samedi 29 juin 2013

La saison des allergies

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Le style, ce n'est pas seulement en  littérature qu'on en a besoin. Dans la vie courante, c'est nécessaire tout autant. Sans le style,  on patauge dans le vulgaire, on stagne dans l'insignifiant. Tandis qu'avec le style, on décolle, on s'élève, on tutoie le sublime.

Tiens, pas plus tard qu'à matin, au marché. Je l'ai repérée de loin, dominant la foule des badauds rondouillards et trapus. Blonde. Lumineuse. Agile et noble, avec sa jambe de statue. Fasciné suis-je. Elle m'a vu, elle aussi. Nonchalante et souple, elle avance  vers moi, sans me quitter du regard.

Arrivée à ma hauteur, elle me toise (différentiel de taille en sa faveur : 0,25 m), me gratifie d'un sourire indulgent, tend un bras adorablement doré, puis, du bout de ses doigts fuselés, laisse tomber à terre un mouchoir.

Quel geste ! Féodal ! Palsambleu ! Les odeurs de graillon du marchand de poulets rôtis s'évanouissent. 2013 s'efface ! C'est toi Guenièvre, je suis Lancelot !

Et pas un mouchoir en papier, vulgaire kleenex de supermarché, je te ferai dire , non : un vrai mouchoir , en vrai tissu, tissé sur un vrai métier -- de batiste, brodé.

Aussitôt je me plie avec toute la grâce dont je suis capable,  ramasse le fin carré, le porte discrètement à mes lèvres, à mes narines,  prends le temps de flairer dévotement un parfum de paradis, me déplie avec une hiératique lenteur, me relève, le lui tends. Quelle classe! quel style !  

" Merci de ramasser mon rhume " , qu'elle me fait en reniflant.

-- Ah, s'il pouvait nous rapprocher, que je lui réponds en éternuant.

Mais à son regard un peu larmoyant, j'ai bien compris quelle ne souhaitait pas aller plus loin que ces premiers épanchements fusionnels, pourtant prometteurs.




Tableau de James Tissot

jeudi 27 juin 2013

De la diction avant toute chose !

942 -


Suivi l'autre soir la retransmission du concert donné dans le cadre de la fête de la musique au théâtre antique d'Orange. Public enthousiaste, artistes de haute qualité, programme éclectique et fort séduisant, bien que passablement convenu, puisqu'il regroupait surtout des tubes du répertoire de l'opéra du XIXe siècle : Rossini, Verdi, un peu de Wagner, de l'opéra français ( Massenet, Delibes, Saint-Saëns). Il m'a semblé que Puccini était le grand oublié, Bellini aussi d'ailleurs. Aux côtés de l'inusable Ruggero Raimondi, on nous a offert l'occasion d'entendre de jeunes interprètes français et italiens, dans l'ensemble fort brillants : très belles voix, très belle technique vocale. Pourtant, à l'exception d'une mezzo-soprano canadienne, bien émouvante dans un air du Samson et Dalila de Saint-Saëns, le point commun de tous ces jeunes artistes qui sont déjà des stars internationales du bel canto, fut, ce soir-là en tout cas, et dans les conditions imparfaites d'une retransmission télévisée en direct (sans mistral), qu'on ne comprenait à peu près rien des paroles françaises, italiennes ou allemandes de ces airs pourtant archi-célèbres. On avait l'impression que ce qu'il s'agissait de faire passer, c'était la virtuosité , éventuellement l'expressivité de la voix, nullement les mots du texte et leur sens.

Il me semble pourtant qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que, même à une époque relativement récente (les dernières décennies du siècle précédent), que ce fût au concert ou sur disque, les chanteurs avaient plus souvent qu'aujourd'hui le souci de faire entendre et comprendre le texte qu'ils chantaient. Un de mes plus anciens souvenirs dans ce domaine -- j'avais treize ou quatorze ans -- est celui de l'écoute sur microsillon (c'était alors une nouveauté technologique) du duo des fleurs de Lakmé, de Léo Delibes, redoutable exercice de vocalises. Eh bien, vocalises ou pas, on entendait parfaitement (dans les deux sens du verbe) les paroles du texte. J'ai malheureusement complètement oublié le nom des deux interprètes. L'autre soir, on n'a rigoureusement rien compris du tout.

Ces trop fréquentes parties de savonnage dont les textes d'opéra font les frais sont-ils le résultat de l'insuffisante attention portée aux questions de diction et d'articulation ? J'inclinerais à le croire. Les chanteurs d'opéra devraient pourtant savoir qu'ils sont des diseurs autant que des chanteurs et que leur art est cousin de celui de l'acteur de théâtre. L'art de la diction est un  art difficile et chaque langue pose évidemment des problèmes spécifiques. Ces problème se rencontrent aussi dans le domaine de la mélodie et du lied, peut-être à un moindre degré dans la mesure où l'effort vocal exigé du chanteur étant moindre, l'interprète a davantage le loisir (pour ne pas dire l'obligation) de soigner la diction. Je possède  deux enregistrements des Nuits d'été de Berlioz, l'un par Janet Baker, l'autre par Régine Crespin. C'est le jour et la nuit. Evidemment, d'autres que Janet Baker ne soutiennent pas, dans ce répertoire, la comparaison avec une Régine Crespin au sommet de son art, aussi sublime quand elle chante la musique de Berlioz que quand elle fait entendre les poèmes de Gautier. Avec Janet Baker, en revanche, on ne comprend à peu près rien, et ce n'est pas dû au fait qu'elle est Anglaise ; cela vient de ce qu'elle n'a pas pris suffisamment en compte les problèmes de la diction du français, ou bien qu'elle n'est pas parvenue à les maîtriser. Dans ce cas, me semble-t-il, la sagesse eût voulu qu'elle s'abstînt. Parlez-moi de Felicity Palmer, autre Anglaise, dans les Histoires naturelles de Ravel, sur les textes de Jules Renard. Non seulement on comprend tout mais, en plus, l'humour, la drôlerie sont au rendez-vous. On voit que mes références commencent à dater, mais peut-être, aussi bien, les dernières décennies du précédent siècle furent-elles un âge d'or du chant (dans le domaine de l'opéra comme dans celui de la mélodie).

Pour s'en  tenir au répertoire du XIXe siècle, il existe un certain nombre d'enregistrements qui, sans être parfaits, sont globalement remarquables sur le plan de la qualité de la diction. Je pense par exemple au Ring de Wagner enregistré par Karl Böhm, ou par Pierre Boulez (en direct à Bayreuth), au Simon Boccanegra de Verdi par Abbado (avec Piero Cappucilli dans le rôle-titre), à la Tosca de Puccini par Colin Davis (avec Montserrat Caballé)  etc. Ces enregistrements datent tous de la grande époque du micro-sillon. Il est possible que, dans les productions très soignées de cette époque, artistes et ingénieurs du son aient eu à coeur de traiter les livrets avec autant de respect et de soin que les partitions. Mais il  est vrai que je suis juge et partie, s'agissant d'enregistrements que j'aime particulièrement.


Hector Berlioz,  Nuits d'été (sur des poèmes de Théophile Gautier) , Régine Crespin, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet (avec Shéhérazade de Ravel )


Additum (13/07/2013 ) -

En regardant sur Arte l'intéressant documentaire rétrospectif sur l'opéra de Monteverdi à Britten, je me disais que c'est progressivement, dans l'histoire de l'opéra, que la clarté de la diction a été peu à peu sacrifiée au profit de l'expressivité  purement "instrumentale" de la voix. Il me semble qu'il faut mettre ce phénomène en relation avec les progrès quantitatifs des moyens mis au service du compositeur : effectifs instrumentaux de plus en plus fournis, choeurs de plus en plus nombreux, scènes et salles de plus en plus vastes. Il était difficile aux chanteurs de suivre le mouvement sans sacrifier la diction à la pure puissance vocale. L'évolution de la conception du rôle de l'orchestre dans sa relation avec les chanteurs a agi dans le même sens : d'accompagnateur des chanteurs au XVIIe et au XVIIIe siècle,  l'orchestre a peu à peu pris une place prépondérante. Chez Wagner, la "voix" de l'orchestre est au moins aussi importante que celle des chanteurs. De là aussi une tendance à la simplification du texte chanté, ou tout au moins de la partie du texte perçue par l'auditeur, comme on s'en rendait compte dans ce Rigoletto, au demeurant tout-à-fait remarquable à tous égards, donné au festival d'Aix-en-Provence. L'opéra de chambre, tel que Schoenberg l'a pratiqué, me semble un remède aux effets pervers des gros bataillons.



Simon Boccanegra, mise en scène de Giorgio Strehler





mardi 25 juin 2013

" La Recherche " comme... recherche

Si le CNRS avait existé à l'époque où Marcel Proust publiait les volumes successifs de A la recherche du temps perdu, il aurait pu légitimement recruter l'écrivain comme chercheur dans le champ des sciences humaines.

C'est que l'entreprise dans laquelle il se lance quand il commence d'écrire Du côté de chez Swann est une  quête de vérité, dans des champs de la connaissance clairement définis, et dans un esprit véritablement philosophique et scientifique. Comme l'avait déjà tenté pour son époque Balzac, lui aussi en philosophe et en savant autant qu'en  romancier, il s'agit de mettre au jour les ressorts de la comédie sociale, en faisant intervenir un facteur qui intervient de façon beaucoup moins systématique dans la Comédie Humaine, le facteur temps. Dans A la Recherche du temps perdu, on suit l'évolution des mêmes personnages  sur une période d'une trentaine d'années ; les circonstances de la vie, les mutations sociales et le pouvoir des passions et des vices expliquent leurs transformations : l'ambitieuse madame Verdurin finit, à la fin du roman, par épouser le prince de Guermantes ; on suit les étapes de la déchéance sociale du baron de Charlus, etc. 

