal, et une autre dans une salle de prières du XXe arrondissement. " Pas possible, dit à son vicaire le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, en reposant son fusil d'assaut sur le parapet du grand autel transformé en bunker, j'ai cru entendre les oiseaux chanter. Tiens, je vais en profiter pour aller pisser. " . On sentait poindre en effet dans les rangs clairsemés des deux partis une certaine lassitude ; l'heure d'effacer du souvenir les traces d'un passé sanglant semblait avoir sonné.

Ce jour-là justement, dans les chaix d'un château réputé du Haut-Médoc loués pour la circonstance, l'Amicale Oecuménique des Coopérateurs de l'Oeuvre Curative Anticonfessionnelle ( A.O.C.O.C.A) fêtait le dixième anniversaire de sa fondation, en présence de son inamovible président, Roustlan Jambrunov. C'était d'ailleurs la dernière fois que ses membres se réunissaient car l'Amicale, considérant qu'elle avait atteint ses buts, avait décidé de se dissoudre. Dans son allocution de bienvenue, le Président se félicita que l'annihilation presque totale des combattants des deux camps , résultat de dix années d'empoignades ininterrompues, rendît enfin envisageable le retour à la paix civile. " Notre action persévérante, déclara-t-il, a aidé  nos  frères croyants à clarifier leurs positions respectives, et à relancer leur débat chaque fois que ce fut nécessaire. Regrettons toutefois qu'ils aient cru devoir céder à la funeste tentation de la violence . Dommage qu'il en reste aujourd'hui si peu. J'aurais aimé discuter un peu théologie avec eux, mais plus personne, de nos jours, n'ose afficher sa confession. Quelle tristesse. " Puis, après avoir remercié une marque connue de cocottes-minute, " dont l'irréprochable qualité a grandement facilité nos démarches ", il laissa la parole à la centaine de militants réunis, pour les questions diverses.

Un participant s'étonna que la bonne ville voisine de Bordeaux eût été presque totalement épargnée par les troubles . " Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi, fit le Président, mais que voulez-vous, je le confesse un peu comme une tare : Juppé m'est sympathique ; et  quelle belle ville : ma femme ne la connaît pas, je compte la lui faire visiter, alors, vive la paix civile ".  Un autre demanda : " Quid de nos amis israélites ? Curieusement, on ne compte presque aucune victime dans leurs rangs. "  -- Leurs effectifs sont négligeables, répondit le Président, et d'ailleurs, ils ont déjà beaucoup donné pendant la dernière guerre. " Un troisième fit remarquer que les orthodoxes, eux non plus... -- J'avais de bons copains dans la bande, trancha le Président, alors raison suffisante pour leur foutre la paix " . " Et les protestants ? demanda un quatrième. -- Bof, ils sont tous athées. Et puis, conclut-il, avec un brin de lassitude dans la voix, on n'allait pas non plus verser dans l'hystérie anti-religieuse : j'ai toujours  personnellement détesté les extrémistes."

Puis l'on mangea et l'on but. A l'heure de se quitter, le Président Roustlan Jambrunov déclara l'Amicale dissoute. Il tint à porter un dernier toast. " Mes amis, leur dit-il, sur un ton de sollicitude quelque peu factice, et enveloppant l'assemblée du regard faussement paternel de l'homme d'action qui sait qu'il va devoir se séparer de ses vieux compagnons de route quand vient l'heure d'effacer ses traces et de brouiller les pistes, mes chers amis, à la prochaine, et  à la bonne vôtre  !  ".

Pendant que les congressistes s'éloignaient, il en évaluait discrètement le nombre. Apparemment que le stock de cocottes-minutes  encore inutilisées suffirait à éviter, en débarrassant à temps la terre de ce ramassis  d'andouilles ,  que les représentants de la " loi " ( quelle loi ? je t'en foutrais de la loi, vive l'anarchie! ) ne  viennent quelque jour frapper à sa porte. Car d'autres tâches l'attendaient. " Ce ne sont  malheureusement pas les andouilles qui manquent, se disait-il. On peut être sûr qu'une fois accompli le nécessaire travail de nettoyage, il en restera toujours  encore quelques unes pour venir vous faire chier. Et même, s'il n'en reste qu'une... " .

