dimanche 28 avril 2013

Thoreau , rêveur d'eau

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Dans sa préface à la nouvelle traduction française de Walden , de Henry David Thoreau, Jim Harrison nous confie que son pére "était obsédé par Thoreau", qu'il plaçait au premier rang des écrivains américains, avec John Steinbeck. En France, Thoreau reste bien moins connu que d'autres grands écrivains américains du XIXe siècle, tels que Poe, Melville ou Henry James. En dehors de son livre le plus connu, Walden ou la vie dans les bois, les traductions de ses autres oeuvres restent rares et relativement confidentielles. Et même Walden reste chez nous un livre assez peu lu.

Et pourtant, quel magnifique et exaltant chef-d'-oeuvre ! A l'instar du père de Jim Harrison, je serais tenté de le placer au tout premier rang des grands classiques de la littérature mondiale. La méditation que Thoreau nous y  fait partager sur les rapports de l'homme à la Nature est aussi profonde et belle que, dans le domaine francophone, celles d'un Rousseau, d'un Giono ou d'un Ramuz. Je le place même au-dessus de ces très grands écrivains, et il me paraît juste de le faire dans la mesure où Thoreau joue sur ce thème une partition personnelle, originale et singulière, irréductible à celles de ses prédécesseurs et successeurs. Une partition inoubliable quand on l'a une fois entendue.

Walden est le récit de l'expérience de vie que mena Thoreau, à partir de 1845 ( il est alors âgé de vingt-huit ans) jusqu'en 1847, au bord du lac  Walden, à quelque distance de la ville de Boston. Dans les bois , sur la rive du lac, il construit de ses mains une cabane et y mène une vie apparemment  simple, mais en réalité d'une grande richesse intérieure, en symbiose avec le monde naturel, retrouvant des valeurs auxquelles la société moderne a, pour son malheur, tourné le dos.

Un des plus beaux chapitres du livre, Les Lacs, n'est pas sans évoquer la célèbre cinquième Promenade des Rêverie du promeneur solitaire, où Rousseau décrit cet état de plénitude, qu'il définit comme un sentiment de l'existence, savouré au bord du lac de Bienne. Rousseau y décrit peu le lac lui-même ; ce qui compte, c'est l'état de rêverie sans pensée induit par le rythme régulier des vaguelettes venant mourir sur le rivage. En somme, chez lui, le monde naturel passe au second plan, il est le point de départ d'une expérience existentielle et d'une analyse psychologique, où  c'est l'homme qui importe. La rêverie de Thoreau est bien différente, en ce qu'il se présente avant tout comme un témoin du monde naturel. Sa contemplation se nourrit au contraire d'une observation attentive, précise, exacte, comme dans cette page où il décrit la surface du lac :

