lundi 1 avril 2013

Jeannot fait de la résistance

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C'est un petit garçon adorable . Jamais contrariant. Point du tout coléreux. Affectueux. Toujours souriant. La crème des petits garçons. Comme toute mère rêve d'en avoir un. Doté d'un joli filet de voix, au surplus. Il connaît des chansons, qu'il chante, pour le plus grand ravissement des amies de sa maman. Il chante, dès qu'on le lui demande.

Et puis du jour au lendemain, comme ça, sans daigner donner ses raisons, il décide qu'il ne chantera plus. Plus moyen d'obtenir de lui le moindre son mélodieux. Et si ce n'était que cela. Mais il refuse tout. Selon un scénario immuable :

-- Jean, va me chercher ça (un ustensile de cuisine, un brin de persil au jardin... )

-- Oui  maman.

Il fait trois pas, se ravise, s'arrête .

--Non.

Et rien à faire pour obtenir, par le raisonnement, la négociation, la persuasion, qu'il revienne sur ce non . Mulet définitivement rétif .

Jeannot, sans savoir bien pourquoi, est entré en résistance.

Négocier, la mère n'a pas que ça à faire. Autoritaire, au demeurant, dans le style campagnard. Il faut obtenir la soumission de l'obstiné, coûte que coûte.

Elle a donc mis en place un dispositif qui lui semble propre à forcer la résistance du récalcitrant. Une grande bassine pour les lessives, qu'elle remplit d'eau froide, tirée à la pompe installée sur le puits, dans la cour. Elle saisit le marmot par les pieds et le suspend, tête en bas, au-dessus du récipient. Puis elle le descend, jusqu'à ce que son front touche la surface de l'eau. Quelquefois même, elle doit le descendre un peu plus bas.

Il est terrifié. Il ne doute pas que, s'il ne cède, sa mère ne le descende plus bas encore. Elle va le noyer, c'est sûr .

Alors il cède. Promet tout ce qu'on voudra.

Il aura fallu tout de même un certain nombre de séances pour qu'il cède définitivement.

Bien des années après, le souvenir de sa rencontre avec la surface grise de l'eau froide était encore si vif qu'il datait le souvenir de ses six ou sept ans.

--Mais non, a rectifié sa mère interrogée, tu avais deux ans et demi.

Deux ans et demi !!?? … C'est l 'époque de la naissance de la petite sœur … Jalousie de fils unique soudain privé de son droit exclusif à l'affection de maman ? Ce serait là une explication plausible à sa crise de révolte. Mais il n'en saura sans doute jamais rien.

La seule excuse qu'il trouvera plus tard à sa mère, c'est que, dépassée sans doute par ce refus catégorique, obstiné, permanent, inexplicable, elle s'était trouvée incapable d'imaginer un autre recours que ce que l'adulte qu'il est devenu comprend comme une forme de torture.

Une mère sans imagination. Comment son cœur de mère a-t-il pu lui faire défaut à ce point ?

Plus tard, il ira jusqu'à se dire : elle n'a pas fait seulement semblant de vouloir me noyer, elle a vraiment voulu me noyer. Qu'est-ce qui se serait passé si je n'avais pas cédé ? Il imagine la rage de meurtre dans la tête de cette mère dépassée, de cette mère qu'il aura pourtant aimée jusqu'à l'adoration, même après ça .

A présent que, depuis bien des années, elle n'est plus là, elle n'est pas devenue pour lui une étrangère au point qu'il soit capable de la juger sans appel. Il se contente de se tenir éloigné, avec effroi, de ça.

Il faut dire qu'en ces temps anciens, on ne lisait pas encore Françoise Dolto. En revanche, c'était le temps où, dans les caves de la rue Lauriston … Question d'ambiance, sans doute... Effet de mode … Est-ce que sa mère aurait trouvé la recette dans un numéro de Modes et travaux ? On en rit... on en rit... n'empêche que...

Un tout petit garçon de deux ans et demi. Tiens, voilà maintenant qu'il se souvient d'avoir croisé, en bas de l'escalier qui menait à l'appartement réquisitionné, un jeune officier allemand.

-- Oh ! Le choli bedide garzon !

-- Sale Boche !

Irrécupérable !



Mieux vaut être résistant que bourreau .








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