A suivre ...





samedi 20 avril 2013

Buster Keaton à Helsinki

898 -


A-t-on suffisamment remarqué la corrélation chronologique entre l'âge d'or du cinéma burlesque américain et la grande dépression née du krach de 1929 ? L'essentiel des grands films de Chaplin, des Marx Brothers, de Laurel et Hardy et, à un moindre degré, de Buster Keaton,  a été produit au long des années trente. Monnaie de singe date de 1931, Une nuit à l'opéra de 1935, Les Temps modernes  de 1936,  etc. Tout se passe dans ces années difficiles comme si le cinéma, divertissement de masses, offrait à ses millions de spectateurs l'indispensable dérivatif du rire. Significativement, les personnages incarnés par les grands comiques de l'époque sont presque toujours des marginaux, des clochards,  des paumés, à l'instar du Charlot des Lumières de la ville, à moins que, pour sortir de la mouise, ils ne soient prêts aux plus délirantes arnaques, tels les personnages incarnés par les Marx Brothers. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le fameux rêve américain n'est pas au rendez-vous de ce cinéma-là.

C'est avec ce burlesque pour temps de crise que renoue le film du Finlandais Aki Kaurismäki, l'Homme sans passé . Frappé d'amnésie à la suite d'une agression, ayant oublié jusqu'à son nom, le personnage principal est récupéré par une famille de miséreux installés dans un container réformé, sur un terrain vague d'une banlieue portuaire d'Helsinki. D'autres chômeurs et SDF occupent d'autres containers, que leur loue le gardien des lieux, sorte de vigile, faux dur bardé de clefs et flanqué d'un (faux) molosse répondant au nom d'Hannibal. Tous sont des habitués de la soupe populaire distribuée par les membres de l'Armée du Salut locale. Ils vivent de petits boulots sur la zone portuaire ou pour le compte de l'Armée du Salut. Tous, ou presque, arborent des bouilles stupéfiées, d'où le sourire semble s'être définitivement absenté, sous l'effet des coups du sort ; cette apparente impassibilité semble la marque distinctive des habitants des lieux ; elle fait d'eux autant d'émules de Buster Keaton, mais elle est sans doute plus émouvante que chez le célèbre comique américain, car on comprend vite qu'elle est le produit d'une longue résignation, tout en faisant  partie d'une stratégie de défense . Il est vrai qu'à en juger par la tronche de gens mieux lotis qu'eux (policiers, employés de banque etc.), ils ne sont pas les seuls à faire la gueule dans ce pays où, face à la menace plus ou moins latente ou plus ou moins imminente ( selon les périodes )  de déconfiture économique, les citoyens ont comme l'impression que le ciel est sans cesse sur le point de leur tomber sur la tête. Le spectateur ressort de ce film avec quelques doutes supplémentaires sur la possibilité statistique du bonheur en régime d'économie capitaliste.

La Finlande reste souvent pour nous, avec la Norvège et la Suède, l'un des pays du monde où la doctrine de l'Etat-providence a été appliquée de la façon la plus systématique, pour le bien des masses populaires et pour la justice sociale. Le moins qu'on puisse dire, c'est que, dans ce film de Kaurismäki, ce mythe en prend un sacré coup. Nos SdF des containers du port de Helsinki sont aussi abandonnés à leur sort par les représentants de l'Etat que peuvent l'être, chez nous, les hommes des bois du bois de Vincennes qui, aux dernières nouvelles, se comptent par centaines (1). Significativement, la scène la plus brutale du film a lieu dans une antenne de l'agence pour l'emploi, d'où le héros se fait jeter avec mépris par le directeur, au motif que, dans l'incapacité de donner son nom, il se fout du monde. Une autre scène, sommet burlesque du film, oppose, en une sorte de match juridique aussi délirant que potentiellement destructeur, un policier hésitant entre la solution de boucler notre amnésique et celle de le confier à un hôpital psychiatrique, et un avocat envoyé à point nommé par l'Armée du Salut, qui, grâce à une connaissance proprement phénoménale des lois et de la jurisprudence, probablement acquise sur le tas à la faveur de nombreux autres cas semblables, finit par obtenir la libération de son client. En France, l'Armée du Salut pâtit d'une image passablement rétro que le héros du film tente d'ailleurs de corriger en convertissant le petit orchestre chargé d'accompagner les hymnes pieux à une rythmique plus authentiquement rock. Mais il semble que, là-bas, elle joue le même rôle que chez nous les Compagnons d'Emmaüs ; les plus sincères et efficaces soutiens des pauvres sont des pauvres eux-mêmes...

