samedi 6 avril 2013

Petite cure de Nietzsche (2) : Cahuzac ou les engrenages

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Jérôme Cahuzac a eu une appréciation très juste de la situation où il s'était fourré quand, après avoir reconnu devant le juge l'existence de son compte non déclaré à l'étranger, il a affirmé s'être laissé prendre dans l'engrenage du mensonge. On a très bien vu fonctionner cet engrenage, en effet, quand il s'est mis à mentir, comme un arracheur de dents pris d'une frénésie d'arrachage, au Président, à ses collègues ministres, à la représentation nationale.

Mais cet engrenage fonctionnait déjà bien avant que Cahuzac ne traite de billevesées les révélations de Médiapart. Ses protestations mensongères d'innocence avaient été précédées par des années de mensonge par omission. L' "oubli" de déclarer au fisc le fameux compte en faisait partie, de même d'ailleurs, que la décision de l'ouvrir.

C'est que, depuis des années, l'essentiel du fameux engrenage a consisté en réalité à ne rien faire et à le laisser tourner tout seul. Infidèle disciple de Lao-tseu, Cahuzac s'est contenté de pratiquer le non-agir du  rentier heureux laissant son argent travailler pour lui. Sa "faute" -- si faute il y a --  est largement, en somme, de n'avoir rien  fait quand il aurait peut-être été bon de faire quelque chose, quand quelqu'un d'autre à sa place aurait peut-être fait quelque chose : déclarer le compte au fisc ; le clôturer en temps utile ; cesser de bananer les petits camarades. Le destin est souvent (toujours ?) autant le produit de tout ce qu'on n'a pas fait que de tout ce qu'on a fait.

Mais y a-t-il eu faute ? C'en est certainement une du point de vue de l'Etat républicain, de son éthique et de ses règles . Ce n'en est certainement pas une du point de vue du capitaliste bien décidé à mettre à l'abri l'essentiel de ses gains. Ainsi, l'affaire Cahuzac illustre le conflit de deux logiques , à certains égards incompatibles. Cahuzac a été à la fois le ministre du budget d'un Etat républicain et d'un gouvernement socialiste engagés dans la chasse aux fraudeurs, et l'un de ces fraudeurs. Ces deux logiques pouvaient cohabiter, au moins en apparence, tant que le secret n'était pas éventé ; après tout, personne jusqu'ici n'a paru mettre en doute les compétences de Cahuzac en tant que ministre du budget, et  il aurait pu continuer longtemps d'exercer sa fonction à la satisfaction générale sans l'interférence d'autres logiques  -- celle de ses ennemis, prêts à tout pour lui nuire , par exemple en mettant son téléphone sur écoutes,  celle du journalisme d'investigation -- qui ont fait échouer son pari de faire réussir à son entier profit la stratégie du pas vu pas pris . Y aurait-il un côté Monsieur Madeleine fait aux pattes par Javert, chez ce Cahuzac ? Euh..., la comparaison me semble hasardeuse : il manque tout de même le bagne de Toulon ; et puis le Cahuzac n'a pas vraiment la gueule d'un  convict en cavale. Peut-être que dans quelques années...

Cette histoire de logiques concurrentes et contradictoires me conduit à poser la question suivante, qui n'est pas spécialement d'ordre politique : Cahuzac était-il libre de briser  ce fameux engrenage du mensonge et de rendre  effectif et efficient un autre scénario et un autre dénouement ?

Il se trouve qu'au moment où l'affaire Cahuzac a éclaté,  je venais de me plonger avec  délices dans la relecture de  Humain, trop humain , de Nietzsche . Bouquin inépuisablement jubilatoire. Nietzsche y soutient que le libre arbitre est une illusion complaisamment entretenue par des humains égarés par l'orgueil. Rêvant à la triste (?) histoire de Cahuzac, je me suis dit qu'elle pourrait aisément servir d'exemple à sa démonstration.

Selon Nietzsche, nous sommes tous, en effet, le produit d'enchaînements complexes de causes et d'effets le plus souvent non identifiables et non isolables, qui ne laissent guère de place à une liberté qui  serait  -- on se demande bien  pourquoi --le privilège de la seule humanité au sein d'un univers de la dépendance,  entièrement soumis qu'il est à la nécessité. De ce point de vue nietzschéen, l'engrenage du mensonge n'est qu'un des nombreux engrenages qui sont intervenus dans la fabrication du destin d'un Cahuzac bien trop orgueilleux et bien trop sûr de lui, comme nous le sommes tous.

