samedi 18 mai 2013

Le Midi des écrivains (3 ) : Saint-Blaise vu par Philippe Jaccottet

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Situé sur la commune de Saint-Mitre-les-Remparts , à quelques kilomètres au Nord de Martigues, le site de Saint-Blaise est un des hauts-lieux de l'archéologie du Sud de la France. Sur ce plateau  calcaire, à l'Ouest de l'étang de Berre, des hommes se sont installés dès le Néolithique. A partir de 1935, les fouilles méthodiques menées par Henri Rolland et par ses successeurs ont démêlé les vestiges d'occupations, étrusque, grecque, gallo-romaine, médiévale, qui s'y sont succédé jusqu'au XIVe siècle. A l'époque où il était un comptoir de Massalia, Saint-Blaise (qui porte le nom de la chapelle construite au XIIe siècle) s'appelait Mastramellè; puis se développa, à l'époque gallo-romaine et jusqu'au haut Moyen Âge, une localité portant le nom d'Ugium ; lui succéda, après une période d'abandon, un village, aujourd'hui depuis longtemps déserté, portant le nom  de Castelveyre : nom suggestif, quoique moins inquiétant que ce Castel Diaou dominant de ses murs de pierre sèche la gorge de l'Endre ou que cette Dama Diaou  dont j'ai cherché en vain la statue roulée du haut de son antique séjour jusqu'au au fond d'un ravin des Maures fleuri d'immortelles au parfum d'encaustique.

Ce qui retint l'intérêt  des hommes pour le site de Saint-Blaise et en assura la prospérité, c'est le commerce du sel, récolté dans les étangs voisins de Lavalduc et de Citis. Aujourd'hui, on visite l'enclos archéologique et l'enchevêtrement de ses excavations, mais la grande attraction de Saint-Blaise, c'est sa magnifique fortification d'époque hellénistique construite par les Marseillais, toujours visible sur une grande portion de son développement.

Saint-Blaise reste encore aujourd'hui un lieu protégé de l'urbanisation et pas trop agressé par le tourisme de masse : on peut y suivre les  murs de la fortification grecque sous les ombrages d'une  pinède somptueuse, au bord de la falaise qui domine d'une cinquantaine de mètres l'étang de Lavalduc. Les merlons  de son couronnement ont été retrouvés réemployés dans l'appareil grossier de constructions plus tardives, édifiées en des temps obscurs contemporains du naufrage de l'empire romain, quand le souvenir même de ce poste avancé des Massaliotes en terres barbares et du savoir-faire d'architectes et d'artisans venus de la grande cité, peut-être originaires de Sicile, s'était perdu. Les blocs monumentaux de l'ouvrage, aux arêtes vives, parfaitement rectilignes et orthogonales, restent souvent impeccablement agencés ; on se dit, en les voyant, que l'usage romain de la brique, s'il autorisa des progrès architecturaux permettant la construction d'édifices plus vastes, s'accompagna d'une régression esthétique certaine.

Vers le sud, la pointe du rempart vient buter sur une forêt qui me sembla vaste et vierge de constructions. L'échine calcaire qui porte les ruines est comme une aiguille de roche glissée dans l'ourlet de plages étroites unissant l'étang de Lavalduc à celui de Citis, plus petit, au Nord-Est. A l'époque où je l'ai visité, à la fin des années 70, les installations pétrolières du port de Fos, visibles  au Sud dans le lointain, ne dénaturaient pas gravement la beauté du site ; elles introduisaient au contraire le contrepoint d'une modernité un peu étrange, suffisamment distante pour ne pas être gênante; la tonalité grise de leurs silhouettes à la fois massives et grêles, un peu brouillées par la distance, sous un soleil voilé, s'accordait à l'étincellement pâle de ces eaux  qui s'en vont là-bas se mêler imperceptiblement aux flots de la mer.

Philippe Jaccottet a dû se rendre à Saint-Blaise quelques années avant moi. Il décrit  sa visite dans un texte inclus dans Paysages avec figures absentes (1976). Le voici :

"  Je me souviens aussi de Saint-Blaise (un site grec au nord des Martigues) où, plus nettement encore qu'ailleurs, j'ai pris conscience de la façon dont de tels lieux me parlent. La lecture de la notice archéologique, la contemplation des images qui l'illustrent n'ont de sens pour moi que dans la mesure, assez faible, où elles réveillent le souvenir de deux promenades faites là-bas, lors d'un été récent. Les précisions données sur les fouilles m'intéressent médiocrement ; et quand je me trouvais là-haut, parmi ces ruines dont les éléments les plus remarquables sont d'assez vastes pans de rempart de facture "siciliote" (rappelant les citadelles grecques de Sicile), ce n'était pas la pensée qu'il y avait eu sur cette colline, voilà vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, de la vie, des marchés, des sacrifices, des entretiens,  des querelles, des rires, qui me venait et me touchait. Je n'avais donc pas non plus grand désir d'en savoir davantage sur l'histoire de ce site qui s'était appelé tour à tour Mastramèlè, Ugium, Castelveyre. L'essentiel était bien différent.