Devant l'impuissance des instances de l'Etat à agir sur votre sort autrement qu'en ajoutant à vos ennuis, mieux vaut, en effet, quand on fait partie de ce quart-monde, ne compter que sur soi, ou plutôt que sur la solidarité de tous ceux qui vivent dans les mêmes conditions que vous. A des lois écrites, au mieux inefficaces, au pire malfaisantes, le film oppose l'efficience des lois non écrites de la générosité, de la parole donnée, de l'affection vraie. La fraternité en actes dément la froideur des visages, sur lesquels renaissent, peu à peu, les sourires, en même temps que le soleil printanier qui fait grossir le carré de pommes de terre plantées par le héros. Le désespoir n'est pas pour eux, qui ne possèdent presque rien, mais pour ce vieil entrepreneur filouté et acculé à la faillite par les banques, réduit à en braquer une pour récupérer son argent qui lui servira à payer le dernier salaire de ses anciens employés, avant d'en finir...

Hommage au Chaplin des Temps modernes, le dernier plan du film nous montre le héros et son amie s'éloignant après avoir traversé la voie de chemin de fer sur laquelle défilent lentement les wagons d'un train de marchandise chargés... de containers : gageons que, dans peu de temps, ils trouveront des locataires... Si les deux héros de ce film lucide et sans doute authentiquement religieux ont trouvé dans leur amour partagé leur meilleure arme contre le désespoir, la voie de fer de la dure mécanique économique, barrant en croix leur chemin, nous rappelle que les solutions individuelles ne sauraient à elles seules régler le problème.

Note 1 -

Relisant ces lignes, je m'aperçois que nos SdF du bois de Vincennes ne sont pas si abandonnés que ça par les pouvoirs publics, comme le montre un article du quotidien Le Monde (17/04/2013). Cependant, l'article décrit les liens de solidarité et d'amitié qui, à l'instar des SdF d'Helsinki, unissent les habitants des bois et  leur procurent une relative sécurité. Pour comprendre le parcours de certains d'entre eux, la lecture du célèbre Walden, ou la vie dans les bois, de Thoreau, n'est pas inutile.


L'Homme sans passé, film de Aki Kaurismäki, images de Timo Salminen, avec Markku Peltola, Kati Outinen  ( Grand Prix du festival de Cannes 2002 )









vendredi 19 avril 2013

Mozart assassiné ?


897 -


J'achève enfin mes études de médecine et je savoure comme il se doit les dernières semaines de mon internat dans un des plus prestigieux centres anticancéreux de France.  Maintenant que j'ai passé avec succès à Paris ma thèse de doctorat en chirurgie hépatique, on peut m'appeler Docteur !

Ce que je suis devenu, je le dois à mes deux pères, Jacques, qui m'a adopté quand j'avais six mois et Louis, qui sera mon second père, en tout cas mon beau-père, dès que sera promulguée  la nouvelle loi sur le mariage pour tous .

Jacques et Gisèle, sa femme à l'époque, m'ont donc adopté. Puis Gisèle est décédée dans un accident de la route quand j'avais deux ans, et c'est Jacques qui m'a élevé. Bientôt Louis est entré dans sa vie et nous avons vécu  ensemble, tous les trois.

Jacques est médecin généraliste et Louis est professeur de littérature. Du premier j'ai appris  la passion du savoir, le sens de la rigueur, le souci des autres. Du second, je tiens mon goût de la littérature et de la randonnée. A tous deux je dois d'avoir vécu une enfance et une adolescence heureuses . Tous deux m'ont aidé, guidé et soutenu quand il le fallait. C'est à eux que je dois d'être devenu ce que je suis.

