jeudi 25 avril 2013

" La Vagabonde ", de Colette : liberté, liberté chérie ...

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1910, l'année où Colette achève La Vagabonde, est aussi l'année de son divorce d'avec Willy, dont elle vit séparée depuis cinq ans. Dépouillée par son mari de ses droits d'auteur sur la série des Claudine, elle tire ses ressources des droits des oeuvres qu'elle publie désormais sous son nom, Quatre dialogues de bêtes, la Retraite sentimentale, l'Ingénue libertine, mais surtout de ses activités soutenues au music-hall et au théâtre.

Le récit de La Vagabonde baigne dans l'ambiance qui sera celle de l'Envers du music-hall (1913) . Renée Néré, l'héroïne , ressemble trait pour trait à l'auteur : artiste de music-hall spécialisée dans le mimodrame, art auquel elle a été formée par son partenaire  Brague (Georges Wague dans la réalité), elle se produit à Paris et dans de nombreuses villes de France. Elle s'est difficilement remise de son divorce d'avec le peintre Taillandy (derrière lequel il n'est pas difficile de reconnaître Willy), auquel elle règle son compte dans un portrait férocement comique.

Renée fait la connaissance d'un jeune homme séduisant, riche et désoeuvré, Maxime, qui lui fait une cour assidue, en amoureux éperdu et sincère. Elle le tient d'abord à distance, puis, petit à petit, l'admet dans son intimité. D'abord indifférente, elle se laisse peu à peu séduire, jusqu'à se reconnaître amoureuse et à le lui avouer.

En fait, sa résistance à la tentation de s'abandonner entièrement à ce nouvel amour est grande. Il y a d'abord le souvenir des déconvenues et des souffrances endurées auprès d'un mari infidèle et cynique. La sincérité, la gentillesse, les attentions, le dévouement de Maxime, ne parviennent pas à venir à bout de ses craintes de revivre pareille expérience. Puis Renée a trente-sept ans (l'âge de Colette en 1910), tandis que Maxime n'en a que trente-quatre. La ferveur exaltée qui était la sienne lorsque, toute jeune, elle a épousé Taillandy, a fait place, vis-à-vis de l'amour , à une lucidité désabusée :

 "La volupté tient, dans le désert illimité de l'amour, une ardente et très petite place, si embrasée qu'on ne voit d'abord qu'elle... Autour de ce foyer incandescent, c'est l'inconnu, c'est le danger. "

Surtout, Renée a fait une expérience décisive : celle de son indépendance. Comme Colette depuis sa séparation d'avec Willy, elle a eu le temps de prendre goût à la liberté, et le problème que posait en 1910 La Vagabonde, c'était celui de savoir si une femme pouvait conquérir sa liberté et s'affirmer socialement sans le secours d'un homme, et à quel prix. Les audaces de Colette, notamment dans le domaine de la liberté amoureuse, vont beaucoup plus loin que celles de son héroïne : l'année de la publication du roman, elle mène de front une liaison saphique avec Missy et une aventure avec Auguste Hériot, fils d'un des propriétaires des Grands Magasins du Louvre ; elle est devenue un écrivain confirmé, qui mène de front la rédaction de ses romans et sa carrière au music-hall, alors que Renée a cessé d'écrire pour gagner sa vie. Renée est donc moins assurée qu'elle dans son indépendance, ce qui donne d'autant plus de force à la tentation que représente Maxime. Rompre  avec le  " grand serin " (c'est le surnom qu'elle donne à Maxime) sera plus difficile pour elle que, pour Colette, de rompre avec Auguste Hériot qui ne lui offrit jamais que le divertissement d'une aventure.

C'est l'opportunité d'une tournée dans le Sud de la France, mise au point par Brague, qui va donner à Renée l'occasion de prendre ses distances  -- spatiales et sentimentales -- avec Maxime, avant de rompre avec lui, et en même temps de prendre clairement conscience de ce qu'elle attend réellement de la vie. Une scène-clé réunit, dans l'appartement de Renée, juste avant son départ en tournée, Renée, Maxime et Brague, venu régler les derniers détails matériels de la tournée: toute l'incompatibilité de deux discours,  le sentimental et le professionnel, y éclate. Brague, soucieux d'économies, a notamment décidé d'empiler dans la même malle les vêtements de Renée avec les siens, ses culottes à elle avec ses caleçons à lui : tête de Maxime ! Bien entendu, Renée accepte sans discuter. L'affrontement de deux logiques, la sienne et celle de son amant (qui ne l'est pas encore tout-à-fait) s'expose, après le départ de Brague, dans le dialogue qui suit :

-- Pourquoi consens-tu à cela ? demande-t-il avec reproche. C'est odieux, cette promiscuité !

Promiscuité ! J'attendais le mot. Il s'emploie beaucoup... La "promiscuité des coulisses "...

-- Dites-moi, chéri (j'effile, entre deux doigts, les pointes de ses soyeuses moustaches d'un noir roussi), s'il s'agissait de vos chemises et de vos caleçons, ça ne serait pas de la promiscuité ? Songez donc : je ne suis qu'une petite caf'conc' très raisonnable, qui vit de son métier...

