jeudi 2 mai 2013

Un cas de harcèlement sexuel sous le Second Empire

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Ma voisine Aurélie est aux quatre-cents coups. Aurélie et moi sommes de vieilles amies, depuis le temps où nous nous promenions ensemble sous les arcades du Palais Royal, le soir. Mais la jeunesse et ses charmes ne durent qu'un instant, a dit le poète. Aurélie va sur ses quarante-cinq ans. Sans être ce qu'on peut appeler une beauté, c'est, comme on dit, "une personne qui se maintient".

Depuis quinze ans, Aurélie tient un commerce de modiste, au six rue Blomet. Son appartement est juste au-dessus de la boutique. Aurélie est ce qu'on appelle une femme rangée : pas plus d'un amant à la fois. Depuis trois mois, son ami de coeur,  c'est Alfred.  Un hommes d'affaires, au pluriel car il en avoue plusieurs, sans préciser de quel genre d'affaires il s'agit. Il partage sa vie et son intérieur. A deux dans le trois-pièces de la rue Blomet, ce n'est peut-être pas le Pérou, mais plus d'un les envierait.

Seulement, depuis bientôt près d'une quinzaine, rien ne va plus. L'individu dont Aurélie m'avait déjà parlé a pour ainsi dire élu domicile sur le pavé, au pied de chez elle.. Dès le matin elle le découvre, campé sur ses pattes courtes, figé dans une extase (1)  le nez dressé vers ses fenêtres, flairant on ne sait quel imperceptible parfum.

Lundi dernier, au matin, elle a trouvé une lettre de lui glissée sous son paillasson. Il y raconte à sa façon leur première rencontre, il y a un mois de cela. Une vraie déclaration d'amour, quoique bizarrement alambiquée, comme si son auteur était à jamais fâché avec la simplicité, à  moins qu'il ne cherche à masquer ses turpitudes sous un voile d'allusions et de sous-entendus. Dès le pousse- café, Aurélie était chez moi, avec la lettre. En voici la teneur, telle qu'elle me l'a lue et commentée.

" ...  " La rue assourdissante autour de moi hurlait..." -- Qu'est-ce que c'est que ce charabia pour commencer ? Est-ce que Monsieur ne pourrait pas dire, comme tout le monde : " j'étais dans la rue ", ou  " je passais rue Blomet " ? Mais non. Monsieur préfère la prétention post-moderne. Dire que la rue hurlait, c'est idiot : ce sont les gens dans la rue qui hurlaient, d'ailleurs personne ne hurlait, je m'en souviens bien, peut-être quelques chiens tout au plus. Flatteuse idée qu'il se fait de ses contemporains, pour qui  il se prend ?....

" Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse ...."   -- Mince, merci de le reconnaître, mais longue ? On dirait une réclame pour les baguettes du boulanger..."

Je rigole. Sous la toise, Aurélie doit tout juste frôler les cent cinquante cinq centimètres. Il est vrai que lui, tel qu'elle me l'a décrit, il n'est pas grand ; l'amour rend aveugle, comme l'a si bien dit Alain Badiou (2), mais tout de même...

" ... en grand deuil, douleur majestueuse..."  D'accord, Anthime (3) venait de me quitter, mais de là à écrire que je portais le deuil et que j'étais dans la douleur... C'est vrai que mes durillons me font soufffrir, mais "douleur majestueuse", je trouve ça pompeux. On dirait de l'Alexandre Dumas fils (4) "

"... Une femme passa, d'une main fastueuse soulevant, balançant le feston et l'ourlet... "  -- fastueuse, fastueuse, comme si j'avais épousé Crésus, ou comme si je faisais encore le commerce de mes charmes ; une allumeuse, oui, c'est comme ça qu'il me voit, moi, une honnête femme, aguichant le client en lui montrant du mollet, "balançant le feston et l'ourlet..." : et le reste de la robe, qu'est-ce qu'il est devenu ? On pourrait croire que je me promenais toute nue rue Blomet, ce matin-là, pour faire admirer au père Lathuille (5) ma "jambe de statue" :  "de statue" ? Je suis encore une femme de chair et d'os, moi, monsieur, je ne pose pas encore pour le Père Lachaise...

Non mais  quel tact, vraiment... "... Moi, je buvais, crispé comme un extravagant..." Alors là, il faut le reconnaître, c'était bien ça. Je peux même préciser le contenu du litron : du gros rouge tout juste acheté chez le marchand de vin. Il me regardait entre deux lampées,  tout tremblotant sur ses quilles courtaudes, hagard, je peux dire qu'il m'a fait peur !

" ... Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan...  "  -- N'importe quoi vraiment... Et bonjour la délicatesse. Je peux être colère à mes heures, mais de là à me confondre avec une tornade... Pourquoi pas la sirène du Mississipi tant qu'il y est !

"... la douceur qui fascine ..." Il faudrait s'entendre : ou je suis un ouragan ou je suis une faible et douce amante...

"... et le plaisir qui tue..."  -- Quoi ? Mais c'est de la calomnie toute pure, ça ! Même au temps du Palais Royal, tu peux en témoigner, ma Jeanne (6), je n'ai jamais contaminé personne !  Question hygiène j'ai toujours été recta. Pas comme ce monsieur, sans doute, à en juger par les pustules et le rictus. Je ne lui donne pas cinq ans avant le yoyotage final.

"... Un éclair... puis la nuit ! " --  Il faisait grand soleil et il était dix heures du matin. Il est timbré.

"...Fugitive beauté dont le regard m'a fait soudain renaître, ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?" -- Ce serait gentil s'il n'y avait pas l'enflure. Quand je disais Dumas fils, j'étais indulgente. "Fugitive beauté", d'ailleurs, quand j'y pense, c'est pas si gentil que ça, et puis je m'appelle Delphine (7),  la barbe toutes ces généralités. Quant à l'éternité, elle aura duré le temps qu'il rapplique sous mes fenêtres.

"... ailleurs, bien loin d'ici! trop tard ! jamais peut-être !  -- si tu crois que tu vas m'attendrir, mon bonhomme, moi les angoissés de ton genre, je les laisse à Charenton.

" ...car j'ignore où tu fuis..."  -- Ben, heureusement... " Où tu fuis..." : c'est quoi cette allusion douteuse et perfide? Comme si j'avais quelque chose à me reprocher. Encore un qui lit trop Eugène Sue.

" Tu ne sais où je vais "  -- Alors là, mon poteau, je m'en tape.

" O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! "  -- C'est vraiment la meilleure ! Mais je n'en savais rien du tout, moi, mon bon monsieur. Je ne lis pas dans vos pensées morbides. Je ne m'intéresse pas du tout, mais alors là, pas du tout, à vos états d'âme. Et si tu crois que tu vas m'attendrir avec tes simagrées amoureuses d'aliéné bon pour le cabanon, mon petit bonhomme, ce que tu te goures, ce que tu te goures (8) ".

Aurélie a communiqué la lettre à son Alfred. Il a pris ses renseignements sur le quibus. Aux dernières nouvelles, il s'agirait d'un fils de famille tombé dans la mouise après avoir mangé son héritage, et qui vivoterait  d'une pension miteuse  et de réclames composées pour les boutiquiers. Un dénommé Baudelaire.

Avant-hier, le Baudelaire  stationnait devant la boutique d'Aurélie sur le coup de dix heures. Alfred a empoigné sa canne à bout ferré et à pommeau de chêne et il est allé lui faire un brin de causette. L'autre a décampé. Depuis, on ne l'a plus vu.

Aurélie a gardé la lettre. " Tu comprends, ma Jeanne, s'il insiste, je pourrai la produire à Monsieur le commissaire comme pièce à conviction ". Au temps du Palais Royal, Aurélie ne marquait pas autant de respect à ces Messieurs de la police. Une femme rangée, je vous le disais.


Notes

1/  " figé dans une extase " : l'expression permet de fixer pour ce texte anonyme un terminus ante quem. Il est clair que la rédactrice s'intéressait à la littérature moderne. Ce récit ne peut donc être antérieur à 1857, année où parut Madame Bovary. On sait que, contrairement aux formules trompeusement généralisantes du type "A l'entrée de l'Opéra Charles Bovary se tapait la queue", Flaubert n'hésite pas à écrire : " A l'entrée de l'Opéra Charles Bovary se tapait une queue. "  ( Aucune queue ne peut en effet être identique à une autre queue, on l'a bien vu sous l'Occupation ).

2/  " Alain Badiou " : de l'Instutut

3/  "Anthime" ben quoi ? Echenoz s'en est bien servi, pourquoi pas moi ?

4/  " Alexandre Dumas fils " : comme sa copine Jeanne, Aurélie lit au lit.

5/   vers 1860, le père Lathuille tenait rue Blomet un commerce de frivolités.

6/  Jeanne, c'est mon prénom.

7/ Delphine était le nom de guerre d'Aurélie du temps du Palais Royal; ça lui revient sous le coup de l'émotion.

8/  ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?


( Rédigé par : Jeanne la pâle nue dans ses châles )




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