mercredi 15 mai 2013

La télé pour les non-voyants

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On ne le croira peut-être pas, mais les aveugles (pardon : les non-voyants) sont plus nombreux qu'on ne croit à regarder la télé. Ils sont même très nombreux, si l'on ajoute les bigleux (pardon : les mal-voyants) à des degrés divers.

Et pourquoi pas ? Ne sont-ils pas assez frustrés comme ça ? Pourquoi devraient-ils être privés, en plus,   de Drucker et de Sébastien ? Ce serait trop cruel, trop inique.

C'est pourquoi la chaîne France 3 programme depuis quelques temps, à 20h45, des téléfilms spécialement conçus pour nos malheureux concitoyens handicapés. Ainsi, hier soir, ils ont eu droit à un téléfilm de Jacques Fansten, intitulé Pourquoi personne ne me croit ?

Le principe  est simple : pendant que les images défilent, l'histoire est racontée dans le détail, en voix off, par un narrateur. Nihil novi sub sole, comme dirait Gilbert Montagné : c'est une technique depuis longtemps utilisée dans les dramatiques et autres feuilletons radiodiffusés. A la télé, on parle, je crois, d'audiodescription . On imagine aisément quelques effets inattendus de cette pratique, sinon tout-à-fait barbare, du moins lourdement intrusive, et qui risque de dénaturer des films qui n'ont pas été prévus pour supporter un pareil traitement. Tous ceux où le silence joue un rôle dramatique ou poétique important pâtiront de ce bavardage indiscret. Quant aux scène d'amour physique, on frémit à l'idée de commentaires du genre : "Il l'enfile... elle en redemande..." etc. Le résultat obtenu sur la fréquentation de la chaîne est aisé à prévoir :  tandis que 0,5% des téléspectateurs (non-voyants ou mal-voyants) suivront le programme, les 99,5% restants, rapidement excédés d'entendre raconter en détail ce qu'ils voient déjà à l'écran, et pris de la vague impression, justifiée ou pas, qu'on les prend pour des cons, changeront de chaîne. C'est ce qu'on appelle la chasse à l'audimat, mais à l'envers.

Mais alors, pourquoi, demandera-t-on, pourquoi les aveugles et bigleux graves ne se contentent-ils pas d'écouter la radio ? -- Se contenter : quel mot ! Il dit tout . Il dit le scandaleux et douloureux statut d'infériorité où l'on attendrait qu'ils se cantonnassent ... Qu'ils se cantonnassent, ça me rappelle vaguement quelque chose ou quelqu'un, mais quoi ou qui ? Eh bien non ! Il eût été contraire au principe de l'égalité démocratique qu'ils y eussent été cantonnassés. Ils ont des droits égaux aux nôtres, et notamment le droit, imprescriptible et sacré, de regarder Drucker  et Sébastien,  tout comme nous, à la télé. Leurs associations  veillent à ce qu'il soit respecté, et l'air d'un temps où le seul  mot de handicap est à peine supportable fait le reste. Aujourd'hui, la Parabole des aveugles de Breughel et le poème des Fleurs du Mal, Les aveugles, seraient censurés.

On regrette que Jacques Fansten n'ait pas assorti les images de son oeuvrette de sous-titres : comme ça, en prime, il aurait contenté aussi le vaste public des sourdingues et durs de la feuille à des degrés divers, réparant ainsi une autre grave injustice.

Mais j'y songe : pourquoi ne pas associer par couples, dans des clubs d'accros de Drucker, de Sébastien et de Plus belle la vie, des aveugles et des sourds, l'un étant chargé de raconter à l'autre les dialogues de l'émission dont l'autre lui décrirait les images ? Cette formule économiserait les complications de la technique Fansten, tout en créant, à l'occasion, des liens.

On imagine sans peine le parti dramatique qu'aurait tiré de telles situations le regretté Samuel Bickett. Cela nous aurait valu quelques saynètes du genre de celle-ci, extraite de Fin de tartine :

Salle commune d'un refuge gérontologique approximativement rénové depuis la fin de WW2. Télé allumée, calée sur France 3 . Téléfilm de Erich von Mansten, intitulé  "Pourquoi personne ne me voit ni ne m'entend ?"

De poubelles, de tas de sable , de tas de bouses, de tas de vieux peuneus, ou de tas de ce qu'on voudra (selon les disponibilités) émergent les têtes de Clop -- nonante et quelques, aveugle --, de Clap (1), sa femme -- nonante et beaucoup de poussière, sourde -- et de Nibb , leur fils -- septante et quelques, aveugle et sourd.

Clop  -- Qu'est-ce qu'y-z-y fait ?

Clap -- Y-z-y fait des trucs. Qu'est-ce qu'y-z-y dit ?

Clop  --  Y-z-y dit : " Tiens, prends-toi ça où je pense ! "

Nibb  --  Ahouhouh Mbouhouhouh Mbouhouhoumm !

Clop  --  Qu'est-ce qu'y-z-y fait ?

Clap  --  Y-z-y fait des trucs. Qu'est-ce qu'y-z-y dit ?

Clop  -- Y-z-y dit : ah! cette fois tu m'as fait mal !

Nibb  -- Bahhaabahouh Mbouhouhouh. Mboum ! (2)

                                            
                                               Noir

                                                             ( avec la permission des Editions de Minuit )


Notes -

1 -   De fin

2 -   On appréciera la capacité de compréhension totalement intuitive de Nibb


Additum (16 mai, eh ben y en a quy-z-y sont durs à la détente !) -

Samuel Bickett semble avoir complètement oublié que Clap, étant sourde, ne peut absolument pas entendre ce que Clop lui raconte. On sait qu'en fin de partie, le génial dramaturge, d'ailleurs depuis longtemps brouillé avec la logique ordinaire, peinait à orchestrer ses partitions. Admettons donc, pour  lui rattraper le coup, que Clap ne soit que dure d'oreille. On pourrait imaginer aussi un relais via Nibb, sous la forme d'une sorte de braille à base de pinçons, mais c'est alors le spectateur qui risquerait de décrocher. En plus, dans son délire sénile, Samuel Bickett a imaginé Nibb  sourd et aveugle. Supprimons ça . On ne va pas se laisser emmerder par une didascalie, a dit le grand Peter Brook. Supposons donc Nibb seulement débile profond, avec la permission des éditions de Minuit et des héritiers Bickett, bien entendu. Vu le niveau moyen des productions télévisuelles, un Nibb à la sauce Lucky ne devrait pas poser de problème.

Additum 2 -

J'ai appris récemment d'une jeune (10 ans) téléspectatrice et internaute chevronnée qu'on peut se déconnecter de l'audiodescription en "décochant" -- c'est son mot -- la case prévue dans le programme. Malheureusement, cette opération dépasse totalement le niveau actuel de mes compétences . Je me taperai donc l'audiodescription jusqu'à la mort de mon poste ou jusqu'à la mienne. A moins que d'ici là je ne perde la vue, auquel cas mon poste sera déjà programmé pour.







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