vendredi 26 avril 2013

Les grands espaces

904 -


Du sommet de ce chaînon calcaire d'altitude modeste (1077m), on a vue sur presque toutes les montagnes du Var, et sur quelques unes des Alpes de Haute-Provence et des Hautes-Alpes. 

Cet après-midi là, il faisait bon savourer l'alliance du mistral froid et du grand soleil, tout en lisant Walden ou la vie dans les bois, de Thoreau, et quel endroit aurait mieux convenu pour savourer toute la poésie et toute la sagesse du moins conformiste des écrivains ? 

Cette fois, les chèvres peu farouches qui souvent paissent ces prairies charmantes étaient en visite ailleurs et le couple d'aigles royaux (les seuls du département ?) qui nichent non loin de là ne se montra pas.

En fond de scène, Sainte-Baume, Mont Aurélien, chaîne de l'Etoile, Sainte-Victoire, Luberon. Milieu de scène : les deux Bessillons.

Avant-scène : les plus tendres et les plus harmonieux des chênes verts. mais tout chêne vert de Provence n'est-il pas le plus tendre et le plus harmonieux des arbres ?

C'est simple, rien qu'à les regarder, même en photo, je fonds de tendresse. C'est con, hein ? Je ne les vois pas si souvent, pourtant. mais quand je les revois, c'est comme si je retrouvais mes amis, mes  parents, mes frères... Eux si sereins, si souriants, si accueillants, installés là, au revers de la colline, paisibles, ils contemplent... Tiens, te voilà ? Eh bien, repose-toi, et reste un peu avec nous, si tu veux...

J'en pleurerais presque, tout seul, comme un con. Mais je ne suis pas seul. C'est ce qui me retient de pleurer. Je ne voudrais pas les alarmer, bêtement.

La prochaine fois, j'emporterai les Bucoliques.

J'aurais voulu être berger.

En tout cas, si je devais renaître, que les dieux me fassent l'honneur de me faire  renaître chêne vert.


Additum -

" Je trouve salutaire d'être seul la plupart du temps, écrit Thoreau dans Walden. La compagnie, même la meilleure, est bientôt fatigante et nocive. J'aime être seul. Je n'ai jamais trouvé compagnon d'aussi bonne compagnie que la solitude. Nous nous sentons en général plus seuls en nous mêlant aux autres que lorsque nous restons chez nous."

Mais il écrit, un peu plus haut dans le même chapitre :

" Je ne me suis jamais senti seul, jamais le moins du monde accablé par un sentiment de solitude, sauf une fois, quelques semaines après m'être établi dans les bois, quand, une heure durant, j'ai craint que le voisinage proche de l'homme ne fût essentiel à une vie sereine et saine. Vivre seul était déplaisant. Mais en même temps j'avais conscience de mon humeur légèrement dérangée, et il me semblait prévoir déjà ma guérison. Au beau milieu d'une petite pluie et tandis que je ruminais ces pensées, je fus soudain sensible à la compagnie tendre et bienveillante de la Nature, dans le tapotement même des gouttes d'eau, dans chaque son et dans chaque spectacle autour de ma maison, tout à coup une amitié infinie et inexplicable, comme une atmosphère nourricière qui rendait insignifiants les avantages imaginés d'un voisinage humain, et je n'y ai jamais repensé depuis. La moindre petite aiguille de pin s'allongeait et se dilatait de sympathie et d'amitié pour moi. "

" La moindre petite aiguille de pin s'allongeait et se dilatait de sympathie et d'amitié pour moi ".... On pourrait croire que là, Thoreau exagère tout de même un petit peu . Mais non. Même un Ponge, même un Giono, n'ont pas eu une intuition aussi juste de notre rapport au monde, n'ont pas su dire aussi bien que l'écrivain américain la tendre innocence du monde naturel, sa bienveillance pour les hommes, êtres vivants immergés dans le vivant, accueillis fraternellement au sein du vivant. Dans Walden, Thoreau est coutumier de ce genre de renversement de perspective, d'inversion de signes, nous rendant sensibles à un rapport au monde émerveillant : ici, ce n'est plus moi qui vibre de sympathie pour le monde, c'est le monde au contraire qui vient vers moi, tendrement, qui me fait signe. Quelle leçon, quand on songe à l'incroyable brutalité, à l'incroyable bêtise des comportements humains à l'égard de la Nature.

Je suis redescendu dans la tendresse de cette fin d'après-midi, le long du sentier à l'ubac de la crête. Dans la pente, les coucous penchaient leurs petites têtes jaunes en haut de leurs longues tiges. Frémissant de ma cruauté, et me faisant presque violence, j'en prélevai  quelques uns qui formeraient un bouquet pour ma femme, et les entassai dans l'abominable sac en plastique. Honte à toi, prédateur !


Henry D. Thoreau ,  Walden,  traduit par Brice Matthieussent, préfacé par Jim Harrison , annoté par Michel Granger   ( Le Mot et le reste, coll. Attitudes )






4 commentaires:

Anonyme a dit…
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