vendredi 31 mai 2013

" If " ...

929 -


" Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 
Sans un geste et sans un soupir ; 

Si tu peux être amant sans être fou d’amour, 
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre, 
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour, 
Pourtant lutter et te défendre ; 

"  Si tu peux supporter d’entendre tes paroles 
Travesties par des gueux pour exciter des sots, 
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles 
Sans mentir toi-même d’un mot ; 

Si tu peux rester digne en étant populaire, 
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois, 
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère, 
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ; 

Si tu sais méditer, observer et connaître, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
Penser sans n’être qu’un penseur ; 

Si tu peux être dur sans jamais être en rage, 
Si tu peux être brave et jamais imprudent, 
Si tu sais être bon, si tu sais être sage, 
Sans être moral ni pédant ; 

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite 
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front, 
Si tu peux conserver ton courage et ta tête 
Quand tous les autres les perdront, 

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire 
Seront à tous jamais tes esclaves soumis, 
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire 
Tu seras un homme, mon fils. "

Ce poème de Kipling, popularisé en France par cette traduction d'André Maurois, est certainement un des plus célèbres de son auteur. Il l'écrivit à l'intention de son fils John, alors âgé de douze ans, et qui fut tué au combat pendant la Grande Guerre.

La question n'est pas de se demander si les conditions énumérées par Kipling pour mériter d'être reconnu comme un homme sont acceptables ou pas. Qui, à la vérité, ne reconnaîtrait qu'elles valent d'être reconnues comme d'éminentes vertus ?

Le problème que pose ce texte, apparemment innocent et bien digne d'être appris par coeur dans les écoles, est ailleurs. Kipling vivait à une époque où beaucoup de gens admettaient sans discussion -- surtout dans son milieu social -- que le rôle d'un père, c'était d'abord de transmettre ses propres valeurs à ses enfants, et que le rôle d'un fils, c'était de transmettre à ses enfants les valeurs qu'il avait reçues de son père. Cette conception de l'éducation et de la vie contient des présupposés idéologiques informulés. Reconnaissons qu'elle dégage un fort parfum de conservatisme.

Le second problème, c'est le nombre de conditions posées. Il est difficile d'en faire un compte précis, mais il y en a au moins une bonne trentaine. La logique du développement est claire : si tu satisfais à toutes ces conditions, tu seras pleinement un homme; si tu ne satisfais à aucune, tu ne seras pas un homme digne de ce nom; si tu ne satisfais qu'à quelques unes, tu resteras un homme inaccompli.

Au moment où il écrivait ce texte, Kipling ne doutait certainement pas une seconde d'être dans le vrai. Il n'y a pas d'apparence qu'il ait admis alors qu'il pouvait exister bien d'autre façons de devenir un homme qu'en remplissant les conditions qu'il énumérait là. Il transmettait donc à son fils une vérité qu'il pensait incontestable. L'idéal de vie auquel il adhérait était, sans aucun doute, le seul qu'il croyait valable.

Pourtant, certaines des conditions posées  appellent la discussion, par exemple celles énumérées dans cette strophe :



" Si tu sais méditer, observer et connaître, 
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, 
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, 
Penser sans n’être qu’un penseur ; "

Car on ne voit pas pourquoi le scepticisme serait indigne d'un homme, pourquoi la destruction serait toujours condamnable, pourquoi on ne devrait pas totalement s'abandonner à son rêve, pourquoi le travail de la pensée n'occuperait pas toute une vie.

On voit sur ces exemples à quel point la sagesse proposée dans ce texte est une sagesse mesurée, à l'écart des extrêmes, une sagesse pour honnête homme, pour loyal serviteur de Sa Majesté. Elle ne convient pas nécessairement à tous les tempéraments. L'amour et l'amitié, oui, mais non les emportements de la passion. 



Jouons un instant au jeu auquel se livre Pierre Bayard dans son dernier livre, Aurais-je été résistant ou bourreau ?  -- qui consiste à essayer d'imaginer ce qu'on aurait fait si on avait vécu telles ou telles circonstances historiques. Si j'avais été le fils de Kipling, je me serais senti écrasé en me voyant mis par mon père, un homme célèbre, une autorité morale incontestée, le plus grand écrivain britannique de son temps, au pied du mur de telles responsabilités. "Et si, quand j'aurai atteint la trentaine, me serais-je dit, mon père me fait comprendre que, décidément, non, je n'ai pas rempli les conditions, qu'est-ce que je ferai ?" De quoi se pendre au premier If venu, is'nt it ? Kipling enchaînait en quelque sorte son jeune fils, de façon implicite et inconsciente ( donc d'autant plus redoutable ) à l'obligation de ne pas se montrer indigne du programme à lui tracé par un père prestigieux.

Si j'avais été le fils de Kipling et que j'avais eu la chance de ne pas être tué à la guerre et d'atteindre la quarantaine, au journaliste venu me demander si j'estimais avoir satisfait aux conditions énoncées par mon père dans son célèbre poème, j'aurais répondu, comme on s'en doute : " Quel poème ? Excusez-moi,  mais je n'ai encore lu aucune des oeuvres de mon père. Je vous promets de combler cette lacune, dès que j'en trouverai le loisir. " . Ce serait d'ailleurs un judicieux conseil à donner à tous ceux qui se sentent écrasés par la personnalité d'un père trop célèbre : surtout, faites comme si papa n'existait pas.

Le monde a bien changé depuis Kipling et nous vivons heureusement dans une société où il est admis que chacun cherche ses valeurs en s'éclairant de sa propre lanterne. Tes valeurs sont belles et bonnes, mon cher papa, mais tu me permettras d'en juger moi-même et de n'en faire qu'à ma tête.

Evidemment, il y a plusieurs façons de lire ce texte. Ou bien on considère qu'il remplit une fonction de transmission de vérités incontestables, ou bien on le prend comme l'énoncé d'une série de propositions soumises à la discussion. Et c'est ainsi que l'éducation, dans le monde ouvert qui est le nôtre, devrait toujours, pour moi, se concevoir : non pas comme un stock de vérités que l'on impose, mais comme des hypothèses que l'on propose. Les valeurs, aujourd'hui, ça ne se transmet pas : ça se discute.

Continuant de jouer au jeu de Pierre Bayard, si j'avais été Kipling, j'aurais transformé l'affirmation finale en une question : " Seras-tu un homme, mon fils ?" .

Question de tempérament , mais pas seulement.

Au fond, j'aurais beaucoup aimé que mon père, après en avoir énuméré les conditions, conclue, sans aucune ironie : "Tu seras une femme, mon fils ". Je suis sûr que j'aurais eu à coeur de réaliser son souhait (si tel souhait il y eût eu tutu turlututu ).





Kipling aurait-il aimé avoir un Diogène pour fils ?




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