mardi 9 avril 2013

" Aurais-je été résistant ou bourreau ", de Pierre Bayard : oser la fiction ?

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Grand amateur de paradoxes, Pierre Bayard semble s'être spécialisé dans des entreprises intellectuelles à mi-chemin de l'expérience de pensée et du jeu de rôles, généralement appliquées à la théorie de la littérature ( Le Plagiat par anticipation , Et si les oeuvres changeaient d'auteur ? ) . Cette fois, il tente de reconstituer le parcours qui aurait été le sien s'il avait eu 18 ans en 1940 ( l'âge qu'avait son père à l'époque). Pour y parvenir, il a recours à un concept de son invention qu'il a baptisé la personnalité potentielle, et dont il donne la définition suivante : " cette partie de notre personnalité qui ne surgit et ne se développe que dans des circonstances exceptionnelles, même si nous pouvons en pressentir l'existence dans certaines situations de la vie quotidienne ".

En réalité, pour décrire le comportement hypothétique de son "personnage-délégué" entre 1940 et 1944, l'auteur n'a guère recours à ce concept de personnalité potentielle. En fait, il tente d'imaginer sa conduite et ses choix à partir de ce qu'il sait de sa propre personnalité, en s'appuyant aussi  sur la personnalité de son père auquel, nous dit-il, il ressemble par son caractère, ses goûts, sa formation intellectuelle. Rien de très "potentiel" dans tout cela. Le résultat est un parcours sans grand relief, auquel, sans doute, on pouvait s'attendre, et qu'il a peut-être privilégié par simple modestie, et probablement pour faire mieux ressortir, par comparaison, le caractère héroïque des destinées  évoquées par ailleurs dans son livre.

A la vérité, ce concept de personnalité potentielle manque un peu de clarté. L'auteur semble hésiter entre deux façons de le définir : au début du livre, il semble penser que nous portons en nous les linéaments de cette personnalité, mais qu'ils nous restent cachés, jusqu'au jour où des circonstances exceptionnelles nous forcent à les dévoiler. Vers la fin du livre, en revanche, cette personnalité potentielle semble au contraire une création intégrale, sous la pression des événements, auquel cas elle n'a plus rien de "potentiel", puisqu'elle n'existait pas avant d'apparaître. Certains cas cités et décrits par l'auteur, comme celui de ce consul du Portugal à Bordeaux qui, prenant le contre-pied des directives de son gouvernement, se met, en mai-juin 40, à délivrer à tour de bras des visas aux réfugiés (juifs notamment) menacés par l'avance des Allemands, semblent  plutôt l'acte de naissance, absolument imprévisible jusque là, d'une personnalité véritablement nouvelle, dont l'intéressé lui-même n'avait encore jamais senti la présence en lui.

Si bien qu'après l'avoir lu, on se range plutôt à l'avis de Primo Levi, cité par l'auteur en exergue de son livre :

" Il nous arrive souvent, à nous qui sommes revenus et qui racontons notre histoire, que l'interlocuteur nous dise : "Moi, à ta place, je n'aurais pas résisté un seul jour. " Cette affirmation n'a pas de sens rigoureux : on n'est jamais à la place d'un autre. Chaque individu  est un sujet tellement complexe qu'il est vain d'en prévoir le comportement ,  davantage encore dans des situations d'exception, et il n'est même pas possible de prévoir son propre comportement. "

Dans ce cas, dira-t-on, à quoi bon un tel livre ? En fait, son intérêt réside ailleurs que dans cette tentative de Pierre Bayard pour décrire  hypothétiquement  son propre comportement s'il avait vécu à cette époque. L'auteur s'y interroge surtout sur les conditions dans lesquelles, affronté à une situation exceptionnelle, un individu est amené à bifurquer pour choisir la voie statistiquement la moins attendue,  donc la plus risquée, la plus périlleuse, la plus héroïque. Les principaux facteurs favorisant ou contrecarrant un tel choix, n'ont, pour l'essentiel,  tels qu'ils sont successivement envisagés dans le livre,   rien d'inattendu : le conflit éthique, le désaccord idéologique, l'indignation, l'empathie, la peur, les cadres de pensée, le degré de créativité, les autres, la foi religieuse.

