samedi 20 avril 2013

Buster Keaton à Helsinki

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A-t-on suffisamment remarqué la corrélation chronologique entre l'âge d'or du cinéma burlesque américain et la grande dépression née du krach de 1929 ? L'essentiel des grands films de Chaplin, des Marx Brothers, de Laurel et Hardy et, à un moindre degré, de Buster Keaton,  a été produit au long des années trente. Monnaie de singe date de 1931, Une nuit à l'opéra de 1935, Les Temps modernes  de 1936,  etc. Tout se passe dans ces années difficiles comme si le cinéma, divertissement de masses, offrait à ses millions de spectateurs l'indispensable dérivatif du rire. Significativement, les personnages incarnés par les grands comiques de l'époque sont presque toujours des marginaux, des clochards,  des paumés, à l'instar du Charlot des Lumières de la ville, à moins que, pour sortir de la mouise, ils ne soient prêts aux plus délirantes arnaques, tels les personnages incarnés par les Marx Brothers. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le fameux rêve américain n'est pas au rendez-vous de ce cinéma-là.

C'est avec ce burlesque pour temps de crise que renoue le film du Finlandais Aki Kaurismäki, l'Homme sans passé . Frappé d'amnésie à la suite d'une agression, ayant oublié jusqu'à son nom, le personnage principal est récupéré par une famille de miséreux installés dans un container réformé, sur un terrain vague d'une banlieue portuaire d'Helsinki. D'autres chômeurs et SDF occupent d'autres containers, que leur loue le gardien des lieux, sorte de vigile, faux dur bardé de clefs et flanqué d'un (faux) molosse répondant au nom d'Hannibal. Tous sont des habitués de la soupe populaire distribuée par les membres de l'Armée du Salut locale. Ils vivent de petits boulots sur la zone portuaire ou pour le compte de l'Armée du Salut. Tous, ou presque, arborent des bouilles stupéfiées, d'où le sourire semble s'être définitivement absenté, sous l'effet des coups du sort ; cette apparente impassibilité semble la marque distinctive des habitants des lieux ; elle fait d'eux autant d'émules de Buster Keaton, mais elle est sans doute plus émouvante que chez le célèbre comique américain, car on comprend vite qu'elle est le produit d'une longue résignation, tout en faisant  partie d'une stratégie de défense . Il est vrai qu'à en juger par la tronche de gens mieux lotis qu'eux (policiers, employés de banque etc.), ils ne sont pas les seuls à faire la gueule dans ce pays où, face à la menace plus ou moins latente ou plus ou moins imminente ( selon les périodes )  de déconfiture économique, les citoyens ont comme l'impression que le ciel est sans cesse sur le point de leur tomber sur la tête. Le spectateur ressort de ce film avec quelques doutes supplémentaires sur la possibilité statistique du bonheur en régime d'économie capitaliste.

La Finlande reste souvent pour nous, avec la Norvège et la Suède, l'un des pays du monde où la doctrine de l'Etat-providence a été appliquée de la façon la plus systématique, pour le bien des masses populaires et pour la justice sociale. Le moins qu'on puisse dire, c'est que, dans ce film de Kaurismäki, ce mythe en prend un sacré coup. Nos SdF des containers du port de Helsinki sont aussi abandonnés à leur sort par les représentants de l'Etat que peuvent l'être, chez nous, les hommes des bois du bois de Vincennes qui, aux dernières nouvelles, se comptent par centaines (1). Significativement, la scène la plus brutale du film a lieu dans une antenne de l'agence pour l'emploi, d'où le héros se fait jeter avec mépris par le directeur, au motif que, dans l'incapacité de donner son nom, il se fout du monde. Une autre scène, sommet burlesque du film, oppose, en une sorte de match juridique aussi délirant que potentiellement destructeur, un policier hésitant entre la solution de boucler notre amnésique et celle de le confier à un hôpital psychiatrique, et un avocat envoyé à point nommé par l'Armée du Salut, qui, grâce à une connaissance proprement phénoménale des lois et de la jurisprudence, probablement acquise sur le tas à la faveur de nombreux autres cas semblables, finit par obtenir la libération de son client. En France, l'Armée du Salut pâtit d'une image passablement rétro que le héros du film tente d'ailleurs de corriger en convertissant le petit orchestre chargé d'accompagner les hymnes pieux à une rythmique plus authentiquement rock. Mais il semble que, là-bas, elle joue le même rôle que chez nous les Compagnons d'Emmaüs ; les plus sincères et efficaces soutiens des pauvres sont des pauvres eux-mêmes...

Devant l'impuissance des instances de l'Etat à agir sur votre sort autrement qu'en ajoutant à vos ennuis, mieux vaut, en effet, quand on fait partie de ce quart-monde, ne compter que sur soi, ou plutôt que sur la solidarité de tous ceux qui vivent dans les mêmes conditions que vous. A des lois écrites, au mieux inefficaces, au pire malfaisantes, le film oppose l'efficience des lois non écrites de la générosité, de la parole donnée, de l'affection vraie. La fraternité en actes dément la froideur des visages, sur lesquels renaissent, peu à peu, les sourires, en même temps que le soleil printanier qui fait grossir le carré de pommes de terre plantées par le héros. Le désespoir n'est pas pour eux, qui ne possèdent presque rien, mais pour ce vieil entrepreneur filouté et acculé à la faillite par les banques, réduit à en braquer une pour récupérer son argent qui lui servira à payer le dernier salaire de ses anciens employés, avant d'en finir...

Hommage au Chaplin des Temps modernes, le dernier plan du film nous montre le héros et son amie s'éloignant après avoir traversé la voie de chemin de fer sur laquelle défilent lentement les wagons d'un train de marchandise chargés... de containers : gageons que, dans peu de temps, ils trouveront des locataires... Si les deux héros de ce film lucide et sans doute authentiquement religieux ont trouvé dans leur amour partagé leur meilleure arme contre le désespoir, la voie de fer de la dure mécanique économique, barrant en croix leur chemin, nous rappelle que les solutions individuelles ne sauraient à elles seules régler le problème.

Note 1 -

Relisant ces lignes, je m'aperçois que nos SdF du bois de Vincennes ne sont pas si abandonnés que ça par les pouvoirs publics, comme le montre un article du quotidien Le Monde (17/04/2013). Cependant, l'article décrit les liens de solidarité et d'amitié qui, à l'instar des SdF d'Helsinki, unissent les habitants des bois et  leur procurent une relative sécurité. Pour comprendre le parcours de certains d'entre eux, la lecture du célèbre Walden, ou la vie dans les bois, de Thoreau, n'est pas inutile.


L'Homme sans passé, film de Aki Kaurismäki, images de Timo Salminen, avec Markku Peltola, Kati Outinen  ( Grand Prix du festival de Cannes 2002 )









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