samedi 4 mai 2013

Léon Bloy et l'argent

909 -


Léon Bloy restera sans doute comme un second rôle de la scène littéraire française de la fin du XIXe siècle. Son oeuvre n'en est pas moins diverse et passionnante. Maître de l'invective, grand pourfendeur de la médiocrité et de l'hypocrisie, catholique de choc mais peu porté au conformisme, il mériterait bien que Gallimard l'accueille dans sa collection de la Pléiade, de même qu'un de ses contemporains, catholique flamboyant lui aussi, Joris-Karl Huysmans.

Léon Bloy déclara un jour :

" Toute personne qui possède un franc me doit cinquante centimes " .

On interprète généralement cette forte parole comme dictée par un sursaut de révolte contre l'inégalité sociale à un homme dont les conditions  matérielles d'existence furent toujours difficiles.

Ce que c'est que de ne pas savoir lire.

Mon interprétation est toute autre.

Il est clair pour moi que l'auteur du Salut par les Juifs attendait son salut terrestre des techniques financières mises au point par la haute banque juive, les Rothschild notamment.

Rendons hommage à la lucidité et à l'esprit d'entreprise de l'auteur du Désespéré (pas si désespéré que ça).

Toutefois, la somme réclamée me paraît révéler une certaine inexpérience.

Personnellement, j'aurais demandé soixante centimes.

....................................................................................


Ridicule.


Quatre-vingt dix.


C'est votre dernier mot, Jean-Paul ?


.....................................................................................


" Toute personne qui possède un franc me doit cinquante centimes "...

Etonnante formule, tout de même . Provocatrice, mais non dénuée de sens. Peut-être chargée de trop de sens, justement, approximativement conciliables. Dans sa brutale simplicité, en tout cas, elle dit bien le génie singulier de cet homme d'un maniement difficile que fut Léon Bloy.

Idéologiquement, elle est loin d'être claire. D'inspiration chrétienne, sans doute, mais d'un christianisme à forte teneur d'hérésie, avec des relents d'égalitarisme à la Proud'hon, anarchiste de ton, elle se souvient peut-être des partageux de 1870/71. Sorte de bombinette intellectuelle à fragmentation... Elle a le parfum de son époque, elle va fort bien à la nôtre.


C'est le même Léon Bloy qui, vers 1885, écrit à Edmond de Goncourt une lettre qui commence ainsi :

" Je suis votre ennemi. "...

On pense à Rousseau écrivant à Voltaire : "Je ne vous aime pas, Monsieur ". Mais, ce que Jean-Jacques n'aurait pas fait, le Léon, qui se présente à son destinataire comme un homme au bord de la misère, a le culot, à la fin de la même lettre, de le taper  de 50 francs.

Voici la lettre, telle que la cite Pierre Assouline dans un récent billet de La République des livres :


« Je suis votre ennemi. Du moins, j’ai été votre ennemi jusqu’à ce jour, peut-être même l’ennemi le plus violent que vous ayez eu. – Le meilleur ami que je me connaisse dans l’étable à pourceaux qu’on appelle la littérature contemporaine, Huysmans, m’a assuré vingt fois que j’étais injuste. M. Barbey d’Aurevilly me l’a dit aussi. N’importe. J’ai continué de foncer sur vous, en taureau spiritualiste que j’étais (…) Il est vrai que la récente lecture d’Henriette Maréchal a quelque peu diminué ma rage (…)
Je suis un désespéré, vomi par toute la presse. J’ai passé dix ans de famine à poursuivre le merle blanc de la Vérité et de l’Equité littéraire absolues. J’ai déjeuné quelquefois de croûtes de pain ramassées dans des ordures. Quand une feuille quelconque m’était ouverte, j’ai dit ce que je croyais être juste et vrai, sans jamais recourir à la salauderie du pseudonyme, offrant toute ma personne à tous les coups. Ces derniers jours, aidé d’un ami presque aussi pauvre que moi, j’ai créé Le Pal (…)
En attendant le succès qui, par miracle, semble me venir, malgré l’hostilité silencieuse de la presse entière, que je contemne de toute la force de mon désespoir, je suis affamé, expirant, en danger et l’idée m’est venue d’aller à vous, précisément parce que j’ai toujours été votre ennemi et que vous ne me devez rien (…)
J’ai besoin de 50 fr. que je vous rendrai si je peux ou que je ne vous rendrai pas, mais alors, il faudra crever, désagrément ultime qui du moins ne sera pas accompagné pour moi de l’horreur infinie d’avoir pollué ma plume, ni mon cœur en me prostituant pour les quatre sous que vaut la célébrité à la vomitive camaraderie du Journalisme contemporain… »