Pour illustrer sa réflexion, l'auteur s'appuie sur de fort intéressantes analyses de situations concrètes, qu'elles soient réelles ou imaginaires : la célèbre expérience menée par Milgram entre 1960 et 1963 à l'Université de Yale, le film de Louis Malle, Lacombe Lucien, le parcours des hommes du 101e bataillon de réserve de la police allemande, engagé dans l'extermination des Juifs de Pologne, tel qu'il est décrit par Christopher Browning dans son livre, Des hommes ordinaires, l'itinéraire de Romain Gary tel qu'il le relate dans La Promesse de l'aube, celui des Justes du Chambon-sur-Lignon (évoqué par le même Romain Gary dans Les Cerfs-volants ). La plupart des exemples sont empruntés à la Seconde Guerre Mondiale, mais il est aussi question de la Bosnie, du Cambodge et du Rwanda.

Cependant, les situations évoquées ne sont pas toutes aussi radicalement cruciales les unes que les autres. Un étudiant de l'Ecole Normale Supérieure en 1942 dispose d'un éventail de choix autrement plus large et d'une sécurité relative autrement plus grande qu'un prisonnier du centre de torture et d'extermination S-21, administré par le sinistre Duch, au Kampuchea démocratique ! De même, la situation du général Divjak à Sarajevo ou celle du consul du Portugal à Bordeaux en  1940, sont-elles, en dépit des risques pris par les intéressés, infiniment moins dramatiques que celle des membres du groupe antinazi de la Rose Blanche, à Munich, en 1942, ou des villageois Hutu portant secours, au péril de leur vie, à leurs compatriotes Tutsi.

En définitive, en dépit d'un certain disparate, c'est ce survol d'une série de situations d'exception dans lesquelles des individus généreux ont été amenés à faire des choix qui mettaient en danger leurs intérêts, leur sécurité, leur vie, qui fait le principal intérêt de ce livre ; l'auteur y présente et y analyse le contenu d'ouvrages qui ont nourri sa réflexion ; un peu dommage qu'il oublie de nous fournir, en bon universitaire qu'il est, une bibliographie récapitulative qui en aurait rappelé les auteurs et les titres. Son travail est d'abord, en effet, un bon travail de compilation , et sa  réflexion personnelle se nourrit largement de celle des auteurs sur lesquels son étude s'appuie. Ainsi ce livre aura au moins l'utilité de nous permettre de parler de livres que, pour la plupart, nous n'aurions pas lus.

En bon universitaire qu'il est : peut-être le principal défaut du livre de Pierre Bayard est-il justement de ne pas suffisamment s'écarter d'une démarche universitaire. On regrette la pauvreté et le schématisme de ses reconstructions du passé virtuel de son personnage- délégué. On n'est guère  convaincu, en définitive, de l'intérêt de cette modeste expérience de machine à remonter le temps. C'est vraiment le point faible du livre . On se dit que, fort de la riche documentation réunie pour cet ouvrage, l'auteur aurait été plus inspiré d'écrire un véritable roman. Peut-être Pierre Bayard, dont l'apport original dans la théorie littéraire et dans l'essai est d'oser, de façon insistante, le recours aux méthodes de la fiction, est-il resté un universitaire qui n'a pas voulu ou osé sauter le pas, pour devenir un véritable romancier. On trouve dans ce livre, l'esquisse -- excessivement timide -- d'un roman . Dommage que son auteur  n'ait pas poussé plus loin dans ce sens.


Pierre Bayard ,  Aurais-je été résistant ou bourreau ?   ( les Editions de Minuit )

Christopher Browning ,   Des Hommes ordinaires  ( Les Belles Lettres )

Margarete Buber-Neumann ,   Milena   (Le Seuil )

Daniel Cordier ,   Alias Caracalla   ( Gallimard)

Jovan Divjak ,   Sarajevo mon amour   ( Buchet-Chastel )

José-Alain Fralon ,   Le Juste de Bordeaux   ( Mollat )

Romain Gary ,   La Promesse de l'aube ( Gallimard )

Romain Gary ,  Le cerf-volant  ( Gallimard )

Jean Hatzfeld ,  Une Saison de machettes  ( Le Seuil )

Louis Malle et Patrick Modiano ,   Lacombe Lucien  ( Gallimard )

Stanley Milgram , Soumission à l'autorité  ( Calmann-Lévy)

Vann Nath ,   Dans l'enfer de Tuol Sleng   (Calmann-Lévy )

Inge Scholl ,  La Rose blanche. Six Allemands contre le nazisme  ( Les Editions de Minuit )

Michel Terestchenko , Un si fragile vernis d'humanité ( La Découverte )

Harald Weltzer ,   Les Exécuteurs   ( Gallimard )



Lacombe Lucien , de Louis Malle











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