"   Debout sur la plage de sable uni qui s'étend du côté est du lac, par un calme après-midi de septembre, où une légère brume estompait les contours de la rive opposée, j'ai compris d'où vient l'expression " la surface du lac, lisse comme un miroir ". Si vous renversez la tête en bas, il ressemble au plus mince fil de la Vierge tendu à travers la vallée et miroitant devant les lointains bois de pins en séparant une couche de l'atmosphère de la suivante. Pour un peu, on se croirait capable de marcher en dessous à pied sec pour rejoindre les collines opposées et l'on dirait que les hirondelles qui l'effleurent de leur aile pourraient s'y percher. De fait, elles plongent parfois sous cette ligne, comme par erreur, et sont aussitôt détrompées. Quand on regarde le lac vers l'ouest, on est obligé de se servir de ses deux mains pour se protéger du soleil reflété autant que du vrai, car tous deux sont également brillants ; et si, entre les deux, vous examinez la surface du lac d'un oeil critique, elle est littéralement aussi lisse que le verre, sauf aux endroits où les insectes patineurs, dispersés sur toute son étendue à intervalles réguliers, font jaillir, par leurs mouvements dans le soleil, les étincelles les plus légères qu'on puisse imaginer, ou peut-être là où un canard se nettoie les plumes, ou encore, comme je l'ai déjà dit, une hirondelle l'effleure de si près que son aile la touche. Peut-être, au loin, un poisson saute à trois ou quatre pieds en l'air, décrit un arc de cercle, et un vif éclair surgit à l'endroit où ce poisson jaillit, puis un autre là où il retombe dans l'eau ; parfois, l'arc argenté" est entièrement visible; ou encore, çà et là, un duvet de chardon flotte parfois sur l'eau, les poissons se ruent dessus, et de nouveau la surface se ride. Elle est comme du verre fondu, refroidi mais pas encore solidifié, et les quelques pailles qu'elle contient sont aussi pures et belles que les imperfections du verre. On aperçoit souvent une eau encore plus lisse et sombre,comme séparée du reste par une toile d'araignée invisible, le barrage des nymphes d'eau posé dessus. Du haut d'une colline, vous voyez les poissons sauter presque partout ; car aucun brocheton ni vairon ne gobe un insecte sur cette surface polie sans à l'évidence troubler l'équilibre du lac tout entier. On constate avec stupéfaction la réclame inouïe dont ce simple fait bénéficie, -- ce poisson assassin sera démasqué --, et de mon lointain point de vue j'aperçois les cercles concentriques quand ils ont une demi-douzaine de verges de diamètre. Vous pouvez même distinguer à un quart de mile de distance un tourniquet ( Gyrinus ) qui avance sans arrêt sur la surface unie ; car il y trace un léger sillon qui produit une ligne bien visible bordée de deux lignes divergentes, tandis que les patineurs glissent dessus sans la perturber de manière appréciable. quand la surface est très agitée, il n'y a ni patineur ni tourniquet dessus, mais on dirait que par temps calme ils quittent leur refuge pour s'aventurer loin du rivage en glissant par brèves saccades jusqu'à explorer toute la surface. Par une de ces belles journées d'automne où l'on goûte pleinement la chaleur du soleil, c'est une occupation apaisante que de rester assis sur une souche à une altitude telle que celle-ci au-dessus du lac, pour observer les rides circulaires qui sans cesse s'inscrivent sur cette surface sinon invisible parmi les reflets du ciel et des arbres. Aucune perturbation ne vient troubler cette immense étendue, qui ne soit aussitôt calmée et doucement amortie, comme lorsqu'on agite un vase rempli d'eau et que les cercles tremblants en atteignent les bords avant que l'eau ne redevienne étale. Nul poisson ne bondit, nul insecte ne tombe dans le lac sans que des rides concentriques n'en proclament la nouvelle en lignes de beauté, comme un constant débordement de sa fontaine, la douce pulsation de sa vie, le soulèvement de son sein.  Les frémissements de joie ne se distinguent pas des tremblements de douleur. que les phénomènes liés au lac sont paisibles ! L'oeuvre de l'homme brille encore, comme au printemps. Oui, chaque feuille et chaque brindille, chaque pierre et toile d'araignée étincelle à présent en milieu d'après-midi, comme si la rosée d'un matin de printemps les recouvrait encore. Le plus léger mouvement d'une rame ou d'un insecte engendre un éclair lumineux ; et si la rame tombe, l'écho en est délicieux !

En un tel jour de septembre ou d'octobre, Walden est un parfait miroir de la forêt, serti de pierres aussi précieuses à mes yeux que si elles étaient plus rares ou de grand prix. Rien de si beau, de si pur, et en même temps de si vaste qu'un lac, ne se trouve sans doute à la surface de la terre. Eau de ciel. Il ne requiert aucune clôture. Les peuples vont et viennent sans le souiller. C'est un miroir qu'aucune pierre ne peut briser, dont le vif-argent ne se ternira jamais, dont le tain est sans cesse réparé par la Nature ; aucune tempête, nulle poussière ne peut obscurcir sa face toujours limpide ; -- un miroir dans lequel toute impureté qu'on lui présente coule, balayée, effacée par la brosse vaporeuse du soleil -- ce léger, ce radieux torchon à poussière --, qui ne garde aucune haleine soufflée sur ses eaux, mais exhale plutôt la sienne en nuages flottant très haut par-dessus sa surface, tout en demeurant reflétée en son sein. "

Page somptueuse, symphonie de traits musicaux sous l'archet du soleil, rythmée par la dialectique des contraires  --  du visible et de l'invisible , de l'envers et de l'endroit , de l'équilibre et du déséquilibre, du mouvement et de l'immobilité , du microcosme et du macrocosme --, où la précision exacte des notations, la force évocatrice des métaphores ont mission de dire et d'exalter la merveille. Car il s'agit bien, loin de tout souci de réalisme naturaliste, de merveille et d'émerveillement. On comprend, en lisant ces lignes, l'admiration que Proust (dont tant de pages sont d'une inspiration très proche) vouait à Thoreau, et l'on y prend la mesure des pouvoirs spécifiques de la littérature, seule capable de concentrer et de mettre en résonance tant de choses en si peu d'espace... Si peu d'espace, vraiment ? La rêverie poétique où Thoreau nous entraîne s' ouvre à l'infini. Un univers dans la coupe d'un lac...