Chez Cahuzac, en effet, l'engrenage du  mensonge -- de ce mensonge-là -- n'est sans doute qu'une pièce d'un engrenage plus vaste, celui de son rapport à l'argent. Cahuzac aime certainement l'argent, il aime en gagner, il n'aime pas en rendre trop au fisc. Son rapport personnel à l'argent a peut-être été  largement déterminé par l'exemple de comportements de membres de sa famille et de sa classe à l'égard de l'argent. Un engrenage personnel doit toujours être envisagé comme une pièce d'un engrenage collectif. Voilà déjà de quoi prédisposer à la fraude le plus intègre des petits garçons, dès la maternelle supérieure.

Cependant, pour expliquer le comportement de Cahuzac, il faut certainement explorer d'autres engrenages que celui-là. Il y a l'engrenage du brillant chirurgien, riche notable honoré et fêté, qui explique sans doute largement son aplomb, son assurance, sa stratégie.

Il y a l'engrenage du militantisme politique, avec son cortège d'amitiés, de solidarités, la prise de responsabilités de plus en plus importantes, l'estime et la confiance des plus hauts personnages de l'Etat. Il y a là de quoi griser le plus modeste des petits garçons.

Il y a l'engrenage de la franc-maçonnerie, avec sa culture du secret.

Il y a l'engrenage de la vie conjugale, qui offre l'opportunité de nouer des liens d'amitié et d'affaires avec des personnages inattendus -- la fameuse bande des ex-gudards --, avant de déboucher sur une procédure de divorce.

Il y a peut-être aussi l'engrenage d'une mollesse intime, d'une pente coupable à la procrastination, qui fait qu'on se contente de se laisser porter, en se disant qu'on passera entre les gouttes, que pas vu pas pris, que rien n'arrivera. Mais on ne peut pas tout contrôler ni prévoir les malveillants qui espionnent vos conversations téléphoniques ni les journalistes trop  curieux et trop obstinés.

Il faudrait sûrement prendre en compte quelques autres engrenages encore. C'est l'intrication de tous ces engrenages organiquement liés, fonctionnant de concert, agissant obscurément pendant des années, qui produit au final les aveux de ce Cahuzac-là, en ces termes-là, ce jour-là, devant ce juge-là, avec ces conséquences-là. Un Cahuzac induit par les traces rémanentes, en lui et hors de lui, d'un "passé"  révolu, traces d'une infinité d'états du mouvement par ailleurs abolis.

Les Romains auraient sûrement donné à la somme de tous  ces engrenages inextricablement mêlés, rebelles à une analyse exhaustive, le nom de fatum de Cahuzac.

Mais alors, que devient la liberté de Cahuzac dans tout ça ? Cahuzac n'est-il pas un être libre, comme chacun d'entre nous ? Et à ce titre, responsable devant la loi et les tribunaux ?

Avant de donner raison à Nietzsche, examinons.

Affirmer qu'il a agi librement, c'est postuler qu'il aurait pu agir autrement. Pour que Cahuzac agisse autrement, qu'aurait-il fallu ?

Il aurait fallu qu'il écoutât la voix de sa raison , qui lui aurait montré clairement les graves dangers auxquels l'exposait une conduite aussi inconsidérée.

Il aurait fallu que sa conscience morale lui en représentât avec force toute l'abomination .

Il aurait fallu que sa volonté , une fois entendus les avis de sa raison et de sa conscience, l'empêchât de poursuivre une entreprise aussi détestable, aussi risquée.

Rien de tout cela ne s'est produit. On doit, semble-t-il, en conclure que :

- Cahuzac n'a pas entendu la voix de sa raison. Elle ne s'est pas manifestée au moment opportun. Pourquoi ? Sans doute est-il des raisons que la raison (pour quelles raisons ?) préfère ne pas connaître , si bien que sa raison a préféré écouter d'autres raisons que celles qu'il aurait fallu.  Sans doute ne pouvait-il en être autrement.  Engrenage... Intrication complexe  d'engrenages subtils...

