mercredi 29 mai 2013

Le Midi de papa (9) : Deep South

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" Frenchman's Bend était un coin fertile de terre alluviale au fond d'une vallée à une trentaine de kilomètres au sud-est de Jefferson. Niché au creux des collines, isolé, bien délimité et pourtant sans limites établies, à cheval sur deux comtés et ne devant allégeance à aucun, le lieu était, à l'origine, avant la guerre civile, une concession et le site d'une immense plantation dont aujourd'hui les ruines -- la carcasse d'un énorme bâtiment, avec des écuries délabrées, un quartier d'esclaves et, envahis par les herbes, des jardins, des terrasses de brique, des allées -- portaient toujours le nom d' "Ancien domaine du Français", même si le tracé de ses limites originelles n'existait plus que sur de vieux registres fanés au bureau des hypothèques situé au palais de justice du comté à Jefferson ; certains de ses champs, autrefois fertiles, étaient même redevenus la jungle de roseaux et de cyprès que le premier maître des lieux avait jadis défrichée. "

Eh bien, le moins que je puisse dire, c'est qu'en lisant cette description qui ouvre Le Hameau (The Hamlet) de William Faulkner, je ne me suis pas senti dépaysée.

Le département du Var n'a pas toujours été cette réserve à touristes et à retraités qu'il est devenu aujourd'hui. C'était , il y a encore bien moins d'un siècle, un département essentiellement rural, dont le terroir était partagé entre bon nombre de paysans et de vignerons modestes et de gros propriétaires terriens, à la tête de grands domaines, et suffisamment  à l'aise pour se faire construire de belles demeures, mi-bourgeoises, mi-aristocratiques, encore debout, ici  et là, dans les campagnes. J'en connais quelques unes autour de chez moi. Certaines ont été rachetées par de riches étrangers qui, parfois les habitent, parfois les confient à des gardiens ; beaucoup, faute d'entretien, ont perdu de leur ancienne superbe, et ces constructions trop vastes et devenues peu confortables continuent de se délabrer au fil des automnes et des hivers ; j'en fréquente assez régulièrement une, qui fut le centre, vers le milieu du dix-neuvième siècle, d'un immense domaine de vignobles, de champs, de pâtures et de forêts, et s'étendait, au temps de sa splendeur, jusqu'à la mer, distante d'une bonne quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau. De génération en génération, les héritiers s'en sont partagé les terres et les bâtiments, organisés en un vaste quadrilatère, revendus par lots ou loués. L'un des côtés est occupé par la grande maison de maître ; elle s'ouvre, vers l'ouest et les vignes, par un escalier à double révolution,  donnant sur une belle terrasse pavée de larges dalles, bordée d'une pièce d'eau envahie par les roseaux. Il paraît que dans la vase du fond reposent encore les armes qu'y auraient jetées, au moment de leur débandade, les Allemands qui occupaient le domaine, mais personne ne se risque à y aller voir. Le canal qui détournait les eaux de la rivière voisine pour l'alimenter se perd aujourd'hui dans la nature, près d'un monumental pigeonnier aux murs tapissés de lierre, ornés, sous les génoises, de briques de couleur vernissées. Une partie des champs en friche, trop proches de la rocade voisine, ont été progressivement rognés par une entreprise de camions, une station-service, des dépôts de gravats. Heureusement, les vignes, données en location, protègent encore le site, providence de bien des paysages varois ; on s'en rend compte lorsque, après les avoir traversées sur deux ou trois bons kilomètres, par des sentiers bordés de mûriers ( autre ressource aujourd'hui tombée en quenouille, c'est le cas de le dire, et dont témoignent les hautes bâtisses des quelques magnaneries encore debout), on pénètre dans une forêt mitée par les habituels, bien qu'inattendus,  disgracieux lotissements.

Le centre du domaine est donc aujourd'hui devenu un hameau où cohabitent une vingtaine de personnes, dont aucune ne vit de la terre, tout en soignant souvent un bout de potager. L'endroit mériterait, à ce titre, une petite étude sociologique, et l'étude historique de ses avatars au fil de deux bons siècles ne serait pas moins riche d'enseignements. A quelques kilomètres de là, le site de la Bouverie (et, dans les collines de lave rouge qui le surplombent, l'échancrure du Pas de la vache) témoignent d'une autre activité agricole aujourd'hui disparue.

Toutes ces belles bastides, qui, pour la plupart, doivent avoir été construites à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, mériteraient d'être systématiquement répertoriées et photographiées. Après tout, elles forment une partie non négligeable du patrimoine régional.

La majorité des Varois votent aujourd'hui à droite, et les communes administrées par des équipes de gauche se font rares. Spectaculaire mutation politique d'un département qui, au temps d'un Clémenceau (qui en fut député), faisait figure de bastion rouge, et cela jusqu'aux années cinquante du siècle dernier. Je me l'explique par la prédominance démographique, dans les campagnes, de  paysans pauvres, d'ouvriers agricoles et de petits artisans, et dans les villes, d'employés modestes et d'ouvriers. Située dans les Bouches-du-Rhône, aux limites du département, la ville de la Ciotat, naguère cité ouvrière, est devenue, depuis la fermeture des chantiers navals au milieu des années 80, une banlieue branchée de l'agglomération marseillaise. 

On se rappelle que les campagnes et les villes varoises furent un foyer d'opposition vivace au néo-bonapartisme de Napoléon III : Zola a raconté, dans le premier volume des Rougon-Macquart, leur résistance au coup d'Etat de 1851. Les archives départementales, à Draguignan, conservent une documentation passionnante sur cet épisode.

Emile Zola ,   La Fortune des Rougon

William Faulkner , Le Hameau  ( traduction de René Hilleret, revue par Didier Coupaye et Michel Gresset, Gallimard / Quarto )




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