La beauté est-elle dans le monde ? Est-ce nous qui l'y mettons ? Cette page, en tout cas , illustre une des vocations de la littérature : chanter à la fois la beauté du monde et l'émotion qu'elle fait se lever en nous. Thoreau fait l'amour au monde avec les yeux, avec les mots.

Dans l'Eau et les rêves, Gaston Bachelard, autant que je m'en souvienne, ne se réfère pas à Thoreau, ce grand poète de l'eau, qui explore ici  une forme bien particulière de la poésie de l'eau : celle de la surface, plaque sensible, pur et impalpable film , sur lequel s'impriment fugitivement les mouvements de la vie.

Ces "lointains amants de la nature" , pour reprendre le mot ironique de Thoreau, que les hommes sont presque tous, passent leur existence   au milieu des merveilles ; ils ont littéralement le nez dessus, sans presque jamais parvenir à les voir. C'est qu'ils ne voient qu'eux-mêmes dans le miroir que la Nature leur tend ; mais Thoreau, lui, est passé de l'autre côté du miroir.  La puissante sensation de dépaysement que procure la lecture de Walden tient aux dons exceptionnels d'observation de l'auteur, des dons qu'il exploite généralement sans aucun souci utilitaire, au gré de ses curiosités, un peu à la façon d'un enfant  : Thoreau à plat-ventre sur la glace du lac, en train d'admirer la formation des bulles d'eau par en-dessous, la scène vaut son pesant de canneberges ! Sous son regard, le monde minéral, aquatique, végétal, animal, tout autour de sa cabane, au bord du modeste étang de Walden, à moins de deux miles du centre du village de Concord, est quotidiennement le théâtre d'événements merveilleux . Il suffit de savoir regarder, peut-être surtout de vouloir regarder.

Ce livre dispense une incomparable leçon de vie parce que son auteur noue avec la Nature une relation qu'ont connue nos lointains ancêtres ou les peuples "primitifs", tels que ces Indiens du Brésil parmi lesquels, plus tard, un Lévi-Strauss séjournera.

Thoreau plaide pour la restauration de ce respect ancien des hommes pour la Nature. " J'aimerais, écrit-il, que nos paysans, lorsqu'ils coupent une forêt, ressentent un peu de cette terreur respectueuse qu'éprouvaient les Romains en taillant ou en abattant quelques arbres d'un bosquet sacré ( lucum conclucare ) pour y laisser entrer la lumière, bref j'aimerais qu'ils le croient protégé par quelques dieu. Les Romains faisaient une offrande expiatoire et priaient ainsi : Qui que tu sois, dieu ou déesse,   à qui ce bosquet est consacré, sois propice à moi, ma famille, mes enfants, etc. . " . Mais dans une Amérique en pleine expansion  démographique, industrielle et urbaine, Thoreau est le témoin lucide, mais non désabusé, des progrès quotidiens du saccage du paradis terrestre. Nul besoin d'aller bien loin pour le constater : sur quelques miles autour de sa cabane de Walden, le territoire de la commune de Concord lui en fournit de multiples exemples.

Pour traduire un poète inspiré, il faut un traducteur qui soit lui-même, non seulement exact, mais inspiré. C'est le cas, me semble-t-il, de Brice Matthieussent. La précédente traduction, par L. Fabulet, disponible dans la collection L'Imaginaire de Gallimard, n'était pas sans mérites, mais cette nouvelle version démontre une fois de plus que les traductions des grandes oeuvres (sauf quelques cas exceptionnels comme celles de Plutarque par Amyot ou de Poe par Baudelaire, qui restent des monuments, sinon toujours d'exactitude, du moins de beauté littéraire) ont besoin d'être périodiquement dépoussiérées et remises au goût du jour, ne serait-ce que parce que la langue change bien aussi vite que le coeur d'un mortel...


Henry David Thoreau, Walden , traduit par Brice Matthieussent ; préface de Jim Harrison ; notes de Michel Granger ( Le Mot et le reste, collection Attitudes )



Aquarelle de Winslow Homer



2 commentaires:

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