Cependant, l'originalité de la démarche proustienne est ailleurs que dans un projet d'étude sociale qui, pour approfondie et passionnante qu'elle soit, l'apparente à l'entreprise balzacienne, au même titre que la production de Flaubert ou celle de Zola. Elle se situe sur le terrain des investigations psychologiques. Il s'agit d'abord d'une étude sur le fonctionnement de la mémoire. Voulant retrouver son passé, le narrateur de la Recherche est confronté au naufrage des souvenirs, à commencer par les souvenirs d'enfance. Proust se demande s'il est possible de les faire ressurgir des profondeurs où ils sont enfouis, pour les ramener à la surface de la conscience. Il découvre les pouvoirs de la mémoire involontaire, la mémoire liée aux sensations, auxquelles les souvenirs des époques les plus lointaines de la vie sont restés associés : c'est l'expérience fondatrice de la madeleine, dans Du Côté de chez Swann, expérience confirmée par d'autres semblables au fil du roman, et définitivement validée par les expériences relatées à la fin du Temps retrouvé. Cette confiance accordée aux associations spontanées entre sensations et souvenirs fait penser à la règle des associations  libres dans une cure psychanalytique.

Proust élabore aussi une méthode de découverte de la vérité intérieure des êtres, vérité que, pour diverses raisons, ils cachent aux autres, et que souvent, d'ailleurs, ils ignorent eux-mêmes, ce qui explique qu'ils soient incapables de prendre aucune distance critique à l'égard du rôle qu'ils jouent dans la comédie sociale. Cette vérité, c'est à l'observateur de la mettre au jour à partir des signes extérieurs que lui livrent les personnages  et qui la trahissent : leur langage surtout, leur comportement physique, les bizarreries de leur conduite lui fournissent autant d'indices. A cet égard, la démarche de Proust, comme le montre Jean-Yves Tadié dans Le lac inconnu, entre Proust et Freud, est parente de celle du fondateur de la psychanalyse. On retrouve cette parenté dans l'analyse proustiennne de la vie amoureuse, qu'il s'agisse de sa description de la jalousie, de l'accent mis sur les pulsions sado-masochistes,  de sa théorie des intermittences du coeur ou de sa critique de l'amour vu comme un prête-nom socialement et spirituellement présentable de la libido.

L'outil privilégié d'investigation de Proust, c'est son style, si immanquablement reconnaissable, par la longueur de ses phrases complexes, l'abondance des incises, la virtuosité de la syntaxe, l'importance des comparaisons. Ce style a la précision d'un scalpel. Il est un style d'analyste, conscient de la difficulté de sa recherche, envisageant souvent, à propos des motivations d'un personnage, plusieurs hypothèses interprétatives, sans toujours parvenir à trancher. Les contemporains n'ont pas toujours compris cette écriture. Gide et quelques autres n'y ont vu, au début, que les afféteries d'un mondain désoeuvré. Un peu plus tard, Céline caricature le propos proustien, le réduisant à un enculage de mouches généralisé.

Proust aurait pu devenir philosophe, sociologue ou médecin psychiatre. Vers la fin de son adolescence, il déclare à ses parents que deux carrières seulement l'intéressent, la littérature et la philosophie. Il choisit la littérature, pour des raisons conscientes et inconscientes dont toutes n'ont pas été identifiées.

Proust n'est pas un professionnel de l'écriture et du roman. C'est d'ailleurs pourquoi il n'en a publié qu'un. Sa fortune personnelle lui permet de se consacrer entièrement à son oeuvre sans souci du lendemain. A cet égard, il est beaucoup plus libre qu'un Balzac, devenu un véritable forçat de l'écriture après la faillite de son entreprise d'imprimerie et contraint, beaucoup plus que lui, à tenir compte des goûts du public et des contraintes éditoriales. Proust, lui, peut se permettre de ne rien sacrifier de l'originalité de son oeuvre, quitte à attendre patiemment l'heure d'une reconnaissance dont il ne doute pas.

Il me fait penser à ces savants du XVIIIe siècle, un Buffon, un Lavoisier, qui peuvent se consacrer entièrement à leur travail scientifique parce qu'ils sont à l'abri des soucis matériels. Or il a conçu lui aussi son entreprise dans une perspective largement philosophique et scientifique. La recherche de la vérité dans les champs d'investigation qu'il s'est choisis est toujours restée son objectif prioritaire. Dans la famille Proust, le père était médecin, le frère cadet devint chirurgien. C'est au fond Marcel qui, à sa manière, a porté au plus haut la vocation scientifique des hommes de la famille.

L'ambition de connaissance qui sous-tend l'entreprise de Proust se retrouvera plus tard chez des romanciers qui se réclameront plus ou moins ouvertement de lui, un Claude Simon, et peut-être surtout une Nathalie Sarraute.




dimanche 23 juin 2013

Eloge du métissage

940 -

                      Métissez-vous tous en bas !


Note -

Je me réjouis de vivre à une époque où, grâce à de substantielles et ô combien bénéfiques mutations démographiques et culturelles, il est possible d'inscrire un tel slogan au virtuel tableau de la blogosphère. Il n'en fut pas toujours ainsi. Je me souviens du temps, heureusement révolu, où nous devions ruser pour exprimer nos convictions, utilisant par exemple un langage codé, comme dans le célèbre exemple, dont s'inspire le nouveau slogan, tout en lui rendant hommage :


                                   Taisez-vous tous en bas !


Une fois ce message décrypté, on conviendra que le mot d'ordre est resté exactement le même !

Mon honneur s'appelle Fidélité.

En cas de doute, on aura recours au classique manuel de décodage : L'art du contrepet, de Luc Etienne




jeudi 20 juin 2013

Par défaut

939 -


" Tu n'es pas du château, tu n'es pas du village. Tu n'es rien "

                                                       ( Franz Kafka, Le Château )


Sur ce blog littéraire que je fréquente assez régulièrement, un intervenaute se fait remarquer par des posts nombreux qui, pour la plupart, développent un panégyrique systématique d'Israël et de la culture juive . C'est bien son droit, à cet homme, dira-t-on. D'autres font bien l'éloge de la culture arabe, de la Chine ou de bien d'autres choses. Sans doute, et cela ne me gênerait guère si les tartines récurrentes du personnage  -- outre qu'elles relèvent généralement d'une insistante propagande sioniste --, ne cherchaient pas obstinément à démontrer la supériorité de la culture juive sur les autres cultures (arabe notamment) et celle d' l'Etat d'Israël sur ses voisins, et cela d'une façon particulièrement lourde, grossière et agressive. Son zèle lui fait aligner les sottises les plus burlesques : c'est ainsi que, soucieux de réintégrer dans les rangs de la grande tribu l'écrivain Italo Svevo, qui dissimulait  pourtant soigneusement ses origines juives, dont il ne tirait sans doute pas une particulière fierté, il écrit : "Son obsession du bonheur sur terre et d'une certaine harmonie existentielle sont typiquement juifs " !  Aussi typiquement juifs que chinois ou lapons ! L'aspiration au bonheur et à une certaine harmonie existentielle étant typiquement humaine, et les Juifs faisant partie, jusqu'à nouvel ordre, de l'espèce humaine, elle est donc typiquement juive... Excellente application du fameux syllogisme.

L'effet obtenu est évidemment à l'opposé de celui que leur auteur escomptait. Il ne s'avise pas qu'en parlant de qualités  "typiquement juives", il autorise les antisémites à énumérer des défauts  typiquement juifs, eux aussi, dont un Menotté de Manhattan, par exemple, leur fournira aisément des exemples : cupidité frénétique, frénétique volonté de puissance et avidité sexuelle non moins frénétique. C'est ainsi que les sionistes délirants offrent aux délirants successeurs d'un Montandon une légitimation qu'ils n'espéraient plus.

Les textes de cet ectoplasme sont très révélateurs d'un mode de pensée qui, personnellement, me hérisse, et que je qualifierai d'essentialiste. Il consiste à enfermer les êtres vivants, les collectivités humaines, les phénomènes culturels, dans des essences auxquelles on impose une définition intangible. Chez l'intéressé, elles le sont d'une façon particulièrement sommaire et simpliste. On rencontre donc sans cesse sous sa plume une série d'entités durcies tant bien que mal sur l'enclume par ce médiocre forgeron des essences : LE Juif, L'Arabe, LA culture juive, LES Chrétiens etc. Essences souvent assorties d'un qualificatif peu flatteur : "France moisie" , "Europe moisie" ...

On me dira que cette manie essentialiste et classificatrice n'est ici gênante que parce qu'elle est lourdement et bêtement réductrice, mais qu'après tout, elle est aussi vieille que le monde, à l'oeuvre dans la pensée de tout un chacun, et sans doute une des conditions de la connaissance, philosophique, historique  ou scientifique. Une des armes aussi de la polémique, plus fréquemment utilisée, me semble-t-il, à droite qu'à gauche.

Qu'aucune entreprise de connaissance ne puisse se passer du recours à des concepts englobants et généralisants, c'est une évidence ; mais  un concept, quel qu'il soit, est un artefact, il n'existe pas dans la nature ; réduire le réel au conceptuel est une pratique qui  comporte des avantages, mais aussi des dangers, parmi lesquels le plus sérieux est sans aucun doute la réduction artificielle et abusive du complexe au simple, au point de faire oublier que le réel est toujours infiniment complexe, et que le risque de la simplification, c'est le simplisme. L'Histoire des hommes abonde en exemples des  ravages qu'une vue simpliste des choses a provoqués dans les relations entre les groupes humains.

