dimanche 12 mai 2013

"Eichmann à Jérusalem" (Hannah Arendt) : au coeur du problème

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Il y a un peu plus de cinquante ans, Adolf Eichmann, condamné à mort par un tribunal israélien, fut pendu, le 31 mai 1962. Deux ans avant, il avait été enlevé par un commando israélien, à Buenos-Aires, où il vivait sous un faux nom, et transféré en Israël.

Hannah Arendt suivit le procès Eichmann pour le compte du New Yorker, dans les pages duquel ses reportages furent publiés. Elle en tira un livre, Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, qui parut en 1963 (première traduction française : 1966). En 2002, Gallimard a réédité l'ouvrage dans ses collections Quarto et Folio/histoire.

Le procès Eichmann fut le premier grand procès d'un criminel nazi de cette envergure depuis le procès de Nuremberg en 1945. Dans les années qui suivirent, d'autres criminels nazis furent retrouvés et jugés.

Le livre d'Arendt souleva, aux Etats-Unis et ailleurs, une vive controverse. On reprocha notamment à la journaliste-philosophe d'avoir présenté l'accusé comme un homme ordinaire, et nullement comme le monstre que le procureur israélien voulait voir en lui, d'avoir proposé, en liaison avec ce portrait, le concept de la banalité du mal, thèse centrale de son interprétation, comme le suggère le sous-titre du livre, et d'avoir abusivement insisté sur la collaboration des responsables des communautés juives, en Allemagne et dans les pays occupés, à l'organisation et à la mise en oeuvre de la déportation et de la Solution finale. Au point qu'on alla jusqu'à lui reprocher d'avoir montré plus de sympathie pour l'accusé que pour ses victimes.

Aujourd'hui que la polémique est retombée et que ce fameux concept de la banalité du mal n'est plus guère contesté, Eichmann à Jérusalem reste comme un des documents les plus lucides et les plus éclairants, non seulement sur le personnage et le rôle d'Adolf Eichmann, mais aussi sur la persécution des Juifs par les nazis et la Solution finale, sur la nature du régime hitlérien, sur la notion de crime contre l'humanité, ainsi que sur les contradictions et les insuffisances d'un procès dont la tenue et les modalités furent loin de faire l'unanimité.

Eichmann à Jérusalem eut le mérite de réactiver l'attention des historiens sur de multiples aspects de la persécution des Juifs. Cependant, il ne s'agit pas d'un ouvrage d'histoire ; en dépit du sérieux de sa documentation, il ne peut rivaliser avec le travail fondamental et fondateur de Raul Hilberg,  La Destruction des Juifs d'Europe, dont la première édition est de 1961, ouvrage envers lequel Arendt reconnaît sa dette.  Il est bon de le confronter aussi avec des comptes-rendus contemporains, comme le livre de Léon Poliakov , Le Procès de Jérusalem. Jugements, documents (1963), sans doute d'un ton plus "neutre" que le sien. Aujourd'hui que cinquante ans ont passé, il convient de remettre en perspective le livre d'Arendt, écrit à une époque où la nature du nazisme et la notion de crime contre l'humanité faisaient encore l'objet de vifs débats, que les travaux d'historiens plus récents, comme ceux, pour le domaine français, d'Annette Wievorka, ont contribué à renouveler et à éclairer.

L'originalité de l'apport d'Eichmann à Jérusalem tient sans doute largement au caractère extrêmement personnel du point de vue et du ton adoptés par l'auteur. Issu des reportages écrits pour The New Yorker, on n'y trouvera pourtant guère de "choses vues" ni d'impressions d'audience, au-dessus desquelles le livre s'élève pour se situer constamment dans le registre de la réflexion, à la fois distanciée et pourtant intensément passionnée; on n'oublie pas en le lisant que l'auteur a vécu les temps qu'elle évoque, qu'elle-même a été une victime, contrainte de fuir son pays, puis qu'elle a consacré son activité d'intellectuelle au combat contre le nazisme. Ce qu'elle écrit de la collaboration des élites juives aux déportations, de la sélection jusqu'à l'organisation de la vie dans les camps,  par exemple, est en continuité avec des articles parus  aux Etats-Unis pendant la guerre et en conserve, sans doute un peu trop, le ton polémique. Elle a beau insister sur le fait qu'elle n'a voulu écrire ni un ouvrage d'histoire sur la Solution finale ni un traité de philosophie morale, mais seulement le compte-rendu d'un procès, les qualités de son travail d'historienne et sa lucidité de philosophe font merveille dans un livre qui, s'il se veut un compte-rendu, est un compte-rendu critique où les principales questions soulevées par ce procès hors-normes sont prises en compte.

