vendredi 10 mai 2013

Henri Cartier-Bresson : de l'imaginaire en photographie



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J'ai piqué cette photo au site de Pierre Assouline, La République des livres. Il me pardonnera, elle est trop belle pour qu'il se la garde pour lui tout seul. Et puis, si à la place, je mettais, par exemple L'Origine du monde, de Courbet, personne n'y verrait d'inconvénient. Tout chef d'oeuvre mérite d'être longuement contemplé et appelle d'innombrables commentaires; allons-y du nôtre.

Elle a été prise par Henri Cartier-Bresson en 1953. Elle représente le square du Vert-Galant, dans l'île de la Cité, à Paris.

En fait, elle représente bien d'autres choses, en particulier ce trio du premier plan, vu de dos, les deux enfants en manteau et bonnet blanc, avec leur maman (ou grand-mère ? ou nounou ?) . Ils sont sur le point de pousser les portillons à ressorts de l'entrée et de pénétrer dans ce vaste espace à peu près vide, ce grand V inversé dont la pointe scinde le fleuve en deux bras. C'est peut-être un jour de fin d'hiver, les arbres sont défeuillés, le temps un peu brumeux.

Voilà, pour l'essentiel, ce qu'on peut dire de ce qu'on voit. Bien sûr, l'inventaire n'est pas complet (pourrait-il l'être intégralement ? on peut toujours aller plus loin dans le compte-rendu du détail). Il y a le mobilier urbain, les grilles, les bancs, le panneau d'affichage, il y a les arbres, il y a les ponts dans le lointain, des péniches qu'on devine à gauche (on a envie de dire au Jardin, tant le spectacle est ordonné comme une scène de théâtre, le photographe occupant la position du spectateur installé aux premiers rangs des fauteuils d'orchestre, bien au centre, position idéale pour tout bien voir.

Voilà, on est au théâtre, mais qu'est-ce qui se joue ? Ou plutôt, peut-être, qu'est-ce qui va se jouer ?

L'enfant à gauche (petit garçon ? petite fille ? on ne sait pas trop) fait un peu bande à part. Tandis que sa grande soeur aide obligeamment l'adulte à passer l'obstacle, lui (elle?) a décidé de s'y prendre tout(e) seul(e). Son mouvement solitaire et délibéré vers la gauche organise à lui seul l'espace devant nous et lui donne sens. Comme si, par la grâce de ce geste enfantin, s'ouvraient soudain deux espaces parallèles et concurrents, un espace de l'aventure (masculin ?) à gauche, et un espace de la sagesse (féminin ?) à droite.

Je le vois déjà pénétrant dans l'espace vide (comme dirait Peter Brook), s'engageant dans l'allée de gauche. Echappant au regard de la femme, il se met à courir, rieur, un peu en zigzag, comme font les petits enfants; il passe devant la femme assise sur un banc, il la dépasse, puis soudain s'engouffre dans l'espace entre les deux derniers arbres au fond; le voilà tout seul sur la berge; riant, il court, bras tendus vers le fleuve; puis trébuche, et plouf. L'eau grise se referme sur lui. La femme et la petite fille n'ont rien su de ce drame si bref. Quelques jours plus tard, elle reviendra, seule cette fois, dévorée de remords, se pendre à la fourche de l'arbre du fond, à droite.

Toute photographie ouvre sur de multiples scénarios. Celui-là, plutôt mélodramatique (pas du meilleur goût sans doute) m'a-t-il été dicté par la seule pente souvent sombre de mon imagination ou m'a-t-il été suggéré, plutôt qu'un autre, plus optimiste et plus joyeux, par des éléments de l'image ? Il y a sûrement de l'un et de l'autre. Il est de fait qu'au moment d'entrer dans le square, l'enfant de gauche a déjà échappé à la surveillance, il a déjà pris un chemin divergent, plus aventureux, non balisé par l'adulte. D'autre part, ce n'est pas le portillon de droite qu'il pousse, c'est celui de gauche. Au risque d'être accusé de sinistrose, je rappellerai que gauche se dit en latin sinister, et que, pour l'augure, ce qui est à gauche, qui va à gauche est de mauvais... augure. Roman Polanski en fait une brillante démonstration dans la séquence initiale (lent mouvement tournoyant  vers la gauche) de Rosemary's Baby . Il est clair (pour moi) d'autre part, que l'espace vide du square a une valeur ambivalente : espace libre,  qui s'ouvre, accueillant, aux jeux enfantins, mais peut-être piège d'autant plus redoutable qu'il n'y paraît pas, cerné, au demeurant, par l'eau grise, dans cette matinée d'hiver. Comme si l'ambivalence de cet espace n'était autre que celle même du Destin.

Mais, dira-t-on, qu'est-ce qui m'autorise à inventer ainsi un avenir à la scène représentée par cette photo ? Je répondrai : la nature même du geste du photographe. La photographie arrête le temps, le fige dans un instantané. C'est le rôle de l'imagination du spectateur de remettre en marche l'écoulement du temps, un instant artificiellement stoppé. Il y a, pour l'y aider, son imaginaire (le mien par exemple, peut-être un peu plus porté que d'autres à échafauder des histoires sinistres); il y a l'imaginaire du photographe (il n'est pas sûr que Cartier-Bresson n'ait pas mis en scène cette photo, avec l'accord des trois protagonistes; il n'est pas sûr non plus qu'il n'ait pas retouché le cliché ; mais, même s'il s'agit d'un véritable instantané, fixé au hasard d'une promenade parisienne, le résultat n'en témoignera pas moins de son goût pour certaines scènes); et il y a le potentiel d'imaginaire (à peu près infini) contenu dans ce qui est montré, et qui échappe très largement au contrôle conscient de l'artiste ; c'est ce qui fait d'ailleurs la spécificité de l'art de la photographie, encore que beaucoup de photographes, travaillent, en laboratoire, à réduire au maximum cette part de contingence introduite par la représentation photographique du réel, cherchant ainsi à aller aussi loin que possible, à la façon des peintres, dans la maîtrise du matériau de la représentation.

Par exemple, je suis personnellement attiré par les deux gros arbres, au second plan, au centre de la perspective. Il me semble qu'ils se racontent des choses, je ne sais pas trop lesquelles, mais manifestement c'est la grosse poilade. Mon amour personnel pour les arbres en a pour son argent ici, puisque les arbres sont, au moins autant que les humains, les protagonistes de la scène, et que leurs troncs et leurs ramures structurent puissamment l'espace, un peu comme dans certaines toiles de la période figurative de Mondrian.



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