- sa conscience morale, déficiente, ne lui a pas opposé un infranchissable interdit. Pourquoi ? Sans doute est-il plus d'un accommodement avec la conscience morale , sans compter que la conscience morale des uns n'est pas celle des autres...  Cahuzac étant Cahuzac, et rien d'autre que ce qu'il est, il  ne pouvait sans doute pas  en être autrement. Engrenage ... Intrication complexe d'engrenages subtils...

- sa volonté a été impuissante à l'empêcher d'agir.  Pourquoi ? La volonté de Cahuzac est faible dans certains cas, forte dans d'autres ; sa faiblesse est sa force et sa force sa faiblesse......   Engrenage... Intrication complexe d'engrenages subtils...


Tous ces engrenages qui vont faire que la raison reste muette ou étrangement bavarde, que la conscience morale soit aux abonnés absents ou étrangement complaisante, que la volonté soit défaillante ou étrangement active, sont en effet infiniment  complexes et subtils;  il est probablement impossible d'en décrire et d'en suivre le fonctionnement en toute rigueur ; ils produisent et modifient leurs effets au long d'une vie. C'est par eux que nous sommes agis . Engrenages ou logiques, comme on voudra.  Cela va de la logique de nos atomes à celle de nos raisonnements. Pour connaître un homme et comprendre sa destinée, il suffirait en somme de connaître et de comprendre le fonctionnement de l'ensemble des engrenages interconnectés et interactifs qui l'ont logiquement conduit à être ce qu'il est, à travers une série de choix (ou de non-choix) dans une série de situations. Vaste programme...

Si Cahuzac a agi comme il a agi, c'est qu'il devait en être ainsi. Sinon, Cahuzac aurait été un autre homme, et son destin un autre destin. A la question de savoir s'il pouvait agir autrement qu'il a agi, je réponds donc que non, et la preuve, c'est qu'il a effectivement agi comme il a agi. CQFD . Voilà, si je ne me trompe, un efficace raisonnement par l'absurde .


Et le libre arbitre, dans tout ça ?  

-- Quel libre arbitre ?

C'est pourtant au nom de ce libre arbitre dont tant d'hommes nourrissent, comme lui, l'illusion, que Cahuzac a ajouté le ridicule à l'infamie en demandant pardon à ceux qu'il avait trompés. Puisqu'on n'était pas libre d'agir autrement qu'on a agi, à quoi bon la honte et le regret, sinon pour se concilier dans le futur l'indulgence des citoyens et des juges ? Et pour tenter de sauver l'image d'un adulte responsable et respectable quand on n'est qu'un tout petit garçon très peu responsable  et  très relativement respectable. Que tout soit perdu, fors l'image ! Ainsi voit-on un Cahuzac, un Strauss-Kahn, engager à grands frais avocats de renom, thuriféraires et cireurs de pompes pour repeindre, replâtrer leur image flattée de people à l'intention du populo. Quant à avoir assez de couilles au cul pour assumer ce qu'ils sont en réalité, inutile de compter sur eux. Ils laissent cette franchise à d'autres, bien moins favorisés qu'eux par le sort et la fortune, par exemple, à Vasvija, cette Gitane, membre d'un réseau de voleurs, qui, devant le tribunal correctionnel de Paris, a déclaré : "Voler, manger, voler, c'est ma vie". Voilà une franchise exemplaire. Mais tout le monde n'a pas la chance d'être né Gitane bosniaque dans un camp de réfugiés ou dans un bidonville et de ne pas être allé à l'école. Il est vrai que ces gens, n'ayant à peu près rien à perdre, n'ont guère de mérite à assumer ce qu'ils sont. Ils ignorent, ces incultes, les nécessités raffinées des précautions cosmétiques . Il est décidément certains malfrats auxquels on accorderait plus aisément son estime qu'à certains de nos grands tartuffes médiatisés.

Non, il ne sert à rien de regretter ses "erreurs" et ses "fautes", puisqu'il était impossible qu'elles ne fussent pas commises. Il aurait suffi, certes, de paramétrages très légèrement différents pour qu'elles  fussent évitées, mais le Cahuzac réel n'en a pas été doté. Ainsi soit-il.