Vers l'âge de vingt ans, je suis passé par la petite crise que connaissent la plupart de ceux qui se sont trouvés dans mon cas. J'ai désiré en savoir davantage sur mes géniteurs "biologiques", comme on dit. Jacques et Louis m'ont aidé dans mes démarches pour retrouver leurs traces.

J'ai d'abord appris qu'avant d'être adopté par Jacques et sa femme, j'avais  été retiré, âgé de deux mois, à mes parents par mesure d'urgence et placé dans une famille d'accueil. Mon père, arrivé clandestinement en France au début des années quatre-vingt, était originaire d'une ethnie d'Europe centrale où l'on est plus souvent voleur que notaire. Errant de bidonvilles en squatts, il vécut de divers larcins, de trafic de drogue et de proxénétisme. Il rencontra ma mère dans le bar où elle était serveuse et la mit presque aussitôt sur le trottoir. Il l'entraîna dans des entreprises diversement sordides : trouvés en possession de bijoux provenant du domicile d'un couple d'octogénaires assassinés, ils furent condamnés aux assises, lui à perpétuité, elle à une peine plus légère. Il périt en prison lors d'une rixe au couteau l'année de mes six ans. Quant à ma mère,  revenue à la prostitution après sa sortie de prison, elle mourut du Sida en 2005.

Je me suis demandé ce qu'il serait advenu de moi si la condamnation de mes parents n'avait pas entraîné mon placement d'office dans une famille d'accueil. Aurais-je développé des talents de pickpocket ? Aurais-je appris à jouer du couteau plutôt qu'à jouer au tennis ? Aurais-je exercé, à l'âge adulte, l'honorable profession de souteneur ? La mort de mes parents biologiques m'aura heureusement épargné l'erreur de renouer avec des personnages aussi peu recommandables et de voir, peut-être, ma vie polluée par leur fréquentation. Leur destin ne m'inspire aucune compassion.

" Un papa et une maman pour tous", clament dans les rues de nos villes ces imbéciles qui voudraient refuser à Jacques et à Louis le droit de se marier. Quant à moi, je me félicite d'avoir été élevé par ces deux papas-là . Combien sont ceux, nés des oeuvres d'un couple d'abrutis, de miséreux ou de voyous, qui auraient souhaité qu'un Jacques et un Louis relèvent leurs calamiteux parents de la charge de les élever ?

" Vous êtes en train d'assassiner des enfants " , a lancé le député UMP Philippe Cochet à la majorité socialiste . Je ne suis pas Mozart, bien que je sache jouer du piano et du violon, mais je me dis que c'est à mes deux pères homosexuels que je dois, sinon la vie biologique, du moins quelques uns des  plus beaux cadeaux de la vie réelle. Et, pour rassurer quelques irréductibles, j'ajouterai que je me sens décidément hétérosexuel. En plus. J'arrête, car je sens que je vais les fâcher.

La différence entre Eponine et Cosette, c'est que la seconde a eu la chance de rencontrer Jean Valjean. Eponine, elle, a dû se farcir ses parents, les Thénardier. D'où les dégâts que l'on sait. Hugo aurait certainement été un fervent partisan du mariage pour tous.




Comme j'aurais aimé être adoptée par un couple d'homosexuels !

jeudi 18 avril 2013

Les approximations du cardinal Vingt-Trois

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Devant la conférence des évêques de France, le cardinal Vingt-Trois a exprimé son opposition personnelle au projet de loi instituant le mariage pour tous et s'est indigné que l'on puisse "réduire ces manifestations à une manie confessionnelle, rétrograde et homophobe ".

Manie, je ne sais pas, mais, comme tout le monde a pu le constater, ces manifestations ont une tonalité confessionnelle évidente, regroupant une majorité de catholiques, dont bon nombre d'intégristes ; une tonalité rétrograde aussi, n'en déplaise à l'archevêque de Paris, au moins pour un très grand nombre de Françaises et  de Français, dont je suis ; une tonalité homophobe enfin, à peine voilée. Le péché de Sodome reste un péché . Le dogme reste le dogme, même relooké façons JMJ . Nos frères homos sont nos frères mais les pédés restent les pédés.