Dans le langage de l'informatique, il est une expression que j'aime bien, c'est l'expression "par défaut". Par exemple, si je sélectionne un navigateur par défaut, c'est lui que mon ordinateur reconnaîtra automatiquement, à défaut des autres. Cela ne veut pas dire que je méconnais les qualités des autres ; cela veut dire simplement que, momentanément, j'ai choisi d'utiliser ce navigateur-là.

De la même façon, il me semble qu' au moment de tenter une définition de nous-mêmes ou des autres,  nous devrions toujours nous rappeler que nous ne pouvons le faire que  par défaut, c'est-à-dire qu'en nous définissant de telle ou telle façon, nous excluons provisoirement (généralement pour des raisons d'utilité et d'efficacité immédiate) d'autres façons, très nombreuses, de nous définir ; cela veut dire aussi que nous aurions pu être autre chose que ce que nous sommes. "Ah! oui , dit un personnage de Henri Michaux (dans Mes propriétés, je crois), j'ai été ça. Et ça. Et puis encore ça"  etc. Un sommaire examen de notre vie nous convaincra que nous pouvons en dire autant. De la même façon, nous pourrions dire : " J'aurais pu être ça, et puis ça, et puis encore ça". Mieux encore : "Je pourrais (très facilement) être ça, et puis ça, ou encore ça."

Ainsi ne sommes-nous enfermés dans aucune essence, car si nous sommes Juifs, Français, Chinois, Chrétiens, Musulmans, etc., nous ne le sommes que par défaut. De même sommes-nous agrégés, polytechniciens, employés des postes, techniciens des pétroles, par défaut. De même ne sommes-nous homme ou femme que par défaut, et même des êtres humains par défaut. Si je suis homme, c'est que le sort n'a pas voulu que je sois femme; il s'en est fallu de peu, et je garde en moi des traces du moment où le destin a hésité. De même le sort n'a-t-il pas voulu que je sois chat, chevreuil, amibe ou brin d'herbe. Mais quelque part, au plus secret de mon être, je suis AUSSI tout cela. Dieu merci. Oui, Dieu merci.

Délivrons-nous des définitions. Délivrons-nous des étiquettes. Libérons-nous de ces lourdeurs. Quel bonheur que passer d'une identité à une autre, puis à une autre, d'une patrie à une autre, d'une religion à une autre, d'un sexe à un autre, d'une espèce à une autre, d'un règne à un autre. Être engendré, c'est passer d'un règne à un autre. Mourir, c'est passer d'un règne à un autre. Ouvrez les fenêtres! De l'air ! de l'air !

Mais il est vrai que les choses ne sont pas si simple. Il faut bien que nous accommodions tant bien que mal, les uns et les autres, de l'identité que les hasards de la vie nous ont fabriquée. Nous aimons légitimement quelques traits de cette identité; généralement, il s'agit de notre identité la plus intime, celle où nous croyons, souvent à tort, que réside le meilleur de nous-mêmes ; mais pour le reste.... Pour le reste, imposer une identité, c'est, peu ou prou, toujours, noyer le singulier dans le collectif, que ce soit  la lignée,  la famille, le clan,  l'ethnie,  la profession,  la classe sociale,  la nation,  la religion etc. Et c'est toujours s'exposer au risque des qualifications essentialistes.

Or la manie essentialiste est une fureur mutilante. Elle nous coupe de ce qui est  autre. Elle nous empêche de nous reconnaître dans l'autre, d'aller vers lui, de le comprendre, de l'aimer, de s'identifier à lui, de se fondre en lui. Elle est l'arme de toutes les intolérances, de tous les intégrismes, du racisme, de la xénophobie de la haine. Au long de l'Histoire, elle n'a cessé de d'offrir une légitimation aux dominants, aux discours esclavagistes, racistes, sexistes, homophobes.

Si j'aime la littérature, c'est qu'elle est pour moi le moyen d'accéder à la singularité irréductible de l'autre et de m'unir à elle dans l'échange de la lecture. Je sais bien, par exemple, que Faulkner est américain, que son oeuvre s'inscrit dans le cadre de l'histoire américaine, de la culture américaine, de la littérature américaine, qu'elle s'éclaire par elles, mais ce qui m'intéresse par-dessus tout, c'est la singularité absolue d'une sensibilité, d'un regard, d'une écriture. Il en va de même de tous les écrivains que j'admire. La littérature et , plus généralement , l'art sont les antidotes les plus efficaces que je connaisse au poison essentialiste. A condition de pratiquer une infidélité systématique. De passer d'un livre à l'autre comme on passe d'une femme à l'autre. Le personnage que j'évoquais tout-à-l'heure ne comprend pas qu'on puisse aimer à la fois Gombrowicz et le Clézio. Mais si, on le peut, et d'une façon toute naturelle et saine, s'il est vrai que le commerce des livres est le lieu des échanges et des appariements les plus improbables, et que l'amour de la littérature et de l'art ignore l'exclusion, l'ostracisme, l'excommunication.

Soyons, éperdument, des migrants de l'être. Soyons, éperdument, des migrants de l'esprit.

" Je est un autre " : nous n'avons pas fini de méditer la vérité profonde de la parole de Rimbaud.


Note -

Sur cette question éminemment philosophique des essences, on lira avec profit sur ce blog, sous la plume de Marcel : Comment fabriquer une balle de golf avec du potage  (11/05/2013)

Additum -

" Quel bonheur que passer d'une identité à une autre, puis à une autre, d'une patrie à une autre, d'une religion à une autre, d'un sexe à un autre, d'une espèce à une autre, d'un règne à un autre. "

Mais certainement. Certainement. Vaste et beau programme. On m'objectera (je m'objecte) que tout ça est plus facile à dire qu'à faire. Sans doute un certain nombre de solutions traditionnelles sont connues : le reniement, la trahison, la désertion,  ou, de façon moins dramatique, faire ses valises et aller voir ailleurs. Elles exigent de l'énergie, du caractère, un goût certain du risque. Même si ça ne se passe que dans la tête, si ça relève seulement de l'expérience de pensée, mais sincèrement tentée, c'est difficile. Sartre raconte qu'un temps il s'exerçait à penser systématiquement contre lui-même. Je ne me rappelle plus s'il fait le bilan de l'expérience. Un autre problème est de ne pas se retrouver à nouveau prisonnier de l'identité qui a remplacé la précédente.  De toute façon, l'entreprise, quelque forme concrète qu'elle prenne, est ardue, elle demande du  courage et de la persévérance. Je pencherais pour ma part pour deux stratégies associées : s'exercer quotidiennement à s'ouvrir à l'identité de ce qui n'est pas soi, et faire travailler son imagination. Essayer, non seulement de se représenter, mais de communier avec l'identité intérieure d'un paysan égyptien ou d'un habitant d'une favela de Rio relève déjà de la mission quasi impossible, alors qu'on imagine la difficulté de faire sienne la vision du monde qui est celle d'une fourmi. C'est d'ailleurs un exercice philosophique conseillé et décrit par Roger-Pol Droit dans son petit livre : 101 expériences de philosophie quotidienne (Odile Jacob). On lira aussi avec profit le récent Comment j'ai cessé d'être juif, de Shlomo Sand ( Flammarion / Café Voltaire ).

Additum 2  (28/0/2013)

A propos de trahison, j'ai cédé à la tentation d'acheter le récent numéro spécial que le Magazine littéraire consacre au sujet. j'aurais dû me méfier, ayant déjà été échaudé. Effectivement, le niveau des articles ne dépasse guère celui de synthèses à l'usage du bachelier moyen. A signaler tout de même un article sur Genet et un autre -- vraiment intéressant, lui -- sur Max Brod éditeur de Kafka.




Composition de Christian Boltanski



lundi 17 juin 2013

" Le Hameau " (William Faulkner ) : prédateurs de l'aquarium

938-


Nous prenons peu à peu conscience ( bien trop lentement, vu l'accélération des évolutions physico-chimiques en cours ), que notre existence, celle des animaux et des végétaux, dépendent entièrement de l'existence à la surface du globe d'une mince pellicule gazeuse appelée atmosphère ; et non seulement nous dépendons de son existence, mais aussi de la stabilité de sa composition, stabilité actuellement mise à mal par les rejets d'origine anthropique, au moins depuis le  début de la première révolution industrielle.

Dans une scène particulièrement violente du Hameau,  William Faulkner décrit ainsi un poirier en fleurs :

" Ils étaient assis sur les marches, le dos appuyé contre un des montants de la galerie ou contre la balustrade. Seuls Ratliff et Quick  étaient assis dans des fauteuils, de sorte que les autres apparaissaient comme des silhouettes noires se découpant sur la lueur laiteuse et rêveuse de la lune, au-delà de la galerie. En face, de l'autre côté de la route, le poirier était en pleine floraison, comme couvert de givre ; ramilles et rameaux ne s'élançaient pas des branches mais, immobiles, se dressaient, perpendiculaires aux rameaux horizontaux, pareils à la chevelure déployée à la verticale d'une femme noyée dormant à même le sol au fond d'une mer sans vent ni marée ".