En revanche, à l'instar de Vasvija la Gitane, on devrait toujours  assumer ses "erreurs" et ses "fautes", ses "vices" autant que ses "vertus" , c'est-à-dire en assumer toutes les conséquences, puisque, si on n'avait pas vécu comme on a vécu, on ne serait pas soi. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas changer ; l'univers des possibles n'en est pas pour autant ouvert à l'infini, mais il y a de la marge. Ce que nous appelons notre liberté, c'est l'éventail de nos probabilités statistiques ; et la possibilité de changer passe par la connaissance et par la réflexion . C'est du moins l'enseignement que je tire personnellement de la lecture de ces passages de Humain, trop humain . Au fond, cette logique d'une mollesse intime, dont je supposais l'existence chez Cahuzac, peut-être que ce n'est pas si faux que ça : je le vois bien se laissant porter par sa logique d'homme riche, par la logique de sa richesse, de son seul intérêt financier, au détriment de ses autres logiques.

C'est encore au nom de cette illusion de libre arbitre que la justice va  demander des comptes à  Cahuzac, comme s'il était responsable de sa conduite. Car on pense généralement que, pour que l'exercice de la justice soit possible, il faut postuler que les hommes sont responsables de leurs actes, qu'ils sont libres. Pour vivre en société, peut-être les hommes ont-ils besoin d'entretenir cette fiction de liberté. Peut-être... mais au risque de s'emberlificoter dans les problèmes insolubles que pose la prétention de tracer une frontière stricte entre le bien et le mal. Laissons donc ces délicats tourments aux âmes religieuses. Préoccupons-nous seulement de logique.

Pour en revenir à l'aspect politique de cette affaire, si la conduite de l'homme Cahuzac est le produit de ses logiques personnelles, ces logiques ont interféré avec la logique du mouvement politique auquel il appartient ; politiquement parlant, il est des logiques un peu plus simples, un peu moins tordues que celles de Cahuzac, et qui, en plus, peuvent se rejoindre au sein d'un ensemble politique homogène engagé dans un combat clair ; la logique des logiques semblables fédérées est saine : plus elles sont proches les unes des autres, au sein d'un parti politique, plus la probabilité d'un coup fourré du style Cahuzac y est faible. La social-démocratie française n'a sans doute pas fini de sursauter à des coups de tonnerre façon Strauss-Kahn ou Cahuzac ; c'est sans doute le prix à payer pour avoir voulu construire le grand parti social-démocrate, en célébrant le mariage de la carpe et du lapin.

Politicien de gauche les jours pairs et spéculateur les jours impairs (ou l'inverse), carpe le jour et lapin la nuit (ou l'inverse), Cahuzac a préféré faire passer la logique de ses intérêts privés d'homme riche avant celle de l'intérêt public dans un pays où l'immense majorité des citoyens a des problèmes pour boucler les fins de mois . Sachant ce qu'il est, on pouvait, sinon s'y attendre, du moins l'appréhender . Cahuzac est très typique d'une certaine façon de comprendre et de pratiquer le "socialisme", dans certains milieux "de gauche", mais peut-être est-ce là un peu trop galvauder ces beaux mots . Il paraît que, parmi ses amis politiques, beaucoup trouvent fort légitime le mariage de l'argent et de la social-démocratie . Se dire de gauche tout en s'en mettant plein les fouilles est, paraît-il, très tendance. Fort bien, mais peut-on compter sur ces gens-là pour mener avec suffisamment d'énergie le combat contre la fraude fiscale, qui ne compte pas pour rien dans le déficit du pays ? Peut-on  sérieusement compter sur une nomenklatura de nantis pour mener une politique de justice sociale?

Puisqu'on parle de justice, comment, si le libre arbitre n'existe pas, un tribunal peut-il être fondé à demander des comptes à quelqu'un qui n'a pas pu agir autrement qu'il a agi ?

Nietzsche, qui, dans Humain, trop humain, nous administre la démonstration, à mon sens convaincante, de l'inexistence du libre arbitre, explique cependant très bien la raison d'être des peines et des châtiments, sans qu'il soit besoin de les justifier par la responsabilité, fondée sur la croyance en une illusoire liberté, des "coupables". Les communautés humaines, explique-t-il, sont incessamment menacées dans leur équilibre et, à la limite, dans leur existence, par les attaques de prédateurs : ce sont les  délinquants et les criminels. Il faut donner au mot prédateur le sens qu'on lui donne quand on parle de la nature. Les prédateurs humains, en effet, prétendent se soustraire au règles sociales pour rétablir à leur profit la violence de l'état de nature. La menace n'est pas à prendre à la légère, on en mesure très bien la gravité dans le cas de ces pays d'Amérique latine où sévissent sur une grande échelle des gangs adonnés au trafic de drogue, aux enlèvements,  au racket, dont les activités déstabilisent toute la société. Punir ceux qui violent les lois de la communauté, c'est les rejeter hors de celle-ci, dans l'état de nature, c'est en retourner contre eux la violence,  cette même violence dont ils la menacent , en faisant en sorte que le préjudice qu'ils subiront soit plus grand que l'avantage qu'ils avaient escompté.