Ce que le cardinal omet de rappeler, c'est que ce projet de loi faisait partie des promesses du candidat Hollande, et qu'il a donc été approuvé par une large majorité de Français aux élections présidentielles. A partir de là, l'affaire est entre les mains de la représentation nationale, qui statue souverainement. Est-ce que le cardinal contesterait la légitimité des élections présidentielle, législative et sénatoriale ?

Une partie des catholiques de ce pays, renforcés par des mouvements d'extrême droite adeptes de la contestation violente des décisions démocratiques, essaie d'obtenir par l'agitation dans la rue ce qu'elle n'a pas obtenu par les urnes. Or cette frange de l'opinion est aujourd'hui largement minoritaire. La France n'est qu'en apparence un pays majoritairement catholique. La grande majorité des Français se désintéresse de la pratique d'une religion, quelle qu'elle soit, et les dogmes du catholicisme, en particulier, lui sont étrangers.

Le cardinal Vingt-Trois a déploré par ailleurs que " la conception de la dignité humaine qui découle de la sagesse grecque, de la révélation judéo-chrétienne et de la philosophie des Lumières n'est plus reconnue chez nous comme un bien commun culturel ni comme une référence éthique. "  Curieux amalgame en vérité. A quel courant de la "sagesse grecque " le cardinal se réfère-t-il ? Est-ce au matérialisme de Démocrite et  d'Epicure, qui condamnent la religion ? Est-au stoïcisme de Zénon, qui fait l'éloge du suicide? Est-ce au platonisme qui fait celui de l'homosexualité ? Le cardinal a-t-il oublié la dimension anti-chrétienne de la philosophie des Lumières, l'anticléricalisme de Voltaire, le matérialisme de Diderot, le théisme de Rousseau ? On voit que notre brave cardinal ratisse large, sans trop se soucier de la cohérence de ses mariages, dont la légitimité philosophique fait problème, beaucoup plus que celle du mariage gay : ce doit être ce qu'on appelle l'oecuménisme.

" Nous ne devons plus attendre des lois civiles qu'elles défendent notre vision de l'homme", a déclaré aussi le cardinal Vingt-Trois, constatant ainsi, de façon quelque peu désabusée, la perte d'influence de l'Eglise catholique dont le magistère moral ne concerne plus guère que les catholiques pratiquants, et encore. Il faut se réjouir de ce clivage tranché entre lois civiles et lois religieuses, dans une société mêlée où seule la loi civile, démocratiquement définie,  peut et doit s'imposer légitimement à tous. C'est cela, la condition de la paix civile dans une société laïque.

Le cardinal Vingt-Trois déplore que la société refuse désormais la différence sexuelle comme mode d'identification humaine. " On se refuse à gérer le fait que les gens ne sont pas identiques [...] C'est ainsi que se prépare une société de violence ", déclare-t-il. On  lui objectera que c'est plutôt la différenciation sexuelle qui, depuis la nuit des temps, est source de violence ; le quotidien de l'existence sociale à travers le monde en administre la démonstration multiforme et surabondante !  Par ailleurs, la nouvelle loi, si elle est adoptée, légitimera justement la différence et le droit à la différence. La réflexion du cardinal Vingt-Trois me paraît excessivement déficiente sur cette question de la différence. Si c'est ça, le niveau de réflexion des théologiens écoutés dans l'Eglise catholique, le Vatican a des soucis à se faire quant à la formation de ses élites.

Théologiquement , la position du cardinal pose d'ailleurs problème : a-t-il oublié que la prédication du Christ contient explicitement un appel au dépassement de la contrainte de la sexualité ? C'est une des raisons d'être du monachisme . L'amour du prochain (quel que soit son sexe) se présente comme un dépassement et une purification de l'amour profane . Or le projet de loi du mariage pour tous tend , comme je l'ai déjà montré, à déconnecter l'institution du mariage de la sexualité, en fondant le lien marital, non plus sur la préférence sexuelle, mais sur la pure affection.

La Nouvelle Zélande vient de légaliser le mariage homosexuel. Français, encore un effort, et vous rejoindrez le peloton de tête des pays éclairés.

