lundi 20 mai 2013

Frankenpouffe

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C'est une poupée.

Une poupée pas bien grande, et même plus petite que la moyenne. On peut la glisser dans un sac sans difficulté, même dans un sac à main.

Une poupée pour l'amusement des grands garçons. Talons hauts, fardée comme un camion,  faux cils démesurés à y accrocher sa casquette, la jupe au ras du bonbon, fringuée faux cuir et fanfreluches, bijoux en toc. Une vraie cagole, comme on dit du côté du Vieux Port.

Si peu faite pour l'amusement des petites filles qu'à l'origine on ne la trouvait que dans des magasins spécialisés pour messieurs, parmi d'autres toys, comme on dit en anglais.

Mais  il arrive souvent que les petites filles fouinent dans les affaires du grand frère ou du copain du grand frère, et voilà qu'elles la trouvent à leur goût, cette poupée de mauvais goût. La cagole devient vite fait la coqueluche des cours de récréation. On se la prête. On se l'échange. On commence à en trouver d'occasion en vente sur les sites internet. Et comme l'offre ne suit pas une demande qui grandit, les prix montent.

Pour ouvrir un nouveau marché, les trafiquants de drogue commencent par saupoudrer le public visé d'une petite quantité de marchandise, faisant de nouveaux accros, puis encore de nouveaux. La rareté du produit affole les nouveaux consommateurs et fidélise, sans même qu'ils le sachent, une foule de consommateurs occasionnels. Puis, le moment venu, on ouvre le marché , on livre la came en grande quantité.

Du côté de la Silicon Valley ou ailleurs, on en connaît plus d'un qui s'est retrouvé milliardaire avec une technique  de marketing aussi simpliste.

C'est le calcul qu'ont fait les concepteurs de notre cagole. Ils ont attendu patiemment que les petites filles entichées des poupées des grands frères leur préparent un marché juteux. En attendant de l'ouvrir, ils ont fabriqué et stocké le produit en grandes séries, déclinées dans des apparences diverses. Le prix de revient est ridicule, mais, ceci compense cela, le prix fixé à la vente est étonnant. Un beau jour, la monstresse s'est retrouvée dans les rayons de jouets des supermarchés et des magasins de jouets. Il y a eu la monstresse halloween (gros succès), la monstresse fin du monde (succès planétaire). Une récente livraison l'emballe dans un cercueil à l'intérieur duquel, grâce à un mini-bloc opératoire, on peut lui faire subir toutes sortes de tourments, par exemple lui imprimer sur la tronche ou le bide des décalcomanies variées. En plus, la bête est entièrement désarticulable, on peut greffer les membres ou la tête de l'une sur le corps de l'autre . C'est Frankenpouffe à l'école primaire. Peut-être quelques vocations de criminelles en série vont-elles se dessiner. Un site internet avec jeux vidéo et divers produits dérivés contribuent à transformer une foule de petites filles enthousiastes en autant de sectatrices fanatiques d'un temple du mauvais goût enfantin.

Mais au royaume des jouets, tout passe, tout lasse et, heureusement, tout casse. Et puis, les petites filles grandissent, et il est rare que celles qui prennent la suite aient en la matière les goûts des grandes soeurs. Ouf ! 

Tout de même, asservi qu'il est aux exigences du commerce,  le paradis des jeux enfantins est de moins en moins vert et de plus en plus glauque.


Additum  (17/07/2013) -

En somme, notre frankenpouffe peut être considérée comme l'archétype de la catin. Nos amis Canadiens français n'en disconviendraient pas, eux pour qui le mot catin désigne une  poupée, sans aucune connotation péjorative. Quand ma mère disait à ma petite soeur : " ramasse ta catin ", cela ne voulait pas dire autre chose, et c'était pour elle l'occasion de rappeler son ascendance paysanne. Cela ne l'empêchait pas de qualifier de catin la fille des voisins dont la  réputation n'était plus à faire, preuve qu'elle était passée par les écoles. Si j' avais insinué qu'elle confondait les deux, elle m'aurait dit que je l'achalais (= l'importunais), autre mot que nos paysans de l'Ouest emportèrent avec eux quand ils s'en allèrent peupler l'Acadie et le Québec, et qui s'est aussi conservé là-bas.



Reviendra-t-il, l'heureux temps du celluloïd ?



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