On doit donc souhaiter que Cahuzac subisse dans toute leur étendue et dans toute leur rigueur   l'opprobre et les sanctions pénales qu'appelle sa conduite de prédateur. Sa logique est en effet, comme celle de tout délinquant, une logique de prédateur. Cette logique de prédateur est celle du capitalisme. Il n'est pas impossible que la logique des gangs et  des cartels du  crime ne soit rien d'autre que la logique capitaliste poussée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Cahuzac incarne dans sa personne, jusqu'à la caricature, la contradiction de deux logiques, celle de l'Etat de droit démocratique, soucieux de l'intérêt général, et celle du capitalisme, uniquement soucieux d'intérêts privés. Le premier essaie tant bien que  mal d'imposer quelques règles et quelques freins au second.  Tolérer que subsiste l'économie capitaliste dans un Etat de droit démocratique, c'est tolérer la présence du loup dans la bergerie, en faisant le pari qu'on va réussir à le domestiquer . Cette contradiction, c'est celle où se débat depuis ses origines, sans aucune chance d'en sortir, la social-démocratie .

Bien entendu , la justice devra tenir compte de l'étendue de la responsabilité de Cahuzac, de l'existence d'éventuelles circonstance atténuantes : sa richesse, par exemple. Se représente-t-on en effet toute la puissance torturante de la tentation de frauder le fisc, quand on est riche ? Les pauvres n'ont aucun mérite à ne pas céder à la tentation d'ouvrir un compte clandestin en Suisse. Ils n'imaginent même pas combien, pour un riche, c'est dur de se refuser à y céder ! Si j'avais été Cahuzac, je crois que j'aurais craqué, moi aussi. Que celui qui n'a jamais péché...

Pour autant, je ne serai pas de ceux qui verseront une larme sur le malheureux Cahuzac , vu le grand nombre de nécessiteux. Car le pauvre Cahuzac semble n'être qu'un parmi bien d'autres, toutes tendances politiques confondues. Que ces gens-là, qui sont tous des privilégiés de la fortune, ne se sont-ils au moins abstenus de faire de la politique ? Car  le fraudeur tranquille sur le point de participer à l'action d'un pouvoir qui demande des sacrifices à la masse des citoyens modestes devrait au moins avoir la décence de s'abstenir. Fraudeur fiscal et ministre du budget, quelle honteuse, quelle désastreuse association . Fraude fiscale + blanchiment de fraude fiscale + faux et usage de faux  + parjure : ça fait beaucoup pour un seul dignitaire du PS . C'est ce que se dit le citoyen modeste, dans sa logique modeste. Mais les gens tels que Cahuzac semblent obéir, toute honte bue, à une autre logique que les citoyens moyens. C'est grand dommage pour la démocratie et pour l'Etat de droit. Souhaitons que l'affaire Cahuzac ait au moins cette vertu de faire que, désormais, on y   regarde à deux fois avant de confondre les carpes et les lapins.



Nietzsche , dans Le Voyageur et son ombre  (Humain, trop humain, II, 2), écrit :


"   11.     Le libre arbitre et l'isolement des faits.