Parmi ces questions figurent au premier rang celle de la légitimité de la tenue de ce procès en Israël et celle des difficultés engendrées par la volonté du pouvoir politique israélien de l'époque de faire de ce procès un procès à grand spectacle qui stigmatiserait, non seulement l'Allemagne nazie mais tous les responsables, dans l'Europe et le monde, des persécutions contre les Juifs. Bref, de saisir l'occasion d'instruire le procès , non seulement du nazisme, mais  de l'antisémitisme, au risque de faire oublier que ce procès était d'abord celui d'un homme et de ses responsabilités personnelles. La France a un peu connu cela plus tard à l'époque du procès Papon, où l'on a vu les risques que court la justice à se transformer en justice pour les enfants des écoles.

Les conditions du transfert d'Eichmann en Israël posaient évidemment la question de la légalité de ce procès, puisque des agents  de l'Etat d'Israël avaient enlevé l'accusé dans une rue de la capitale d'un Etat souverain. Il est vrai que l'Argentine, qui avait accueilli sur son sol nombre de nazis en fuite, dont Mengele, le médecin d'Auschwitz, n'émit une protestation que pour la forme. Du reste, Eichmann n'avait pas demandé la nationalité argentine. Quant à l'Allemagne fédérale, elle ne mit aucun zèle à réclamer l'extradition de son ressortissant, peut-être parce que des révélations d'Eichmann auraient pu être gênantes pour tel proche collaborateur d'Adenauer. D'une manière générale, Arendt n'est pas tendre pour l'Allemagne des années soixante, où vivaient nombre d'ex-nazis criminels de guerre, sans être autrement inquiétés.

En l'absence d'une juridiction internationale qui aurait pris le relais du tribunal de Nuremberg, Eichmann  aurait eu toutes les chances d'échapper à la justice si les Israéliens n'avaient pas retrouvé sa trace. Le procès de Jérusalem fut donc peut-être, à certains égards, un pis-aller, mais il fit au moins justice, même si, en dépit du travail remarquable des juges, la justice rendue fut imparfaite.

Justice imparfaite parce que,comme le montre clairement Hannah Arendt, seul un tribunal international, siégeant dans un autre pays qu'Israël, aurait pu faire de ce procès un procès non seulement plus équitable, mais aussi à la mesure des forfaits commis par l'accusé. A Jérusalem, Eichmann ne fut pas accusé de crimes contre l'humanité -- crime qui ne figurait pas, à l'époque, dans le code pénal israélien -- mais seulement de crimes contre le peuple Juif, alors qu'il avait participé aussi à la déportation et à l'extermination des Tziganes. Seule une juridiction internationale dotée des moyens adéquats, aurait été en mesure, d'autre part, de réunir l'immense documentation propre à éclairer les débats. Enfin, il était exclu de faire venir en  Israël la plupart des témoins cités par la défense, car ces témoins, pour la plupart d'anciens responsables nazis, auraient été arrêtés immédiatement après avoir comparu devant le tribunal !

Au coeur de la controverse soulevée par le livre fut l'image qu'il proposait de l'accusé. Il apparut très vite qu'on n'avait pas affaire au monstre sadique écumant de délire antisémite que le procureur Hausner se proposait de décrire. L'instruction, longuement et minutieusement menée, avec la totale collaboration de l'accusé, fit apparaître au contraire un fonctionnaire plutôt falot, entré, comme tant d'autres, au parti nazi et dans la SS plus par opportunisme que par conviction, longtemps resté dans l'ombre de ses supérieurs hiérarchiques, même pas antisémite (avec ses interlocuteurs des Conseils juifs, il se montre généralement courtois et même déférent). Bon époux, bon père au demeurant, comme le montrera sa conduite après la guerre, et n'ayant jamais tué personne de ses propres mains . Ce qui va le " perdre ", ce sont, d'une part, ses dons d'organisateur (il en fallait pour mener à bien une affaire aussi compliquée que les déportations à travers toute l'Europe), c'est, d'autre part, une admiration inconditionnelle pour Hitler, homme parti de rien, comme lui, et dont il ne lui viendra jamais à l'idée de contester les ordres. C'est ainsi que, dans les derniers mois de la guerre, alors que Himmler a donné l'ordre, sans en référer au Führer, de stopper l'extermination, lui au contraire s'évertue à l'accélérer.

