dimanche 21 avril 2013

Le temps des cocottes-minute

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Pour éviter tout débordement au cours de la grande manifestation pour tous contre le mariage  pour quelques uns, l'Eglise, de concert avec les pouvoirs publics, avait multiplié condamnations de la violence et appels à la sérénité. Vers dix heures, ce dimanche d'avril, l'immense cortège  ( un million de personnes selon les organisateurs, dix mille selon la police ) s'ébranla du parvis de la Défense en  direction de la Concorde . Peut-être, cependant, que partir de la Concorde pour arriver à la Défense eût été plus judicieux, compte tenu des circonstances, mais personne, apparemment, n'y avait pensé.

C'est sur les Champs-Elysées que les choses se gâtèrent. Une douzaine  d'engins, bourrés de boulons, de billes et de clous, explosèrent à quelques secondes d'intervalle tout au long de l'immense (voir plus haut) cortège. Ce fut le carnage. Le triste record du 11 septembre 2001 fut largement battu. Il fut impossible de recoller convenablement les morceaux de Friskies de Barzoï, l'égérie du mouvement. A couper aux manifestants l'envie d'attaquer le sandwich jambon-beurre qu'ils s'apprêtaient à sortir du sac à dos, car il était midi.

Le dimanche suivant, en la cathédrale Notre-Dame, eut lieu un service solennel en l'honneur des victimes. Devant un parterre serré au premier rang duquel on reconnaissait les membres du gouvernement, les représentants de toutes les confessions et de nombreuses personnalités de la société du spectacle, le cardinal Quatre-Vingt-Trois ouvrit avec sa clé personnelle la porte du tabernacle pour y récupérer les Saintes Bricoles. Il eut le temps d'apercevoir un objet qui ressemblait à une paire de fesses, portant l'inscription : "Et mon cul, tu l'as vu ? ". Puis ce fut l'explosion. Détachée du tronc, la tête du  prélat survola celles des fidèles médusés avant d'atterrir sur le parvis. Une sortie en boulet de canon pour un futur canonisé.

Le soir même parvint à l'A.F.P. un message  signé d'un groupe encore inconnu, l' AMI ( Amicale des Musulmans Indignés ), revendiquant l'attentat de Notre-Dame et ceux du dimanche précédent, et qui se terminait par la formule de salutation suivante : " A la prochaine, et à la bonne vôtre ! ".

On imagine l'effet produit sur des cervelles déjà bien enflammées. En dépit des condamnations de la violence et des appels à la sérénité lancés par l'Eglise, de concert avec les pouvoirs publics, les jours qui suivirent furent marqués par des attentats sanglants contre des mosquées, des boucheries halal, des quartiers d'immigrés. Ils étaient revendiqués par des groupes inconnus jusque là, tels que les Amis Brutaux du Christ ( A.B.C.), les Partisans de la Chrétienté Française (P.C.F.)  etc. Ces actes, vigoureusement condamnés par l'Eglise, les corps constitués et diverses personnalités des Arts et Lettres, donnèrent lieu, comme on s'en doute à de multiples et atroces représailles, elles aussi vigoureusement condamnées, mais il était trop tard. L'heure était à l'action. A la fin de leurs lettres de revendication, les uns et les autres se jetaient invariablement à la tête la sinistre formule : "A la prochaine, et à la bonne vôtre " .

Dès lors, ce fut l'engrenage de la guerre civile prédite par feue Friskies de Barzoï. Elle dura dix années, au cours desquelles les horreurs de la Saint-Barthélémy et de l'Irak post-Bush furent reléguées aux oubliettes de l'Histoire.  De rares épisodes d'accalmie étaient bientôt interrompus par d'opportunes flambées de violence, comme celle qui détruisit la grande mosquée de Lyon lors de la prière du vendredi, ou le grand incendie du Sacré-Coeur de Paris, précédé d'un assaut en règle à la kalachnikov et à la grenade, à l'heure de l'office dominical. " A la prochaine, et à la bonne vôtre ! " était devenu l'universel slogan. On se le balançait en même temps qu'une bombe, pour un oui pour un non, façon cantique ou façon rap. Jusqu'à ce qu'enfin (tout arrive) on entrevoie un début d'apaisement, le jour anniversaire du début des troubles interconfessionnels, seulement célébré par une bombinette dans une modeste église d'un patelin perdu du Nord-Cantal, et une autre dans une salle de prières du XXe arrondissement. " Pas possible, dit à son vicaire le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, en reposant son fusil d'assaut sur le parapet du grand autel transformé en bunker, j'ai cru entendre les oiseaux chanter. Tiens, je vais en profiter pour aller pisser. " . On sentait poindre en effet dans les rangs clairsemés des deux partis une certaine lassitude ; l'heure d'effacer du souvenir les traces d'un passé sanglant semblait avoir sonné.