Additum  (30 avril 2013) -

L'église brésilienne vient d'excommunier le père Roberto Francisco Daniel, déclaré hérétique à cause de ses positions jugées par trop favorables aux homosexuels. " Nous devrions simplement être considérés comme des êtres sexués, a déclaré le prêtre, et non pas comme des homosexuels ou bisexuels, puisque l'amour peut surgir à tous ces niveaux  ". Le père aurait certes dû ajouter "ou hétérosexuels" ! Cependant sa déclaration lève un lièvre considérable en ce qu'il dissocie l'amour de la préférence sexuelle et suggère que l'amour peut naître entre deux personnes, sans que la préférence sexuelle soit un facteur déterminant. L'Eglise catholique et les autres Eglises aussi seraient bien inspirées de se demander si la condamnation de l'amour homosexuel n'est pas en contradiction avec la prédication du Christ qui ne semble pas avoir placé  la sexualité au premier rang de ses préoccupations ni en avoir fait une condition de l'amour.


Lire sur ce blog : Vive le mariage pour tous, le vrai mariage moderne (27/03/2013)




Et s'il n'en reste qu'un...

mercredi 17 avril 2013

Couac dans un allegro provençal

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Dans le bleu éperdu l'étincellement des feuillages; bruissement du silence;  la glycine déploie ses queues de renard argenté;  entre le pin  et l'arbousier, les tourterelles échangent leurs positions ; sous l'archet vibrent les fils de la vierge ; ça balance doucement.

A sa fenêtre, une maritorne aboie .




Photo : J.-C. Azerty

lundi 15 avril 2013

" L'Envers du music-hall " , de Colette : drames brefs

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Lorsqu'il a intitulé Drames brefs un ensemble de ses courtes pièces, Philippe Minyana ne savait peut-être pas que l'expression avait déjà été utilisée par Colette dans L'Envers du music-hall : " J'espère la fin de ces drames brefs ", y  écrit-elle dans un chapitre intitulé Malaise, où elle décrit le numéro risqué d'un acrobate contorsionniste.

" Drames brefs " : l'expression pourrait convenir pour rendre compte du contenu de ce livre, à condition de rendre au mot drame son sens étymologique d'action. Tout est ici action, en effet : action saisie sur le vif, même lorsqu'il s'agit de conversations, où la fonction impressive du langage passe au premier plan.

Lorsqu'elle écrit L'Envers du Music-hall, au cours de l'année 1912, Colette se partage entre son activité d'artiste de music-hall (elle se produit, depuis 1906, dans des numéros de mime réglés par son initiateur dans cet art, Georges Wague) et son travail de journaliste pour Le Matin, le journal dirigé par Henri de Jouvenel, qu'elle épouse en secondes noces, en 1912.

L'Envers du music-hall est donc nourri de ses souvenirs des années 1906/1912, au cours desquels elle a fréquenté au quotidien l'univers du music-hall et du café-concert.

Un siècle nous sépare de cet univers, antérieur à la guerre de 1914. En ce début du XXe siècle, les Français prisaient fort les spectacles du music-hall et du café-concert, qui se donnaient un peu partout en France dans de très nombreuses salles. De nombreux artistes, danseurs, acrobates, chanteurs, mimes, comédiens, ou simples figurants, sans oublier les animaux savants, s'y produisaient et en retiraient un gagne-pain plus ou moins aléatoire.

C'est l'existence quotidienne de ces théâtreux que ce livre nous restitue avec une vérité, une force, une justesse saisissante. L'art de Colette a ceci de magique qu'il nous fait absolument oublier le temps et que ses évocations ont la fraîcheur de textes qui pourraient avoir été écrits hier.

Cela tient d'abord aux dons de reporter de Colette. Elle ne se départit pas, dans ce livre, de la position de témoin, qui regarde et qui écoute, avec une remarquable attention . Ses qualités d'observatrice font alors merveille et l'on admire en permanence la précision  concrète, qui fait voir et vivre au présent les personnages qu'elle met en scène.

