vendredi 24 mai 2013

Barbara et moi

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Dans les années soixante, ça ne nous rajeunit pas, j'ai été un grand fan de Barbara. J'avais tous ses disques, je connaissais toutes ses chansons par coeur, je suivais ses concerts, c'était ma reine, ma divine, je tapissais ma chambrette avec ses posters , je me touchais à la folie en les regardant. Ces yeux d'allumeuse sous la tignasse afro, cette bouche de suceuse, cette pogne de branleuse, ce cul callipyge, j'étais dans tous mes états. Il faut dire qu'à l'époque, le ciné X, on connaissait pas. On faisait avec ce qu'on avait.

Les concerts de Barbara, c'était quelque chose. Elle avait un larbin spécialement chargé de régler la hauteur de son tabouret de piano, à 61,07 mm exactement, elle était maniaque sur l'article. Un soir à La Rochelle, il s'est gouré d'un quart de millimètre. Elle entre en scène, elle s'assied, elle se relève, elle te lui balance une de ces mandales qui l'expédie direct dans les fauteuils d'orchestre : il faut dire qu'avec ses biscottos de déménageur, souvenir du temps où elle marnait comme catcheuse, on avait pas intérêt à la chercher. Une tête de piaf sur une carcasse charolaise, c'est d'ailleurs comme ça que la décrit Pierre Assoulinovitch, l'envoyé spécial du Miroir des sports à l'Elysée-Montmartre, en 55.

En fait, cette histoire de hauteur de tabouret, c'était surtout pour se donner un genre, parce que, le plus souvent, elle jouait debout, comme Ray Charles ; avec les lunettes noires,  on aurait  d'ailleurs pu s'y tromper. Je la revois en concert, en duo avec Monk, un soir que tous les deux avaient un peu abusé du Jack Daniel's ; tous les deux jouaient assis par terre. Elle nous sortit ce coup-là un numéro de scat sur "Round Midnight", à tomber.

Ce que j'ai toujours préféré chez Barabra, c'est son sens du swing. Du gospel aussi. Son côté Aretha Franklin. Sa version de "We shall overcome" ( avec le Golden Gate Quartet ) est une  référence absolue.

Sa gestuelle en scène me fascinait. La sensualité que c'était. Elle s'enroulait  autour du pied du micro, telle une couleuvre en chaleur (t'as tâté une fois une couleuvre en chaleur ? Torride...), elle le tétait littéralement. Je me souviens de ce concert à Bourges où la célèbre robe noire s'est envolée par-dessus ses épaules (sculpturales, une acharnée du body-building) . Dessous, elle était en petite culotte et en sous-tifs à fleurs. La transe que c'était dans la salle. On s'est même un peu battus quand elle nous les a lancés. J'ai réussi à récupérer un bout de culotte, tu penses, accro de la reniflette comme je suis, plutôt canin sur l'article, j'allais pas rater ça. Je l'ai encore : cinquante ans après, tout éventé, tout usé qu'il est, c'est un morceau de la vraie croix. Ce soir-là, elle nous avait achevés sur un "Dis, quand reviendras-tu" d'anthologie : les riffs fantastiques des souffleurs, je les ai encore dans l'oreille. Satriani était à la guitare...

Qui ne l'a pas écoutée goualant de sa voix rauque, pour les 70 ans de Giscard, "Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous", accompagnée par André Rieu et ses violons enchantés, ne sait pas ce que c'est que l'émotion en musique. Pourtant, André Rieu, d'habitude c'est pas ma tasse de thé, même au Sahara (1). Ensuite c'est vrai, elle a un peu baissé, faut dire qu'elle allait sur ses 85. Le clip publicitaire pour Harley-Davidson sur "l'Aigle noir", avec les cuirs et les tatouages, c'était peut-être pas sa meilleure idée, mais il lui fallait des brozoufs pour payer sa came et ses gigolos. Ce qui me touche le plus chez elle, c'est quand elle perd complètement les pédales : elle joue du piano debout, elle chante le blouse du dentiste en blouson noir et rien dessous, elle se fait tatouer la tête de Johnny juste au-dessus de la... Déchirant. Le tatouage, je l'ai racheté après sa mort. Pas cher d'ailleurs, elle était déjà complètement oubliée, Madonna régnait sans partage.

Il faut lire les pages bouleversantes dans lesquelles Francis Marmande décrit sa descente aux enfers dans les dernières années. C'est dans Sexe et musique, les grandes folles du music-hall, de Fréhel à Britney Spears. Il raconte aussi sa nuit d'amour (pas la sienne, celle de Barbara) avec Konrad Adenauer en 58 à Göttingen. C'est lui qui donne la clé de son nom de scène,  du verlan reverlandisé en fait, poignante confidence sur ses origines ethniques et son addiction aux alcools forts : arabarabra (2), il faut comprendre, en fait. Josette me dit que c'est plutôt "arabracadabra", allusion à son bégaiement chronique. D'où son art du scat, d'ailleurs, destiné à masquer ses bredouillis  tout en les utilisant.

Une grande artiste , et une grande dame.


Notes -

1 -  Et encore moins chez Berlusconi. Capito ?

2 -  Le barabra a eu son heure à la même époque que la pompe à bière à bras.


Prochain épisode : Moustaki et moi .




L'air méchant qu'elle a, c'est dingue ! Oh oui, fouette-moi, chérie !


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