     Notre perception courante, imprécise, prend un groupe de phénomènes pour une unité et l'appelle un fait ; entre celui-ci et un autre fait, elle ajoute par l'imagination un espace vide, elle isole chacun des faits. En réalité, agir et connaître ne sont pas des suites de faits et d'intervalles vides, mais un flux constant. Or, la croyance au libre arbitre est précisément inconciliable avec la représentation d'un écoulement constant, unique, indivis, indivisible : elle suppose que tout acte distinct est isolé et indivisible ; elle est un  atomisme en matière de vouloir et de connaissance. -- De même que nous comprenons les caractères de façon imprécise, de même faisons-nous des faits ; nous parlons de caractères identiques, de faits identiques  : il n'existe rien de tel. Cependant, nous ne louons et ne blâmons qu'en vertu de ce faux postulat qu'il y a des faits identiques, qu'il existe un ordre hiérarchisé de genres de faits auxquels correspondrait un ordre hiérarchisé de valeurs ; donc, nous n'isolons pas seulement les faits un à un, mais aussi à leur tour les groupes de faits prétendument identiques ( actions bonnes, mauvaises, compatissantes, envieuses, etc.) -- commettant dans les deux cas une erreur. -- Le mot et le concept sont la raison visible qui fait que nous croyons à cet isolement de groupes d'actions : ils ne nous servent pas seulement à désigner les choses, c'est la vérité de celles-ci  que nous nous figurons à l'origine saisir par eux. Maintenant encore, les mots et les concepts nous induisent continuellement à penser les choses plus simples qu'elles ne sont, séparées l'une de l'autre, indivisibles, chacune étant en soi et pour soi. Il y a, cachée dans la langue, une mythologie philosophique qui perce et reperce à tout moment, si prudent que l'on puisse être par ailleurs. La croyance à la liberté du vouloir, c'est-à-dire des faits identiques et des faits isolés, a dans la langue son évangéliste et son défenseur persévérants .    "

"   12 .    Les erreurs fondamentales.

    Pour que l'homme puisse éprouver un plaisir ou un déplaisir quelconques en son âme, il faut qu'il soit dominé par l'une de ces deux illusions : ou bien il croit à l'identité de certains faits, de certains sentiments, et alors la comparaison de ses dispositions actuelles avec d'autres anciennes, qu'il posera pareilles ou différentes ( ce qui se produit dans toute remémoration) lui causera dans l'âme un plaisir ou un déplaisir ; ou bien il croit au libre arbitre , comme lorsqu'il se dit : " Je n'aurais pas dû faire cela " , " cela aurait pu tourner autrement ", et de là il tire également plaisir ou déplaisir. Sans ces erreurs qui sont à l'oeuvre dans tout plaisir et tout déplaisir de l'âme, jamais il ne se serait créé une humanité, -- avec ce sentiment foncier que l'homme est le seul être libre dans le monde de la dépendance, l'éternel thaumaturge , qu'il agisse bien ou mal, la prodigieuse exception, le suranimal, le Presque-Dieu, le sens de la création, l'indispensable présence, la solution de l'énigme cosmique, le grand souverain et le grand contempteur de la nature, l'être qui nomme sa propre histoire histoire universelle ! Vanitas vanitatum homo.  "

                           

"  22.     Principe d'équilibre.

   [...] Au sein d'une communauté dans laquelle tous s'estiment de poids égal, il existe, contre les délits, c'est-à-dire contre les violations du principe d'équilibre, l'opprobre et le châtiment ; l'opprobre est un contrepoids mis dans le plateau contre l'individu coupable d'empiétement, qui s'est, par cet empiétement, procuré certains avantages, mais qui, en retour, subit maintenant du fait de l'opprobre un détriment qui contrebalance les avantages précédents et même l'emporte sur eux. Il en est de même pour le châtiment : il met dans la balance, contre la prépondérance que tout malfaiteur se promet, un contrepoids beaucoup plus grand, le cachot contre la violence, la restitution et l'amende contre le vol. On rappelle ainsi au criminel qu'il s'est, par son acte, exclu de la communauté et des avantages de sa morale : elle le traite comme un être inégal, un faible, qui se tient en dehors d'elle ; c'est pourquoi le châtiment n'est pas seulement un acte de représailles, il contient quelque chose de plus, quelque chose de la dureté de l'état de nature ; c'est à celui-ci, justement, qu'il veut faire penser .

Nietzsche,  Humain, trop humain , Le Voyageur et son ombre , traduit par Joseph Rovini,  Gallimard, Folio/essais )


Additum   ( 09/ 04/ 2013 ) -

Le sénateur socialiste Gaëtan Gorce dénonce sur son blog " la dérive clanique du PS " et la confiscation de ce parti par "une bourgeoisie d'appareil " , trop^souvent habitée par un "sentiment d'impunité", à l'instar d'un Strauss-Kahn hier, d'un Cahuzac aujourd'hui. Le choix politique de François Hollande est aujourd'hui de décider sur qui, au PS, s'appuyer pour mener une authentique politique de gauche.




La pesée des âmes au tribunal d'Osiris

1 commentaire:

JC a dit…

"Que celui qui n'a jamais péché...!"
Jésus-Christ, fraudeur