Mais si elle est un témoin, elle n'est pas un témoin extérieur. Il n'y a pas entre elle et le monde qu'elle décrit la distance qu'observaient les écrivains naturalistes . Elle fait partie de la troupe. Elle a lié avec les uns et les autres des relations de sympathie et d'amitié. Elle partage les difficultés et les plaisirs de leur quotidien. Aussi porte-t-elle sur eux tous un regard de compréhension chaleureuse, lucide et généreuse à la fois, mais ce qu'elle dit d'eux est heureusement débarrassé de tout pathos et de toute effusion sentimentale abusive. 

Il y aurait pourtant de quoi , car ce n'est pas d'artistes célèbres et matériellement à l'abri du besoin,  comme ses amies et partenaires Polaire ou Musidora, qu'elle nous parle ici, mais de ces gagne petit , de ces laissés-pour-compte ( pour reprendre des titres de chapitres), qui forment le gros des troupes d'alors, pauvres gens aux conditions de vie précaires, souvent juste sur le bord de la misère la plus noire, et ce n'est pas un hasard si l'un des leitmotiv du livre est  celui de la nourriture et de la faim. Misère qu'on cache tant bien que mal sous les fards, les robes et les maillots de scène maintes fois reprisés.

Cet univers est majoritairement un univers de femmes, danseuses, figurantes en costumes, chanteuses, mais aussi maquilleuses, habilleuses, accompagnatrices, caissières : sur les mille formes de leur labeur quotidien, sur leurs ambitions, leurs jalousies, leurs amours, leurs grossesses, leurs enfants, leur abnégation, l'écrivain porte un regard vivifié par l'empathie.

C'est bien l'envers de la belle époque que nous révèle ici Colette, une époque où vivre, pour beaucoup, c'était seulement tenter de survivre. Pourtant,  ce milieu où l'on est content de sa journée si l'on a réussi à manger à sa faim ou à gagner de quoi payer le médecin, l'écrivain ne le peint pas comme un univers d'âpreté et de brutalité. Il se trouvait qu'elle même se trouvait à l'abri de l'extrême misère qu'affrontaient beaucoup de celles et de ceux qu'elle a côtoyés alors.  A-t-elle choisi plus ou moins consciemment d'écarter les aspects trop rebutants ? Je ne crois pas. Sa peinture suggère, me semble-t-il, que la dureté de la lutte pour la vie était quelque peu atténuée dans ce milieu, d'abord parce que c'était largement un monde de femmes, et aussi parce qu'entre tous ces gens de spectacle régnait une certaine fraternité spontanée, plus réelle et plus efficiente que dans d'autres groupes sociaux . Sans doute aussi parce qu'il s'agissait, pour la plupart, de gens très jeunes ou encore jeunes, dont elle montre, d'une façon d'autant plus touchante qu'elle est sobrement vraie, le courage, la bonne humeur, la dignité.

Cela donne un très grand livre, un de ces livres qu'on n'oublie pas, quand tant de témoignages sur cette époque lointaine (si lointaine que cela ?) sont aujourd'hui complètement oubliés. Si la qualité première d'un écrivain est son humanité, alors Colette est à coup sûr un très grand écrivain.

Un très grand écrivain, à ses heures. Lu dans la foulée Le Pur et l'impur (1941) . Complaisant, exhibitionniste, insignifiant. L'amour dans les beaux quartiers. Du sous-Morand . L'auteur considérait, paraît-il, que c'était ce qu'elle avait écrit de meilleur. Un écrivain n'est sans doute pas le mieux placé pour  juger de la qualité relative de ses oeuvres. Il devrait laisser ce soin à ses lecteurs.

Additum -

Réflexion faite, mon jugement sur Le Pur et l'impur m'apparaît par trop expéditif. Je m'en vas le relire.




Portrait de Colette par Renée Carrère (1918)


dimanche 14 avril 2013

L'imbécile manie du mariage

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Qu'on ne s'y trompe pas : Je soutiens avec enthousiasme le projet de mariage pour tous actuellement débattu au Parlement. Je m'en suis expliquée dans un précédent billet. J'adresse par avance tous mes voeux de bonheur aux futurs couples homosexuels mariés et à leurs enfants. Mais, je l'avoue, c'est sans trop y croire.

Car enfin , je ne puis m'empêcher de me dire que l'actuelle et moribonde législation présentait au moins un avantage indéniable :  elle protégeait les homosexuels de la tentation toujours dangereuse de se marier et d'avoir des enfants.