Outrecuidance même pas consciente ? Pas sûr. Je serais tenté d'y voir une manoeuvre perverse de prosélyte impénitent . Le catholique Bloy, qui condamne la production littéraire de Goncourt comme immorale, au même titre que celle de Zola, qu'il lui  arrivera de traiter élégamment d' "avorton", incite l'autre à faire un geste de charité à son égard, en somme à reconnaître la primauté des valeurs chrétiennes et à s'y conformer. " Tu es un mécréant, mon frère, je le sais, mais en te demandant ces 50 francs, je te donne une occasion de te racheter. "

 Si mon interprétation est juste, quelle innommable bourrique tout de même ! Comment ne pas souhaiter qu'un individu aussi pervers crève sur place de misère et de male mort ? Bloy est incapable de reconnaître le caractère ... relatif de l'absolu auquel il croit. Point d'autre salut pour celui qu'il sollicite que de s'y plier. Cette attitude, qui annonce les  efforts  répétés mais vains d'un Claudel pour convertir le parpaillot Gide, vous fait immédiatement trouver Néron sympathique...

Ou bien --  ce qui revient à peu près au même -- le raisonnement qui sous-tend la lettre est le suivant :

1 / Je suis votre ennemi.

2 / En effet, votre production littéraire est parfaitement immonde.

3 / Cependant, votre récent ouvrage, Henriette Maréchal, est un peu moins immonde que ce qui l'a précédé, et j'ai la bonté de vous en informer.

4 / Par conséquent, vous me devez cinquante francs.


Je ne sais si Edmond de Goncourt donna les cinquante francs. Pour tenir à distance l'importun prosélyte, il aurait été bien inspiré d'adopter l'attitude du Dom Juan de Molière, qui, importuné par un pauvre qui le sollicite de le  " secourir de quelque aumône " ( aumône, vocable détestablement connoté pour l'oreille délicate de Dom Juan ), finit par lui répondre : " Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité ". Pour moi, qui me soucie de l'amour de l'humanité encore moins que de l'amour de dieu, je me serais débarrassé du solliciteur avec un : "Va, va, je te le donne car tel est mon bon plaisir " ; ce qui m'aurait évité toute référence à un impératif moral quelconque.


Si j'avais à mettre en scène cette célèbre scène du pauvre du Dom Juan de Molière (acte II, scène 2), je traiterais ce passage de la façon suivante :

Dom Juan . -   (sur le ton de "dégage, connard") Va (un temps, geste menaçant, le pauvre fait un bond en arrière ),  va !  Je te le donne ( il lui lance la pièce le plus loin possible, de préférence dans les broussailles ) ... pour l'amour de ... ( éclat de rire )... l'humanité ! ( énorme éclat de rire, relayé par Sganarelle. En fond de scène, on pourra projeter une vidéo représentant Albert Camus en train de se faire sodomiser par François d'Assise. )

Albert Camus se faisant sodomiser par François d'Assise : cette improbable scène me paraît cependant propre à traduire ma double horreur de l'humanisme chrétien, dont François d'Assise est en somme une figure suffisamment emblématique, et de l'humanisme athée (ou agnostique ), dont Camus est un représentant notable. Que ce soit Camus qui se fasse sodomiser par le saint, et non l'inverse, me semble significatif, s'il est vrai que l'humanisme camusien est une resucée non croyante de l'humanisme chrétien. " Ah ! suce-moi, veux tu ! " est d 'ailleurs une réplique que je mettrais volontiers dans la bouche (pleine) de François (le saint, pas le pape, encore que ce soit un peu le même genre de saint homme).


- Voir sur le sujet le billet de Pierre Assouline sur le site de La République des livres, en date du 3 mai 2013.



Léon Bloy








1 commentaire:

Anonyme a dit…

Hello! This is my first visit to your blog! We are a group
of volunteers and starting a new initiative in a community in
the same niche. Your blog provided us useful information to work on.
You have done a outstanding job!

Look into my homepage: printable coupons for lipton tea bags