Ce passage me paraît très caractéristique de la manière de Faulkner dans ce roman, quand il  s'agit de décrire le  monde "extérieur" -- manière plus proche du symbolisme que du réalisme, et qui, s'agissant de "faire tenir ensemble" éléments du monde naturel, hommes et animaux, fait penser à la technique d'un peintre (Van Gogh par exemple). L'immobilité qui y règne contraste avec la violence folle (qu'elle fait d'autant mieux ressortir, comme si l'une n'allait pas sans l'autre, était la condition de l'autre) de la scène qui le contient, scène où Faulkner décrit le ballet frénétique des chevaux sauvages ramenés du Texas au village par Flem Snopes et un acolyte, le Texan, qui en organise la vente aux enchères. On peut s'y intéresser au jeu des oppositions (qui sont peut-être autant d'équivalences) : immobilité / mouvement, obscurité / lumière, printemps / hiver. Une équivalence étrange et inquiétante est proposée par la comparaison des branches du poirier avec la chevelure d'une femme noyée. Ainsi, l'élément marin liquide apparaît-il comme l'équivalent -- le double -- de l'élément aérien. Arbres, hommes et animaux se meuvent, comme les poissons et les algues de la mer, dans un élément qui les contient, les enferme. Nous nous mouvons, nous suggère cette image de Faulkner, de concert avec les animaux et les plantes, dans l'atmosphère, comme dans un aquarium.

Tel est l'univers confiné décrit  dans Le Hameau . Univers aussi glauque que les profondeurs marines, où, entre humains et humains, entre humains et animaux, règnent presque exclusivement les rapports qui sont ceux des espèces marines entre elles : des rapports de prédation . L'univers du Hameau est un enfer, dont le plus doué de la tribu des Snopes, Flem, s'impose peu à peu comme le maître et comme le personnage emblématique .

Un enfer qui n'a d'ailleurs rien  de chrétien. Il paraît qu'à l'époque de la parution du Hameau en France, en 1959, près de vingt ans après sa publication aux Etats-Unis en 1940, la critique d'obédience sartrienne s'était détournée de Faulkner, qu'elle considérait comme rallié à l'humanisme chrétien.  Cette prévention peut expliquer l'article défavorable du critique des Temps modernes, chargé de rendre compte du Hameau . Il est possible que son jugement ait été faussé par le retard de la publication en français d'un roman qui reprenait partiellement une série de textes dont le plus ancien avait été écrit à la fin des années vingt . En tout cas, l'enfer que peint Faulkner dans ce roman est un enfer sans référence à Dieu, dont le seul représentant est ainsi décrit :

"[...] le pasteur du village, fermier et père de famille,  homme rude, stupide, honnête, superstitieux et intègre, qui ne sortait d'aucun séminaire, ne possédait aucun diplôme, n'appartenait à aucune confession, n'en récusait aucune, mais avait été ordonné bien des années auparavant comme étaient nommés les maîtres d'école et le personnel du tribunal, par Will Varner. "

Cela ne signifie pas pour autant, objectera-t-on, que Faulkner ne porte pas sur cet enfer le regard d'un humaniste chrétien, mais si c'est le cas, ce point de vue serait excessivement discret ; certes, les références bibliques ne manquent pas, mais elles sont concurrencées par des références à la mythologie grecque tout aussi  nombreuses et suggestives. Références à la tragédie grecque aussi, sans doute : les paysans réunis sous l'auvent de la galerie du magasin de Varner évoquent un choeur, dont Ratliff, personnage que singularise son relatif détachement, son ironie, sa bonté, et le rôle de narrateur que le romancier lui confie souvent, serait le coryphée. Mais attention : si référence à la tragédie grecque il y a , elle est probablement ironique et parodique. Faulkner n'était pas pour rien un admirateur de Joyce.

Ce qui singularise les membres de la tribu des Snopes, qui, les uns après les autres, à la suite d'Ab, le calamiteux paterfamilias, viennent s'installer au village à la suite de Flem, c'est une inflexible, violente , hagarde obstination, au service de quelque passion fruste, la cupidité, la propriété. Ils poursuivent leur but avec plus ou moins d'intelligence ou de stupidité, mais sans jamais en dévier. A ce titre, tout miséreux qu'ils sont au début de leur carrière, ils sont les hommes de l'avenir et de la modernité, et le Hameau n'est que le premier volet d'une trilogie (les deux autres volets sont La Ville et Le Domaine ) qui peint leur ascension sociale. L'action des épisodes du roman est située par Faulkner entre 1890 et 1900, dans l'Etat du Mississipi, à une époque où les grands propriétaires ruinés par la guerre de Sécession et l'abolition de l'esclavage laissent la terre à des paysans immigrés misérables dont les conditions de vie, telles qu'elles sont décrites dans le roman, font penser à celles de ces familles paysannes que Walker Evans photographiera dans les campagnes de l'Alabama, au milieu des années trente du siècle suivant. L'acharnement des Snopes, c'est celui de la lutte pour la vie. Jody Varner, le trop nonchalant fils de famille, ne fait pas le poids face au cynisme efficace de Flem Snopes, devenu l'indispensable homme à  tout faire des Varner , et à ce titre tout désigné pour épouser Eula Varner quand les circonstances l'exigent : ainsi accède-t-il à un nouveau et enviable statut social.

La cupidité, la brutalité, la ruse, ne sont d'ailleurs pas l'apanage des seuls Snopes mais sont les comportements dominants et basiques des habitants mâles du hameau. Elles donnent lieu à des scènes parfois effrayantes,  au bord du fantastique, comme cette nuit où le commis de Varner, Lump Snopes, poursuit avec acharnement son cousin Mink afin de récupérer la bourse du fermier Houston que Mink a assassiné et dont il veut faire disparaître le corps. Scènes comiques aussi, comme ces marchandages à propos de chevaux, de chèvres ou de vache, où tout l'enjeu est de savoir qui roulera l'autre. Personne n'égale toutefois Flem Snopes dans ce domaine, comme le démontrent les deux derniers épisodes du roman, la vente des chevaux sauvages et celle du Domaine du Français.

La brutalité des rapports humains, tempérée par la seule ruse, ne diffère pas, au fond, des comportements animaux. Les affrontements entre humains et humains, entre humains et animaux sont  d'une extrême violence (révolte des chevaux sauvages, affrontements entre Mink Snopes et le cheval, puis le chien, de l'homme qu'il a assassiné, puis avec son cousin, qu'il assomme à deux reprises pour  se débarrasser de lui ; règlements de comptes furieux entre mâles affolés par Eula ). Les rapports entre les sexes sont empreints de la même brutalité. Eula Varner, enceinte après avoir été plus ou moins violée par un de ses prétendants, est mariée de force à Flem Snopes. Elle semble se résigner à son sort comme  les épouses surchargées d'enfants de ces paysans stupides, obstinés jusqu'à la folie, que  sont Mink Snopes ou Henry Armstid, se résignent à leur sort d'esclaves avec une abnégation que seule semble pouvoir expliquer l'impuissance à laquelle les confine leur misère. A moins que l'irresponsable mari ne soit perçu par elles comme un de leurs enfants. Je n'ai pas vu Les Feux de l'été, film de Martin Ritt, librement inspiré du Hameau, mais je doute que le film soit à la hauteur des scènes saisissantes (et très cinématographiques) imaginées par le romancier. Mais pour espérer en  rendre toute la force, il faudrait un metteur en scène  qui n'hésite pas à tourner le dos au réalisme chaque fois que le souffle un peu fou de ce roman inspiré l'exige.

Dans cet univers dont le seul dieu est au fond l'argent, monstre froid auquel même l'ironique Ratliff finit par sacrifier, deux personnages se singularisent, tous deux figures du monstrueux, de la transgression, porteurs tous deux d'un autre sacré : Eula, femme-enfant, symbole de la défaite de l'antique royauté du principe féminin, et l'idiot Ike Snopes, amoureux de sa vache, inconscient survivant de temps mythologiques où l'homme n'était qu'un parmi les animaux auxquels, à l'occasion, il s'unissait .Tous deux, à ce titre, objets de répression, sacrifiés l'un et l'autre à l' "honneur" du clan.

Il y a dans le Hameau une puissante poésie du mouvement (et de l'immobilité). Animalité, dans les premiers épisodes du roman, du mouvement convergent d'intrusion des Snopes, dont le nom évoque quelque animal fouisseur, fureteur ( le prénom de l'un d'eux est d 'ailleurs Mink, le vison, cousin de la fouine), mais aussi le serpent ( snake ). Animalité d'Eula, femelle immobile en attente du mâle,  évoquant une figurine callipyge de la préhistoire, autour de laquelle vibrionnent, en un ballet fiévreux, les prétendants. Les mouvements furieux, paniques, des personnages en proie à leur obsession, ont quelque chose de désespéré, à l'instar de l'agitation frénétique d'Henry Armstid, creusant la terre, creusant sa tombe, en quête du fantasmatique trésor du Français, dans une scène qui annonce la folie du personnage incarné par Humphrey Bogart dans le Trésor de la Sierra Madre, de John Huston. Mouvement, illusion tragique de liberté, acceptation effrénée du destin.

De l'aveu des éditeurs du roman dans la Pléiade, la traduction de René Hilleret (reprise en Quarto) n'est pas très bonne. Ils l'ont revue et améliorée, certes, mais certains passages paraissent confus, à la limite du compréhensible (telle scène de marchandage à propos de chèvres à coups de billets à ordre , par exemple) sans qu'on sache bien s'il faut incriminer le traducteur ou l'auteur. Il faudrait, pour en avoir le coeur net, s'appuyer sur une maîtrise de l'américain de Faulkner que bien peu de lecteurs possèdent. Gallimard semble avoir adopté une cote mal taillée ; la bonne solution aurait été de proposer une traduction entièrement nouvelle. Une fois de plus, le lecteur de romans étrangers constate à quel point son plaisir, son intérêt et son jugement dépendent des qualités ou des défauts du traducteur. La relative médiocrité de la traduction de 1959 est d'ailleurs en grande partie responsable de l'échec du Hameau auprès du public français de l'époque. C'est bien dommage, car il s'agit d'un des plus puissants et prenants romans de Faulkner.