Il faut être con comme ... ( je ne préciserai pas davantage pour ne faire de peine à personne ) pour croire que le mariage et la famille sont une condition du bonheur sur la terre, alors que, dans l'immense majorité des cas, les couples mariés, victimes plus ou moins consentantes des innombrables et pesantes contraintes inhérentes à l'institution, voient le bonheur terrestre leur passer sous le nez. Tant pis pour eux.

Car enfin, en admettant même qu'il existe des mariages heureux, enfin, à peu près heureux, approximativement heureux, vaguement heureux, heureux sous bénéfice d'inventaire, de quel prix exorbitant, de combien de privations et de sacrifices il faut payer cet ersatz de "bonheur" (pour employer ce mot galvaudé dont personne ne sait d'ailleurs au juste ce qu'il désigne). Tout ce qu'on peut faire d'intéressant, de passionnant dans la vie, les expériences les plus exaltantes et les plus enrichissantes de l'existence, voire les plus originales et les plus neuves, tout cela est, soit définitivement rendu inaccessible, soit octroyé au compte-gouttes à ceux qui ont fait ce "choix de vie" (si on peut parler de choix, s'agissant le plus souvent de l'imitation moutonnière des comportements ancestraux, et si on peut parler de "vie", s'agissant d'une décision aux effets profondément mortifères) qui consiste à "fonder une famille" et à faire des gosses. Combien j'en connais de ces gens mariés qui  sont  quotidiennement torturés par l'envie d'étrangler  leur conjoint, de jeter le petit dernier du haut d'un pont. Tout ce tintouin pour en arriver là ... Avouons que le jeu n'en valait pas la chandelle et que l'entreprise ne couvre pas ses frais.

On ne peut que rester ébahi devant l'imbécile empressement de tant de gens à se passer au cou le licol du conjugo. Pourtant, les exemples ne manquent pas autour d'eux de ces unions désastreuses (en particulier pour les enfants) qui se soldent une fois sur deux par une misérable procédure de divorce. Ils ont eu au jour le jour le spectacle du martyre enduré par leurs propres parents. Eh bien non : ça ne leur sert pas de leçon. Ils ont pourtant vu des films, lu des romans qui auraient dû leur ouvrir les yeux : le Père Goriot, de Balzac, Une vie, de Maupassant, La Vagabonde, de Colette... Qui ne sait qu'un des plus implacables réquisitoires contre le mariage et la vie de famille a été écrit par un catho de choc, François Mauriac, dans Thérèse Desqueyroux, le Noeud de vipères.

Familles, je vous hais : la célèbre devise d'André Gide reste absolument la nôtre ! Laissons donc à d'autres la corvée d'élever des marmots, cette engeance puante, gueularde, malfaisante. Et jouissons sans entraves de notre liberté !

Amis homosexuels, votre droit au mariage est le plus imprescriptible des droits. Mais avant de vous lancer dans l'aventure, interrogez un peu, pour voir, quelques uns de ces innombrables couples mariés hétérosexuels qui, pour s'être volontairement condamnés à la peine du mariage, en ont pris plein la gueule. Vous serez édifiés.


Sur cette épineuse question du mariage, au moins tant que, dans les têtes bien plus encore que dans la loi, il n'aura pas suffisamment évolué dans le sens que je souhaite (voir mon précédent billet), on ferait bien de faire apprendre par coeur aux enfants  (dans le cadre des nouvelles dispositions sur l'enseignement de la morale à l'école)  le fameux dialogue imaginé par Chamfort (je cite de mémoire) :

-- Vous marierez-vous ?

-- Non.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je serais chagrin.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je serais jaloux.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je serais cocu.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je l'aurais mérité.

-- Pourquoi ?

-- Parce que je me serais marié.


On a bien raison de dire qu'étudier les classiques dans sa jeunesse fait gagner du temps et permet d'éviter certaines erreurs. Enfin..., à condition d'avoir assez de caractère et une disposition salutaire au cynisme, malheureusement trop rare chez les jeunes gens.


Lire sur ce blog : Vive le mariage pour tous, le vrai mariage moderne




Pour vivre heureux, vivons à poil