mardi 7 mai 2013

Rugby

912 -



Mon initiation au rugby doit dater de mes treize ans et ma pratique  de ce noble sport en est restée -- ou peu s'en faut --  à  ces quelques parties lycéennes que notre prof de gym organisait sur une vaste esplanade publique en terre battue,  en contrebas du lycée. C'était une aire historiquement vouée aux combats puisque -- je l'appris bien plus tard -- c'est là qu'en 93 les Bleus (déjà) de Marceau, Westermann et Kléber arrêtèrent définitivement l'avance vendéenne au prix d'un horrible massacre (1). Bien qu'élèves de quatrième, nous nous prévalions du titre de lycéens, l'appellation "collégiens" n'étant guère en usage à l'époque dans les établissements des quartiers bourgeois, réservée qu'elle était aux inférieurs des contrées suburbaines. Le plus gamin de nous tous était encore le prof, grande gigue échevelée, sorte d'hominidé musculeux et bronzé, qui mettait son plaisir à nous apprendre à "raffûter", comme il disait ; c'était lui qui raffûtait. Tout en cavalant, ballon coincé dans le creux du bras, il nous plaquait sa grande paluche en travers de la gueule, et s'en allait aplatir dans l'en-but, laissant derrière lui une ribambelle de déconfits et de navrés. Cela ne m'a pas dégoûté de ce sport, au contraire, mais j'habitais une région où la pratique en restait confidentielle, et puis je portais des lunettes.


Comme joueur, j'en restai donc à cette modeste et rigolarde initiation. Mais, avec deux ou trois copains, nous étions des supporteurs passionnés de l'équipe de Jean Prat, dont nous suivions les exploits... à la radio, commentés par Georges Briquet ou, peut-être déjà, par Roger Couderc. Puis ce fut la tournée de 1958 en Afrique du Sud, dont nous suivîmes les péripéties dans l'Equipe; je me revois sous la tente et sous la pluie, avec un copain, dans un camping de Belle-Île, où nous trompions l'attente du beau temps en lisant, ébaubis, d'horrificques récits qui chantaient l'héroïque résistance des Bleus soumis à des traitements de choc inspirés de la guerre des Boers. La Chanson de Roland, découverte peu après, me parut, en comparaison, bien fade. Alors s'ouvrit la grande époque des Domenech, Mias  Camberabero, Albaladejo et autres Spanghero -- des noms à bouffer un cheval tout cru ! (2). Je pris l'habitude d'aller les voir jouer à Colombes, où l'on ne voyait à peu près rien, on se contentait de l'ambiance, c'était toujours ça. Et puis Guy Boniface, même au ras de la ligne d'horizon, restait Guy Boniface.



 Quelques années plus tard, l'ère galloise commença  ; nous admirions sans réserve les maîtres en maillot rouge conduits par Barry John et Gareth Edwards. Le chauvinisme n'était pas de mise : c'était déjà bien de l'honneur pour les Bleus que de les affronter. Une victoire de l'équipe de France était accueillie avec un vif plaisir, mais personne n'aurait eu l'idée d'aller brailler dans les rues ces obscènes "On a gagné ! on a gagné" dont se saoulent nos descendants sans noblesse. Personne n'aurait eu l'idée de siffler l'arrière de l'équipe adverse s'apprêtant à transformer une pénalité; l'opération se déroulait dans un silence religieux. C'est ainsi que se forme la culture du beau jeu, et que s'affine le goût des spectacles nobles. Quand la prestation de l'équipe adverse est de qualité, on l'admire comme il se doit. 



Ceux qui pensent que ce qui compte avant tout, c'est de gagner, se privent de ce qu'il y a de meilleur et de plus beau dans le sport. Quand, avec mes élèves, je participais à des festivals de théâtre où les "meilleurs" étaient récompensés par quelque trophée ( quelle hérésie ! surtout s'agissant de rencontres de lycéens ), je leur disais : "On n'est pas là pour gagner, on est là pour donner ". Le sport trouve toujours son compte  à s'inspirer de cette éthique-là.


Tout ce qui contribue à purger le sport des relents guerriers qui l'imprègnent (et dont le fameux haka des Blacks est l'emblème) est bon à prendre. On a raison de dénoncer les abus et les dérives du sport-spectacle. Pourtant, il est bon que le sport soit un spectacle. Que les compétiteurs sachent qu'ils sont regardés par beaucoup de gens freine d'autres dérives. Les participants à la plupart des compétitions sportives ne devraient jamais oublier qu'ils se donnent en spectacle et qu'ils donnent un spectacle. Ainsi seront-ils conduits à ne pas en négliger la dimension esthétique . Un geste d'anti-jeu, sur un terrain de sport, est toujours un acte navrant, car il nuit gravement à la beauté du spectacle sportif et au plaisir que le spectateur en retire. Il y a de la barbarie dans ce plaisir que trouvent, dit-on, nombre de spectateurs du football américain, à ces agressions violentes et préméditées dont sont victimes tant de joueurs. Certains spectateurs, paraît-il, ne se déplacent même au stade que pour assister à ce genre de scènes.  C'est, il est vrai, le même peuple qui offre pour Noël des carabines 22 long rifle à des enfants de cinq ans.


Notes  -

1 - Voir les très beaux et instructifs Mémoires politiques et militaires de Kléber (Tallandier)

2 - Oui, je sais, c'est pas la meilleure de l'année.




Arm's Park,  Cardiff , 1968

1 commentaire:

JC a dit…

Perseverare diabolicum ! Toujours la même erreur, malgré l'avis des spécialistes ?.... Ce qui différencie le Théatre du Sport : en sport, le but est de gagner, et c'est tout !
Au théatre .... bof, ce n'est pas mon sujet de préoccupation : fais ce que vouldras !