L'édition Quarto de la trilogie des Snopes permet de lire Le Hameau, La Ville et Le Domaine dans l'ordre voulu par Faulkner et dans des traductions révisées. Elle comporte en outre un index des personnages et un aperçu biographique très soigné.


William Faulkner, Le Hameau ( The Hamlet ), traduction de René Hilleret, revue par Didier Coupaye et Michel Gresset   (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, et Quarto )




Walker Evans : famille paysannne , Alabama, 1936

samedi 15 juin 2013

Le Midi des écrivains : Aragon et la Côte d'Azur

937 -


Je ne sais si quelqu'un a pensé à composer une anthologie des plus beaux textes inspirés à des écrivains célèbres ou moins célèbres par la Côte d'Azur. Il y a les étrangers de marque, Nietzsche, Scott Fitzgerald ou Somerset Maugham. Il y a les Français, Maupassant, Le Clézio, Modiano. Et bien d'autres. Ce poème d'Aragon n'est sans doute pas le plus connu. On le lit au début du Roman inachevé, cette autobiographie poétique publiée  en 1956,  l'année du XXe Congrès du Parti Communiste de l'U.R.S.S., qui reconnut les crimes de Staline. Le Roman inchevé marque un tournant dans l'oeuvre d'Aragon, à la fois par une sincérité d'un nouveau style, qui n'exclut pas le doute ( comme on le voit dans un poème poignant et ambigu à la fois, La Nuit de Moscou ), et par une liberté assez époustouflante de la forme, qui va des quatrains d'octosyllabes aux rimes croisées du poème liminaire à la métrique plus ample et plus souple de ce poème intitulé Une respiration profonde, placé au début du recueil dans une courte série de textes où Aragon, avant d'évoquer son enfance et sa jeunesse, porte son regard sur l'homme qu'il est devenu et sur le temps présent , ici à l'occasion d'un séjour dans la région de Nice :


UNE RESPIRATION PROFONDE


Je change ici de mètre pour dissiper en moi l'amertume
Les choses sont comme elles sont le détail n'est pas l'important
L'homme apprendra c'est sûr à faire à jamais régner le beau temps
Mais ne suis-je pas le maître de mes mots Qu'est-ce que j'attends
Pour en chasser ce qui n'est pas cet immense bonheur posthume

Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd'hui
Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d'un mah-jong
Et la route n'est qu'un bourdon le ciel l'ébranlement d'un gong
Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues
Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit

Il me plaît d'entendre un bras d'homme frapper sur le bois ou la pierre
qui fabrique des pieux peut-être ou c'est quelque chose qu'il cloue
Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue
Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux
Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière

Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs
Des palissades que le jour rend aussi rose que le sol
Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol
Et sur la musique des murs étagés do ré mi fa sol
Dans le désordre végétal l'envol gris perle des pigeons

La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s'enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu'on n'aura jamais lus
L'automne a jalonné l'effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l'escalier de la maison recouvert par les ronces

Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d 'épervier
On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces
Tout au fond du paysage où la nue et la terre s'enlacent
Et d'ici je contemple l'Alpe et sur mes cheveux ma main passe
Car c'est la saison qu'à l'envers montre ses feuilles l'olivier

Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes
Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers
Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez
De quoi peuvent bien vous parler dans l'ombre tout bas les palmiers
Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu'elle écarte

J'ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier
Nous avions fait un détour au-dessus de Nice avec la voiture
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures
Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture
Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers

Il n'y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire
Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant
Ils écoutaient leur coeur à distance et n'allaient point au-devant
La place était vide autour d'eux il n'y remuait que le vent
Et l'auto n'a pas ralenti Les phares sur les murs tournèrent

Tout le pêle-mêle de la Côte et les femmes qui parlent haut
Les motos dans la rue étroite et les oeillets chez les fleuristes
Les postes blancs d'essence au bord des routes remplaçant les Christs
L'agence immobilière avec son triste assortiment lettriste
Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos

Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires
Des gens d'ici des gens d'ailleurs qu'escomptent-ils qu'est-ce qu'ils croient
Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l'oeil  rond des oiseaux de proie
Qu'a fui ce gros homme blafard qu'il ait toujours l'air d'avoir froid
O modernes Robert Macaire entre Rotterdam et Le Caire

Miramars et Bellavistas ce langage au goût des putains
Palais Louis Quinze Immeubles peints Balcons d'azur à colonnettes
Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes
C'est toujours service compris pour cet univers à sonnettes
Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s'éteint

S'éteint s'efface et perd avec la nuit son semblant d'insolence
Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue
Ce banc près des maisons blanches au soir tombant Deux inconnus
Il ne reste à mon coeur que l'entrelacs de ces mains ingénues
Ces deux mains nues Il ne reste à ma lèvre enfin que ce silence
                                  Comme une promesse tenue



Aragon , Le Roman inachevé ( NRF Poésie / Gallimard )





Photo : Jambrun



vendredi 14 juin 2013

Anglophilie

936 -

                              I shit on Jeanne d'Arc


( Posté par : John Brown )



Les Jambruns communiquent :


Nous laissons à notre collaborateur John Brown (d'origine anglo-saxonne par son papa), la responsabilité d'un geste à haute teneur symbolique, bien que quelque peu inactuel. A notre sens, un "I shit on Jean Moulin", ou même un "I shit on François Hollande", aurait été plus productif (si nous pouvons dire ainsi) et mieux reçu (5/5).

Additum (13/07/2013) -

Signalons à notre aimable correspondant britannique que ses compatriotes du temps de la Pucelle auraient probablement rédigé leur commentaire en bon français, qu'ils causaient presque avec autant d'aisance que leur langue maternelle, étant accoutumés à circuler d'un côté et de l'autre du Channel. C'est ainsi qu'au cours du siège d'Orléans, la Jeanne leur ayant proposé un échange de prisonniers, ils la prièrent d'aller se faire voir, en la traitant en bon français de " putain des Armagnacs " et ses compagnons de "maqueraux mescréants". Il n'est pas sûr, en revanche, que notre héroïne nationale, qui, chacun le sait, était illettrée, jaspinât couramment le français de la cour de Charles VII. Elle devait plutôt s'exprimer dans un dialecte d'oïl de l'Est, proche du champenois.

Nous tenons ces informations du livre passionnant d'Henriette Walter, Honni soit qui mal y pense (Laffont, 2001) . L'auteur y raconte les amours tumultueuses de l'anglais et du français, de la fin de l'Empire romain à nos jours. On en apprend de belles !

mercredi 12 juin 2013

Norme et loi : à propos de la loi sur le mariage pour tous

935 -


Les récentes manifestations contre la loi sur le mariage pour tous illustrent les différences et les conflits entre norme et loi. C'est au nom d'une norme éthique que les militants et sympathisants de la manif pour tous se sont mobilisés dans la rue pour s'opposer à un projet de loi ouvrant le droit au mariage et les droits afférents aux couples homosexuels, projet déposé devant l'Assemblée Nationale, discuté et finalement adopté par elle, dans le cadre et le respect des principes et des institutions démocratiques de ce pays.

Une norme n'est pas une loi . Règle régissant les pratiques religieuses, morales, alimentaires, vestimentaires, linguistiques -- etc. -- d'un groupe ethnique, religieux, social, elle ne concerne en principe que ce groupe, sans même que la totalité de ses membres se sentent concernés ni qu'ils fassent nécessairement l'objet d'une sanction quelconque s'ils ne la respectent pas. C'est ainsi qu'en France du moins, un grand nombre de Musulmans ne font pas le nombre de prières prescrites, boivent de l'alcool, mangent du porc,  etc. Les contours du groupe dont les membres respectent la norme sont donc flous. Quant à ses origines, elles ne le sont pas moins. La prohibition du mariage homosexuel, ou plus radicalement de l'homosexualité, par exemple, a des origines religieuses, mais pas seulement : c'est ainsi que l'homophobie est inscrite dans la législation de l'Etat marxiste orthodoxe qu'est la Corée du Nord.

Dans la mesure où la norme est reconnue par la quasi-totalité des membres d'une communauté identifiée à un Etat, elle peut devenir la loi de tous :  la norme musulmane, codifiée dans la charia, est reconnue comme base de la loi civile et pénale dans un certain nombre de pays à majorité musulmane.

Dans les pays régis par des institutions démocratiques ou, en tout cas, non inféodés à une norme religieuse, la loi ne se confond pas avec la norme. Elle échappe au flou de la norme, d'abord parce qu'elle est formulée et codifiée par des textes précis, ensuite parce qu'elle est censée s'imposer à tous les membres de la communauté nationale, quelles que soient leurs préférences religieuses, éthiques ou autres, quelles que soient les normes particulières auxquelles ils conforment peu ou prou leur conduite . Elle peut entrer en conflit avec la norme dominante : on l'a vu dans ce pays quand des projets de loi sur l'abolition de la peine de mort ou la légalisation de l'avortement entrèrent en conflit avec la norme dominante dans la société de l'époque.