Il m'étreint tout-à-coup et m'écrase un peu, exprès :

-- Le diable l'emporte, ton métier ! ... Ah ! quand je t'aurai tout-à-fait à moi, va ! je t'en collerai, des wagons de luxe, et des fleurs plein le filet, et des robes et des robes ! et tout ce que je trouverai de beau, et tout ce que j'inventerai !   "

On voit que Maxime est encore jeune, et pas très, très intelligent. En tout cas, il dit ici tout ce qu'il n'aurait pas fallu dire, avec une désarmante naïveté. Quand je t'aurai tout-à-fait à moi...

Mais Renée ne veut plus être à personne d'autre qu'à elle-même. Elle en prend progressivement conscience au long de cette tournée qui la ramène vers Paris et vers celui qui l'attend :

"  Si je pouvais dévider à rebours les mois échus, jusqu'au jour d'hiver où Max entra dans ma loge... Quand j'étais petite et que j'apprenais à tricoter, on m'obligeait à défaire des rangs et des rangs de mailles, jusqu'à ce que j'eusse trouvé la petite faute inaperçue, la maille tombée, ce qu'à l'école on appelait "une manque" ... Une "manque" ! voilà donc ce qu'aura été dans ma vie, mon pauvre seconde amour, celui que je nommais ma chère chaleur, ma lumière...  Il est là, tout près de ma main, je peux le saisir, et je fuis ...

   Car je fuirai ! Une dérobade préméditée s'organise là-bas, très loin, au fond  de moi, sans que j'y prenne encore une part directe... Au moment décisif, lorsqu'il n'y aura plus qu'à crier, comme affolée : " Vite, Blandine, ma valise et un taxi-auto ! " je serai peut-être dupe de mon désordre, mais ô cher Max que j'ai voulu aimer, je le confesse ici avec la douleur la plus vraie : tout est, dès cette heure, résolu.

   A cette douleur près, ne suis-je pas redevenue ce que j'étais, c'est-à-dire libre, affreusement seule et libre ? La grâce passagère dont je fus touchée  se retire de moi, qui refusai de m'abîmer en elle. Au lieu de lui dire : "Prends-moi !" je lui demande : " Que me donnes-tu ? Un autre moi-même ? Il n'y a pas d'autre moi-même. Tu me donnes un ami jeune, ardent, joyeux et sincèrement épris ? Je sais : cela s'appelle un maître, et je n'en veux plus... Il est bon, il  est simple, il m'admire, il est sans détour ? Mais alors, c'est mon inférieur, et je me mésallie... Il m'éveille d'un regard, et je cesse de m'appartenir s'il pose sa bouche sur la mienne ? Alors, c'est mon ennemi, c'est le pillard qui me vole à moi-même ! ... J'aurai tout, tout ce qui s'achète, et je me pencherai au bord d'une terrasse blanche, où déborderont les roses blanches de mes jardins ? Mais c'est de là que je verrai passer les maîtres de la terre, les errants ! ...  -- Reviens ! supplie mon ami, quitte ton métier et la tristesse miséreuse du milieu où tu vis, reviens parmi tes égaux ...  -- je n'ai pas d'égaux, je n'ai que des compagnons de route... ".

A qui veut conquérir sa liberté, ce joyau sans prix, l'orgueilleuse  lucidité est l'alliée la plus sûre.

En 1910, à l'époque de la splendeur de ces illustres courtisanes que furent la Belle Otero (dont elle fut l'amie), de Liane de Pougy, de Cléo de Mérode, d'Emilienne d'Alençon, Colette, dans La Vagabonde, pose la question de la condition féminine sur des bases nouvelles.  Renée Néré ne rêve plus, comme plus d'une de celles qu'elle croise quotidiennement dans les coulisses des théâtres, de décrocher un mari riche et titré, ni de se faire entretenir par un ou des amants. C'est sur son seul talent,  sa seule intelligence,  sa seule énergie, et non plus sur le mâle "providentiel", qu'elle entend s'appuyer pour construire sa vie tout en préservant sa liberté. Roman d'amour, La vagabonde est un anti-roman d'amour, qui prend le contre-pied de ces intrigues romanesques à l'eau de rose dont tant de femmes faisaient alors (et font encore ? ) leurs délices.

Prenant ses distances avec son héroïne, Colette elle-même se laissera tenter à nouveau par l'amour et le mariage : à la veille de ses quarante ans, elle épouse Henry de Jouvenel, en 1912. Mais la brillante journaliste, la romancière célèbre, est bien différente de la très jeune femme ignorante de la vie qui, en 1893, avait épousé Willy. Elle peut se permettre de risquer une part de sa liberté dans un nouveau mariage, en attendant un nouveau divorce, bien moins douloureux que le premier, après avoir pris pour amant Bertrand, le fils adolescent du mari, celui-là même qu'elle met en scène dans Le Blé en herbe, qui parut d'abord en feuilleton dans Le Matin, le journal dont le mari était le directeur. Quelle  foutue cochonne quand même ! Voilà la femme qui sera promue officier de la Légion d'honneur en 1928. Quand j'y pense, j'en suis toute retournée.



Georges Wague et Colette  dans La Chair



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