   Il y avait eu tout d'abord, comme c'est souvent le cas dans le Midi, qu'en s'éloignant des Martigues, puis de la grande route d'Istres, on avait été transporté dans ces paysages intacts qui, en ayant l'air d'échapper au temps, vous donnent un sentiment de bonheur, et modifient plus ou moins perceptiblement votre état, en vous rendant plus perméable. Saint-Blaise est un plateau surélevé entre deux étangs marins. Le premier que l'on découvre en arrivant, et le plus petit, est nommé Citis. La présence de deux maisons en ruine émergeant de ses eaux, non loin du bord, par son étrangeté, avivait l'attention, suscitait la rêverie ; d'autre part, sur la rive opposée, délimités avec précision par des files de peupliers, il y avait des prés, très verts, plus qu'on ne s'y fût attendu dans cette région, et dans ces prés des chevaux, des chars, des faneurs; chaque élément de cette scène aussi net que si l'on avait eu sous les yeux une miniature de Livre d'heures représentant la Fenaison. Ces surprises, imperceptiblement, enchantaient le paysage. Les bords de Citis étaient, au surplus, pleins d'oiseaux : des goélands, des échassiers, nombre d'entre eux posés sur des roseaux ou des buissons en partie inondés. Soudain, comme nous montions, et que déjà nous découvrions l'autre étang, celui de Lavalduc, plus vaste, irisé comme un coquillage par le soir nuageux entre ses grèves de vase et d'algues que l'assèchement entrepris élargit lentement, une aigrette s'envola de l'un pour gagner l'autre, vers le couchant. La magicienne, c'était elle, peut-être, qui, traversant le soir, en accroissait le silence, mais faisait plus encore, sans que l'on pût dire quoi exactement, à cause de son vol rectiligne, de la blancheur sans aucune tache de son plumage... Puis, redescendant vers la ville grecque où la perfection de figures géométriques des plus simples avait été imposée, et s'était maintenue, dans la pierre sauvage, nous avions suivi, à mi-pente, un chemin d'argile séchée et de roseaux le long d'un petit canal à l'eau glauque. Au-dessus de nous, de grands pins, d'immenses rochers couverts de lierre. Pour tout bruit, hors la rumeur à peine sensible d'une eau lente, le plongeon des grenouilles que nos pas effarouchaient, si prompt qu'on les apercevait à peine et rarement, et quelques cris d'oiseaux. Une fois remontés vers le sommet du plateau, le vent qui soufflait dans les pins nous sembla venir du bout du monde ; entre leurs troncs apparut une combe avec des blés moissonnés et un champ de terre nue, couleur de terre. C'était tout cela qui m'avait saisi, tout cela ensemble, absurdement. Les choses, le monde. Le corps du monde. Et là, s'apercevoir soudain que ces tables, que ces assises de roc étaient toutes creusées d'étroites alvéoles qui sont des tombes, isolées ou groupées, plus ou moins inclinées selon que la roche a bougé plus ou moins depuis lors, marcher au milieu de chardons aux vieilles dorures, dans le bruit des cigales, aveuglé par le miroitement des étangs, et parmi toutes ces auges remplies d'aiguilles de pin, dont certaines très petites, pour des enfants, d'autres munies d'un coussinet de pierre pour soutenir le crâne... Sous ce vent doux, lointain, continu...

Ce qui distingue la poésie de l'histoire, d'une certaine histoire, et de toute science, est là. Dans mon saisissement, le vol de l'aigrette avait au moins autant de part que le bruit du vent et ces remparts d'un dessin si pur ou ces tombes plus barbares. C'était leur rencontre qui suscitait une phrase encore vivante, et absolument pas une reconstitution du passé, ni même une méditation. Je n'ai pas médité à Saint-Blaise sur le destin des empires, comme l'eût fait Hypérion ( le héros de Hölderlin, mais comme celui-ci ne l'a plus fait ensuite ). J'ai accueilli à la fois tous ces signes, et c'est seulement si j'avais su les choisir et les ordonner qu'ils auraient pu parler aussi à d'autres, en étant lus par eux ."

                                                                        *

Si je confronte cette description à mes propre souvenirs, je me dis que Philippe Jaccottet a dû visiter Saint-Blaise bien avant moi, peut-être dans les années cinquante (il ne donne pas de date). Vingt ans après, les lieux avaient déjà perdu une bonne part de leur charme bucolique : les deux maisons au bord de l'étang de Citis étaient toujours là mais n'étaient plus en ruine ; plus de chevaux, plus de chars ; les faneurs s'étaient absentés,  aussi définitivement sans doute que ceux qui vécurent en ces mêmes lieux voici de nombreux siècles et dont restent les tombes creusées dans la roche ; moins de champs cultivés; et presque pas d'oiseaux. En revanche, l'entreprise d'assèchement de l'étang de Lavalduc, à laquelle il fait allusion, semblait avoir été abandonnée. En dehors de sa valeur poétique, sa description constitue un témoignage précieux et je me rends compte qu'en deux décennies, le paysage avait déjà dû considérablement changer. Sans doute il n'a cessé de le faire au fil des ans et des siècles, mais à coup sûr,  ces changements se sont considérablement accélérés depuis les années cinquante. Nous vivons en un temps où c'est maintenant  la forme des campagnes qui  change plus vite, hélas, que le coeur des humains.

Je note, sur le site de la commune de Saint-Mitre-les-Remparts, que sa population a pratiquement décuplé entre 1950 et 2012 (de +/- 500 habitants à +/- 5000). Mon Dieu, protégez-nous du mitage !


Philippe Jaccottet ,  Paysages avec figures absentes  ( Poésie / Gallimard )




L'étang de Lavalduc




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