Cette différence entre norme et loi est flagrante dans un pays comme la France, où la liberté des croyances religieuses, des opinions philosophiques, politiques, est garantie par la loi et manifeste dans les faits. La population de la France est aujourd'hui un patchwork de groupes et d'individus aux opinions et aux croyances excessivement variées. Dans ces conditions, seule la loi, définie, décidée et mise en application selon des règles conformes aux institutions démocratiques, peut et doit s'imposer à tous les citoyens sans distinction de croyances et d'opinions. Cela vaut aussi bien de ce que la loi autorise que de ce qu'elle interdit, des droits qu'elle ouvre que des devoirs qu'elle impose.

C'est pourquoi l'attitude de certains groupes et individus persistant à refuser la loi sur le mariage homosexuel, loi pourtant démocratiquement définie, votée et promulguée, après avoir été déclarée conforme à nos institutions par le Conseil Constitutionnel, ou continuant à entretenir l'agitation contre cette loi, est une attitude rétrograde, clairement antidémocratique. Elle tend à faire prévaloir la norme  d'un groupe limité et minoritaire (essentiellement une partie seulement des catholiques de France) sur la loi définie et votée par les représentants de la majorité des citoyens. Elle procède d'un refus plus ou moins ouvertement avoué de la règle démocratique. Dans la mesure où les menées de ces gens-là vont jusqu'à entraver l'application de la nouvelle loi, ce sont des menées factieuses, dangereuses pour la paix civile, qui doivent être réprimées sans hésitation.

Les adversaires les plus acharnés de la loi sur le mariage pour tous ont le front de la comparer aux lois iniques décrétées contre certains groupes par des régimes dictatoriaux comme le régime hitlérien, prétendant qu'on veut leur imposer une loi contraire à la loi naturelle. Ce faisant, ils confondent deux sortes de lois : celles qui imposent à tous une règle, comme celle de payer des impôts ou de déclarer la naissance d'un enfant à l'état-civil, et celles qui, sans rien imposer à quiconque, ouvrent de nouveaux droits à tous les citoyens ou à certains d'entre eux, jusque là privés de certains droits dont jouissaient déjà les autres citoyens. Ce dernier cas est celui de la nouvelle loi. Quant à ses adversaires, personne ne leur impose rien. On n'exige pas d'eux qu'ils virent leur cuti et se fassent homosexuels ! La nouvelle loi ne les prive d'aucun des droits dont ils jouissaient déjà, ne leur impose aucune obligation nouvelle. Elle ne s'attaque en rien au mariage religieux, se bornant à élargir les dispositions du mariage civil.

Ils prétendent par ailleurs que la nouvelle loi est contraire à la loi naturelle. Mais ils seraient bien en peine de démontrer ce qui, dans ce domaine, relève d'une introuvable loi "naturelle". Leur naïf slogan -- "un papa et une maman" -- ne fait qu'exprimer ce qui est, non pas une loi naturelle, mais la norme  traditionnelle, idéologique, religieuse et éthique qui est la leur, et qu'ils voudraient bien pouvoir imposer à tous.  Bien entendu, ils font semblant d'oublier le fait que, dans la France d'aujourd'hui, innombrables sont les enfants qui ne sont pas élevés selon la norme "un papa, une maman" , qu'ils vivent dans des familles monoparentales, des familles recomposées, ou qu'ils se trouvent dans diverses situations particulières. Par ailleurs, on ne voit pas par quelle étrange malédiction un couple de parents homosexuels ne serait pas capable de rendre heureux des enfants et de bien les préparer à leur vie d'adultes, alors qu'abondent, en revanche, les cas de couples de parents hétérosexuels absolument incapables d'assumer leurs responsabilités de parents.

L'acharnement des plus déterminés adversaires de la nouvelle loi montre à quel point leur combat est un combat d'arrière-garde. Ils n'ont pas renoncé à imposer à tous leurs normes éthiques dans un pays où , depuis des décennies, voire des siècles, la dé-christianisation n'a cessé de faire des progrès. Plus précisément, ce sont les valeurs du catholicisme traditionnel qui sont en recul constant dans la société. Ceux qui pourfendent la loi sur le mariage pour tous sont les mêmes qui n'ont jamais digéré les lois libéralisant la contraception et l'avortement.







lundi 10 juin 2013

Neutrino lambda

934 -


J'ai encore perdu au loto. Ou plutôt, je n'ai pas gagné. Il faut dire que je n'avais qu'une chance sur quelques dizaines de millions de décrocher la timbale. Infime. Un simple coup d'oeil sur la répartition des probabilités aurait dû me dissuader (depuis longtemps) de jouer. Définitivement. Mais non. Comme tant d'autres, je m'obstine, me disant qu'il y a tout de même une petite chance pour que ça arrive. Ainsi, depuis pas mal d'années, chaque semaine, je perds quelques euros. Ma femme a beau me répéter que j'aurais mieux fait de les placer, ou d'acheter des boîtes haut de gamme pour le chat, qui en vieillissant, devient difficile sur la qualité, je m'obstine, tout en lui donnant raison.

Le corps humain compte environ 7 x 1000 000 000 000 000 000 000 000 000 atomes (10 puissance 27) Chaque noyau d'atome est éloigné d'un électron tournant autour de lui par une distance équivalant, toutes proportions gardées, à la distance de la Terre à la Lune. Chaque atome est séparé de ses voisins par une distance immense. Notre corps est donc essentiellement fait de vide, comme la Terre elle-même d'ailleurs.

Les neutrinos, particules apparemment dépourvues de masse, sont infiniment plus petites qu'un noyau d'atome. Si petites qu'elles n'interagissent pratiquement pas avec la matière. Chaque seconde, pas moins de 1000 000 000 000 ( 1000 milliards) de neutrinos  traversent notre corps sans interagir avec notre corps, qu'ils ne "voient" littéralement pas (ils traversent la Terre entière de la même façon). On pourrait les comparer à un vaisseau spatial qui voyagerait dans l'espace intersidéral  sans jamais rencontrer aucun corps céleste, tant la distance qui le sépare des autres corps et la différence de sa taille à la leur sont immenses.

La physique quantique a apporté à notre compréhension du monde une manière d'approcher celui-ci dont nous n'avons pas fini de tirer les conséquences : une approche probabiliste. Au royaume de l'infiniment petit, la connaissance absolue est impossible. On ne peut jamais connaître absolument la position d'un photon ni l'état d'excitation d'un atome; on ne peut que calculer des probabilités. La révolution quantique a sonné le glas des certitudes scientistes sur lesquelles vécut le XIXe siècle : les lois de la nature ne sont pas absolues, elles ne sont que probables.

Au vrai, il en est exactement de même dans l'état macroscopique du réel où nous évoluons, mais nous n'en avons pas une conscience suffisante. Tous les efforts de la science, dans tous les domaines, consistent au fond à mieux maîtriser les probabilités. Tous les efforts de l'action humaine, dans tous les domaines, consistent à tenter de jouer sur les probabilités. Un géophysicien, spécialiste de la tectonique des plaques, tente d'évaluer la probabilité d'une rupture de plaques, génératrice d'un séisme. Un malade du cancer et son oncologue tentent chacun d'évaluer la probabilité de guérison et de l'augmenter, à cette différence près que le second maîtrise mieux que le premier le calcul des probabilités, à partir d'une meilleure connaissance des facteurs.

Toutes les formes de l'action humaine étant susceptibles d'une évaluation probabiliste, cela rend les prévisions et les promesses de nos hommes politiques (toutes tendances confondues) assez ridicules. L'un assure qu'il mettra en oeuvre son programme, sans tenir aucun compte des aléas de la conjoncture, l'autre que, quoi qu'il arrive, il ne reculera pas, quitte à se déjuger quelques jours après... Aucun ne se risque à évaluer modestement et publiquement le niveau de probabilité de la réussite de son projet.

Parmi les dogmes du christianisme, celui auquel les croyants eux-mêmes croient le moins est celui de la Résurrection des corps à la fin des temps. Ce miracle leur paraît proprement impossible. Je ne suis pas croyant et pourtant je considère ce dogme comme tout-à-fait plausible et en accord avec les connaissances scientifiques. Le dogme de la Résurrection des corps est, au fond, une machine à remonter le temps. En le remontant, il l'annule. Or la physique quantique, physique probabiliste, ne fait pas entrer le temps en ligne de compte. Un atome -- un groupe d'atome -- peut faire en sens inverse le parcours qu'il a fait et revenir à son état initial. La flèche du temps, à laquelle nous sommes (ou croyons être) soumis n'existe pas pour lui. Dans notre monde macroscopique en revanche, personne n'a jamais vu un vieillard retrouver sa jeunesse. Nous nous acheminons inexorablement vers la mort. Pourtant, il est statistiquement possible que les atomes qui nous composent se réorganisent collectivement pour retrouver leur état initial. Cette probabilité existe, mais, vu le nombre immense d'atomes qui composent notre corps, elle est infime. Bien plus infime que la probabilité de gagner le jackpot au loto. Il est infiniment probable que cette possibilité n'aura pas le temps de s'actualiser avant la disparition de toute vie sur la terre. Pourtant, elle n'est pas nulle.