Banalité du mal : comme d'innombrables autres Allemands, bien qu'à un niveau élevé de responsabilités, et à son niveau de responsabilités, Eichmann n'a jamais songé à remettre en cause la légitimité d'ordres pourtant criminels. Arendt nous fait comprendre ce que deviennent les notions de bien et de mal dans un régime totalitaire et autocratique où un seul, non seulement détient tout les pouvoirs, mais dit la loi. La parole de Hitler, c'est la Loi et ses prophètes. La loi n'a pas besoin d'être écrite, il suffit qu'elle soit dite (c'est ce qui explique qu'on n'ait jamais retrouvé d'ordre écrit de Hitler concernant la solution finale. Il suffisait qu'il eût exprimé de vive voix sa volonté à son proche entourage ). Le bien, c'est ce que souhaite le dictateur, le mal, c'est ce qu'il condamne. Hitler, pour l'immense majorité des Allemands, est devenu, entre 1933 et  1945, la seule source de la Loi, et sa parole, le seul critère permettant de départager le bien du mal. Seule une toute petite minorité a eu l'audace de contester la légitimité d'ordres criminels au nom des anciennes valeurs.

Lisant Arendt, on comprend clairement ce que fut le nazisme : un nationalisme exacerbé, fanatique, élevant l'intérêt de la nation allemande au rang de valeur unique, justifiant l'élection de cette nation à dominer le monde par une théorie raciste pseudo-scientifique faisant de la race "aryenne" la race supérieure. Dès lors,tout ce qui est identifié comme nuisible à la nation allemande doit être éliminé : les éléments ethniques considérés comme dégénérés -- les Juifs, les Tziganes --, mais aussi les malades mentaux, les homosexuels, mais aussi les éléments politiques "déviants", communistes, démocrates, mais aussi les populations inférieures occupant des territoires promis à la colonisation allemande, comme les Polonais. Le moyen privilégié de cette élimination de masse, c'est l'euthanasie : les premiers gazés ne furent pas les Juifs, mais les malades mentaux. Les chambres à gaz sont l'aboutissement logique, nécessaire, incontournable, de la pensée politique d'Adolf Hitler. Quand on a compris cela, on mesure l'étendue de l'aveuglement de ceux qui, en France, crurent à la "collaboration" avec l'Allemagne. Quelle "collaboration" ? Pour les nazis, nous n'étions que des inférieurs dégénérés. Si Hitler avait gagné la guerre, si tous les Juifs d'Europe avaient été exterminés dans les chambres à gaz, elles n'auraient pas été fermées pour autant : notre tour, un jour ou l'autre, d'une façon ou d'une autre, serait venu.

Qu'est ce qu'un crime contre l'humanité ? Hannah Arendt le définit comme le crime de celui qui refuse à l'autre le droit de vivre, simplement parce qu'il est l'autre, et qui lui refuse le droit de partager la Terre avec lui, qui lui dénie son droit imprescriptible d'être un homme vivant sur cette terre, comme lui.

Si l'établissement d'un régime politique totalitaire peut à ce point effacer les normes du bien et du mal en vigueur jusque là dans les pays civilisés, peut-on fonder un espoir dans l'existence de critères "naturels", présents dans toutes les consciences humaines, qui résisteraient à la pression des conformismes engendrés par les contraintes d'un pouvoir sans limites ? Hannah Arendt ne donne pas de réponse claire à cette question dans ce livre. Le moins qu'on puisse dire est que ce qu'elle décrit n'est pas fait pour rassurer. Le ventre est encore fécond, d'où est sortie la bête immonde.


Hahhah Arendt , Eichmann à Jérusalem   ( in L'Humaine condition, Gallimard / Quarto )


( Posté par : Onésiphore de Prébois )







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