Ce jour-là justement, dans les chaix d'un château réputé du Haut-Médoc loués pour la circonstance, l'Amicale Oecuménique des Coopérateurs de l'Oeuvre Curative Anticonfessionnelle ( A.O.C.O.C.A) fêtait le dixième anniversaire de sa fondation, en présence de son inamovible président, Roustlan Jambrunov. C'était d'ailleurs la dernière fois que ses membres se réunissaient car l'Amicale, considérant qu'elle avait atteint ses buts, avait décidé de se dissoudre. Dans son allocution de bienvenue, le Président se félicita que l'annihilation presque totale des combattants des deux camps , résultat de dix années d'empoignades ininterrompues, rendît enfin envisageable le retour à la paix civile. " Notre action persévérante, déclara-t-il, a aidé  nos  frères croyants à clarifier leurs positions respectives, et à relancer leur débat chaque fois que ce fut nécessaire. Regrettons toutefois qu'ils aient cru devoir céder à la funeste tentation de la violence . Dommage qu'il en reste aujourd'hui si peu. J'aurais aimé discuter un peu théologie avec eux, mais plus personne, de nos jours, n'ose afficher sa confession. Quelle tristesse. " Puis, après avoir remercié une marque connue de cocottes-minute, " dont l'irréprochable qualité a grandement facilité nos démarches ", il laissa la parole à la centaine de militants réunis, pour les questions diverses.

Un participant s'étonna que la bonne ville voisine de Bordeaux eût été presque totalement épargnée par les troubles . " Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi, fit le Président, mais que voulez-vous, je le confesse un peu comme une tare : Juppé m'est sympathique ; et  quelle belle ville : ma femme ne la connaît pas, je compte la lui faire visiter, alors, vive la paix civile ".  Un autre demanda : " Quid de nos amis israélites ? Curieusement, on ne compte presque aucune victime dans leurs rangs. "  -- Leurs effectifs sont négligeables, répondit le Président, et d'ailleurs, ils ont déjà beaucoup donné pendant la dernière guerre. " Un troisième fit remarquer que les orthodoxes, eux non plus... -- J'avais de bons copains dans la bande, trancha le Président, alors raison suffisante pour leur foutre la paix " . " Et les protestants ? demanda un quatrième. -- Bof, ils sont tous athées. Et puis, conclut-il, avec un brin de lassitude dans la voix, on n'allait pas non plus verser dans l'hystérie anti-religieuse : j'ai toujours  personnellement détesté les extrémistes."

Puis l'on mangea et l'on but. A l'heure de se quitter, le Président Roustlan Jambrunov déclara l'Amicale dissoute. Il tint à porter un dernier toast. " Mes amis, leur dit-il, sur un ton de sollicitude quelque peu factice, et enveloppant l'assemblée du regard faussement paternel de l'homme d'action qui sait qu'il va devoir se séparer de ses vieux compagnons de route quand vient l'heure d'effacer ses traces et de brouiller les pistes, mes chers amis, à la prochaine, et  à la bonne vôtre  !  ".

Pendant que les congressistes s'éloignaient, il en évaluait discrètement le nombre. Apparemment que le stock de cocottes-minutes  encore inutilisées suffirait à éviter, en débarrassant à temps la terre de ce ramassis  d'andouilles ,  que les représentants de la " loi " ( quelle loi ? je t'en foutrais de la loi, vive l'anarchie! ) ne  viennent quelque jour frapper à sa porte. Car d'autres tâches l'attendaient. " Ce ne sont  malheureusement pas les andouilles qui manquent, se disait-il. On peut être sûr qu'une fois accompli le nécessaire travail de nettoyage, il en restera toujours  encore quelques unes pour venir vous faire chier. Et même, s'il n'en reste qu'une... " .

A suivre ...





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