Comme toute chose en ce monde, ce blog est justiciable du calcul des probabilités. Il  aurait pu ne pas exister. Il se trouve qu'il  existe. Existera-t-il encore demain ? C'est probable mais non certain. Que seront les billets que j'y écrirai ? Je n'en ai qu'une très, très vague idée mais j'entrevois certaines probabilités . J'en ai tapé le billet inaugural le 18 juin 2010. Il y a de cela trois ans. Il a pris place dans la liste interminable des blogs déjà créés. Il s'en crée chaque jour, de façon aléatoire et néanmoins nécessaire, toujours de nouveaux, des promis à un brillant avenir, des chétifs, des morts-nés. Combien de centaines de millions de blogs, de milliards peut-être ? Si j'excepte la poignée d'amis, de maîtresses et d'anciennes maîtresses qui  parcourent parfois, d'un regard généralement navré, quelqu'une de mes élucubrations, ce blog reste très peu lu. La probabilité de collision avec un lecteur inconnu est extrêmement faible. Et pourtant, elle se produit, puisqu'au bientôt millième post, si du moins le compteur Google est fiable, j'en suis à mon cent millième clic. Cent mille clics !  Je ne sais pas trop qui c'est-t-y qui clique, mais c'est un fait, on me clique dessus, et pas qu'un peu ! Du coup , pour fêter ça, j'ai acheté une bouteille de cidre que je boirai en Suisse -- selon toute probabilité -- et en cachette de ma femme, car elle ignore tout, heureusement, de l'existence de ce cabinet (comme disait poliment Alceste) où j'entasse mes... mes... mes productions.

Il n'empêche : dans l'univers des échanges internet ,  je resterai, comme tant d'autres, un neutrino lambda. C'est le plus probable.

Qu'importe : si quelqu'un, en ce moment, lit ces lignes, je lève mon verre de cidre à sa santé !





dimanche 9 juin 2013

Délices du mariage pour tous

933 -

Partisan résolu du mariage pour tous, entre tous les sexes, toutes les espèces, tous les règnes, et, à ce titre, adepte fervent (quoique très chaste) de la zoophilie, je me suis trouvé un précurseur illustre, bien que méconnu  :

" Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse, crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat " (1).

Nos mornes présentatrices météo peuvent bien nous annoncer des trombes avec la tête de circonstance, je n'en déclare pas moins avec mon vieil ami Ferdine, grand ami des bêtes comme on sait :

" Au cul la vieille bique, c'est le printemps ! "


Note 1 -

En dépit d'apparences trompeuses, ce texte n'est pas de Michel Houellebecq.





Photo : Jambrun

samedi 8 juin 2013

L'amour sans fards

932 -


Ce que j'aime chez Céline, c'est qu'il ne nous dore pas la pilule, qu'il dit les choses bien comme elles sont. Le fard, c'est pas sa tasse de thé. Ce doit être son côté médecin. Par exemple, dans D'un château l'autre, à propos de l'amour :

" ... Mais un fait !... un fait !... le genre de débilitées monstres, tout rachitiques cellulosiques, sans âges, sans âmes, que les hommes s'envoient ! ma Doué !... et de quels sexes en feu, ma chère !... je dis ces objets de leurs amours seraient à se faire couper les burnes, tout écoeurés neurasthéniques, les plus pires priapiques gibbons !... je dis !...  "


Un fait que les hommes sont pas très regardants. Les femmes non plus, d'ailleurs. Quand on a la fringale, tout fait ventre.

Ah ! mais c'est qu'ils en veulent , les loulous  :

" les hommes forniquent comme ils respirent mais le "chiropract" ? l'avorteur ? des gants ! minute !... les doux aveux tant que vous voulez, mais la sonde ? il est difficile dans un zoo de faire que les bestioles se reproduisent, mais les pires condamnés à mort, même traqués par l'armée Leclerc, mêmes tous les fifis plein les bois, et toute la R.A.F. sur le crâne, tonnante, jour et nuit, leur enlève pas l'envie de saillir !... oh que non !... "


Se méfier tout de même. Dans les pires débordements, une sévère moraliste peut se réveiller vite fait . Toujours extrait de D'un château l'autre :

" votre demoiselle pâmée d'amour vous voyez souvent tourner colère assassine !  " Satyre, violeur, monstre ! " vous en revenez pas ! l'arrogance de cette fille soumise !... un petit doigt de trop quelque part !... bon!... "


Louis-Ferdinand Céline,  D'un château l'autre  ( La Pléiade / Gallimard )









mercredi 5 juin 2013

Proust-analyse : " Le Lac inconnu ", de Jean-Yves Tadié

931 -


On le sait : le XXe siècle aura été le siècle de la psychanalyse. Dans les années soixante encore, on ne jurait que par elle, et la Sécurité sociale, pourtant déjà depuis longtemps en déficit, n'hésitait pas à rembourser de longues séries de séances de divan prescrites à des tas de névrosés dans mon genre qui ne savaient  plus à quel saint se vouer pour se débarrasser de leurs complexes, de leurs tics et de leurs tocs. Personne n'osait mettre en doute la réalité des découvertes de Sigmund. Lacan était son prophète, qui faisait payer bonbon le droit de s'allonger dans son cabinet à des patients à cent lieues d'imaginer qu'il y planquait l'Origine du monde de Courbet dans un coffre-fort escamoté derrière une tenture ; c'était, en somme, quelque chose comme son inconscient à lui. Quant à moi, affligé à l'époque d'une timidité maladive aux effets burlesques chaque fois que je me trouvais en présence d'une dame, il m'aura fallu deux ans pour découvrir que j'imitais en  tout un père que je m'étais appliqué à détester depuis la puberté (la mienne, pas la sienne) ; autant dire que je me détestais tout aussi cordialement . Et puis, soyons justes, il y eut aussi ces jours où, sortant du cabinet de ma psy, j'avais l'impression de voir la femme  que j'avais choisi d'aimer, à ma façon, comme elle disait (la psy), comme je ne l'avais jamais vue : les yeux dessillés, l'émerveillement au Bois ( de Vincennes ). Au fond, qu'est-ce que j'ai souhaité d'autre sinon de vivre ma vie dans le soleil de cet émerveillement-là ?

De tels moments vous donnent à réfléchir et  ne s'oublient pas. Même, ils fondent une vie. Diamants précieux. J'étais allé à leur rencontre, sans le savoir, dans le cabinet de cette psychanalyste qui portait le même nom qu'un philosophe célèbre qui décrit la déclaration d'amour comme une promesse solennelle d'engagement. Dans mon cas, il s'agissait d'éviter de transformer un projet amoureux en entreprise de démolition, ce qui n'était pas une mince affaire. Après quoi, le service militaire me tint lieu de cure complémentaire, et puis on n'en parla plus; j'avais pris le parti de me débrouiller avec les moyens du bord et de vivre ma vie à moi sans le secours du divan;  des années après, je ne suis pas sûr d'avoir fait le mauvais choix; pas sûr d'avoir fait le bon, non plus, mais... inch'Allah !

Bien qu'ayant fait l'expérience d'une psychanalyse, je ne me suis pas particulièrement pris de passion pour la théorie psychanalytique. J'avais lu, l'année de mon bac, l'Introduction à la psychanalyse, puis, un peu plus tard, les Cinq psychanalyses. Avec Sur le rêve, que j'ai lu beaucoup plus tard, c'est à peu près tout. Je pense d'ailleurs qu'un patient engagé dans une cure psychanalytique n'a pas besoin d'en savoir beaucoup sur la théorie, et que même, s'il il arrive au divan en ne possédant que quelques rudiments (ce qui était mon cas), ou même, pas de rudiment du tout, ce n'en est que mieux.

C'est vers la fin des années soixante-dix que la confiance dans l'efficacité des cures psychanalytiques commença à s'effriter. Deleuze et Guattari étaient passés par là . Je garde le souvenir, au début des années quatre-vingt, d'une série d'émissions à la radio (sur France Culture, je pense), où des analysants gravement déçus, au bout de plusieurs années d'analyse, confessaient leurs doutes et leur amertume; prélude à la publication du fameux Livre noir de la psychanalyse, qui déclencha, chez les défenseurs purs et durs de la Doctrine, la levée de boucliers qu'on sait.

Au fond, l'erreur des disciples les plus convaincus de Freud aura été d'élever la théorie psychanalytique au rang de science, alors qu'aucun des concepts forgés par lui n'a jamais reçu la moindre vérification expérimentale indubitable. Un faisceau de présomptions, même très concordantes, ne fait pas preuve. 

Aujourd'hui, l'heure n'est plus au triomphalisme, et encore moins au dogmatisme. La psychanalyse redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, une pratique empirique prudente, éclairée par la théorie, concurrencée par des thérapies dérivées des acquisitions des neurosciences. L'ère des gourous semble close.

Dans le champ de la littérature, les concepts psychanalytiques ont trouvé abondamment à s'appliquer, avec une fortune plus ou moins grande. Freud lui-même avait défriché ce terrain , en interprétant, par exemple l'Hamlet de Shakespeare à la lumière du complexe d'Oedipe.

Jean-Yves Tadié, spécialiste de Proust, éditeur de A la recherche du temps perdu dans la Pléiade, grand connaisseur du corpus des manuscrits proustiens, s'est exercé à confronter les textes de Proust aux concepts freudiens dans un livre récent,  Le Lac inconnu, entre Proust et Freud. Son travail me semble assez représentatif des résultats que la critique littéraire peut sérieusement espérer obtenir aujourd'hui de l'application de la psychanalyse à la littérature : des résultats fort intéressants certes, mais limités, prudemment hypothétiques. Le cas de Proust s'avère particulièrement complexe car Marcel, le narrateur de la Recherche, ressemble à Proust lui-même, mais ne saurait en aucun cas être confondu avec lui. De plus, Marcel raconte ce qui est arrivé à d'autres personnages, comme Swann. Ainsi, au début du livre, quand Jean-Yves Tadié examine un rêve de Swann, il s'agit de savoir à qui en réalité l' attribuer. Rien ne nous assure qu'il soit légitime d'attribuer à Proust lui-même les rêves de ses personnages. D'autre part, les récits de rêve qu'on rencontre dans la Recherche ont fort bien pu être manipulés en fonction de considérations narratives et artistiques, ce qui devrait dissuader de les considérer comme un matériau psychique scientifiquement utilisable. Ainsi, dès que vient le moment de passer de la description à l'interprétation, Tadié se montre à juste titre d'une louable prudence, distinguant ce qui lui paraît quasi certain de ce qui  relève  de l'hypothèse. Voici un exemple parmi d'autres, à la fin du chapitre consacré au rêve de Swann :

"  Si le rêve est l'expression d'un désir, on peut avancer qu'en inversant les apparences, Swann souhaite rompre avec Odette. Mais quel est le souhait de Proust ? Le renoncement à l'amour pour une femme, et pour sa mère, au profit des jeunes gens ? Le rêve ponctue en tout cas la fin d'un amour, celui par exemple du narrateur pour Gilberte. La douleur qu'il éprouve est due au fait qu'un ami agissait à son égard "avec la plus grande fausseté". Cet homme n'était autre que Gilberte. On peut suggérer que Proust, ayant fait ce rêve, le donne à une femme, en invoquant hypocritement le fait bien connu que les rêves changent le sexe. Cette métamorphose révèle l'homosexualité latente. "

Ou encore (dans le chapitre sur le rêve de la grand-mère) :

" On sait que Proust a fait ces rêves de sa mère morte (et de son père vivant) pendant son deuil, dont ils constituaient des étapes. Il les reconstitue ici à prpos de la mort de la grand-mère. Ces pages dégagent et provoquent une émotion poignante. Faut-il encore penser, comme Freud commentant les rêves de proches disparus, que Proust souhaite la mort de sa mère ? Ou bien le rêve des proches disparus n'a-t-il ce sens que de leur vivant ? Et garde-t-il le sens apparent, dans les étapes du deuil ? Mais que dit encore Freud ? " Les rêves des morts aimés posent à l'interprétation des problèmes difficiles [...]"

" On peut avancer que"... "On peut suggérer que"... Ces formules prudentes, et d'autres du même genre, ces hypothèses présentées sous la forme de questions, abondent dans ce livre qui, en effet, suggère beaucoup plus qu'il ne prouve, au point de communiquer à son lecteur l'impression que son auteur se meut dans un maquis d'ombres incertaines et, finalement, presque toujours décevantes. En fait, Tadié renoue plutôt avec la prudence de Freud lui-même, mesurant par la pratique de l'analyse toutes les difficultés de l'interprétation.

Quoi qu'il en soit, s'il s'agit aujourd'hui d'éclairer les fictions littéraires à l'aide des lumières de la psychanalyse, on se dit que l'interprète moderne aurait plutôt tendance, à l'image de Jean-Yves Tadié, à marcher sur des oeufs. Attitude qui a le mérite de mettre au premier rang des qualités que, de toute façon, tout analyste de la littérature se devrait de posséder et de cultiver : le sens de la complexité des faits étudiés et la subtilité. Tadié, quant à lui, n'en manque pas.

Proust fut le contemporain de Freud. Psychopathologie de la vie quotidienne est de 1904, Trois essais sur la théorie sexuelle, de 1905, l'Introduction à la psychanalyse, de 1917. Du Côté de chez Swann paraît en 1913. Cependant, à ma connaissance, Proust  n'a pas lu Freud, qui ne commence à être vraiment connu et lu en France qu'après la mort du romancier, en 1922. Si des termes comme inconscient ou névrose sont présents dans le texte de son grand roman, c'est plutôt à des psychologues et psychiatres comme Ribot et Janet qu'il les emprunte.

Cependant, Tadié met en lumière les nombreuses affinités et ressemblances entre les préoccupations,  les axes de recherche et les convictions de Freud et de Proust dans le domaine des phénomènes psychologiques. Comme Freud, Proust est persuadé que la vérité profonde des êtres reste cachée aux autres et à eux-mêmes et qu'on ne peut la découvrir qu'à partir d'une longue et patiente analyse  des signes extérieurs qui la révèlent : langage, manifestations physiques, traits du comportement, rêves. Un Legrandin, par exemple, ou un duc de Guermantes sont inconscients, l'un de son snobisme, l'autre de son égoïsme, et a fortiori de ce qui est la cause de ce snobisme, de cet égoïsme. A cet égard, le personnage de Charlus, présent d'un bout à l'autre du roman, est emblématique de cette méthode proustienne de découverte progressive de la vérité d'un être, vérité qui ne se dévoile qu'au fil du temps. La même démarche, parente de celle du psychanalyste, le Narrateur de la Recherche se l'applique à lui-même, s'agissant notamment de ses rapports avec sa mère. Plus d'une fois, les descriptions proustiennes pourraient servir d'illustration aux analyses de Freud dans divers ouvrages.

Au fil des dix-huit chapitres du livre, Jean-Yves Tadié dresse ainsi un riche inventaire de ces nombreux point de convergence. Il s'appuie pour cela, non seulement sur le texte de A la recherche du temps perdu, mais aussi sur celui de Jean Santeuil  ainsi que de plusieurs nouvelles, et sur la correspondance de Proust. Cela ne va pas sans poser un problème méthodologique qui m'a paru un peu gênant, du fait que Tadié passe sans cesse des données de la fiction romanesques aux confidences de l'auteur sur sa vie personnelle; il me semble que ces deux plans auraient dû être plus nettement différenciés, quitte à proposer, point par point, des rapprochements entre l'un et l'autre ; mais c'était sans doute déborder du cadre d'un livre qui reste plutôt un livre d'initiation qu'une étude approfondie. Tadié n'est d'ailleurs pas le premier à s'essayer à cette confrontation Proust / Freud et il reconnaît, à la fin,  sa dette envers ses prédécesseurs à la faveur d'une bibliographie succincte. Ainsi, le plus souvent, son livre ouvre des pistes plus qu'il ne les explore, et j'ai regretté la rapidité de certaines descriptions, par exemple à propos des mots d'esprit et de l'humour. Ailleurs, faute de preuves, le rapprochement semble fragile : c'est ainsi que Freud et Proust eurent chacun un frère cadet. Freud a avoué, dans sa correspondance, avoir souffert de jalousie envers son frère, mort en bas âge. Proust, en revanche, manifesta toujours à son frère Robert une grande affection et une grande sollicitude. Imaginer que dans sa petite enfance il ait souffert lui aussi de jalousie est purement conjectural. Dans le chapitre sur l'amour, Tadié crédite Freud et Proust d'avoir l'un et l'autre soumis ce qu'il est convenu d'appeler l'amour à une critique sans concession, montrant que l'amour n'est que le paravent convenable de la libido. Il me semble que, sans remonter jusqu'à Chamfort ( "le contact de deux épidermes et l'échange de deux fantaisies"), Flaubert et les romanciers naturalistes avaient déjà précédé Freud et Proust sur le chemin de la démystification de l'amûr-tûjûrs.


Jean-Yves Tadié, Le Lac inconnu, entre Proust et Freud  ( NRF Gallimard / Connaissance de l'inconscient )







lundi 3 juin 2013

Confessions d'un drogué

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On trouvera bientôt dans nos villes des lieux où la consommation de drogues  sera autorisée. Cette initiative m'intéresse car je me drogue moi-même depuis de longues années. Je consomme simultanément deux drogues dures dont les effets conjugués sont puissants. Comme tous les drogués invétérés, je suis de plus en plus désocialisé et de plus en plus indifférent à toutes autres activités que celles-ci : me procurer ma came, la consommer. 

J'ai la chance (ou la malchance) d'habiter une région très en avance sur cette question,  car y ont été aménagés, depuis très longtemps, au vu et au su de tous, de vastes espaces à ciel ouvert, libres d'accès, où les accros dans mon genre viennent se shooter à loisir, sans beaucoup craindre -- il faut, hélas, le constater --, que la maréchaussée ne les en déloge.  Je tiens à signaler cette anomalie, vraiment scandaleuse, quand on y pense : il existe autour de chez moi des zones de non-droit, véritables zones de pousse-au-crime,  où les malades de mon espèce -- malades doublés de  délinquants -- peuvent s'adonner à leur vice, des heures durant, en toute impunité. Le 93, à côté, ça relève du jardin d'enfants.

Ainsi, sous quelque prétexte futile, je quitte mon logis, généralement en début d'après-midi, emportant dans une musette l'attirail qu'on imagine, laissant invariablement pendantes des tâches domestiques qui auraient dû mobiliser mon énergie  depuis des semaines -- que dis-je, des mois --, laissant derrière moi une épouse moins éplorée que désabusée. Et je pars m'isoler dans des lieux connus et fréquentés de moi seul (ou presque).

La première séance d'injection dure un peu plus d'une heure. Les effets sont immédiats et de plus en plus forts. Ce sont d'abord des sensations de couleurs vives, surtout des verts et des bleus intenses. D'innombrables présences vivantes, doucement mouvantes, m'entourent et me pressent. Puis ce sont d'immenses champs de bleus, toute une gamme de bleus, du blanc aussi, la plupart très doux, jusque très loin. En même temps, je baigne dans une symphonie de froissements, de murmures et de parfums. Je passe à travers des forêts de symboles qui m'observent, avec des regards familiers. En une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté (surtout la clarté) , les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Puis vient l'étape des hallucinations : d'une sente raide, perdue dans une forêt lumineuse, j'émerge sur un sommet couvert d'une herbe fleurie, où pointent quelques rochers blancs. Une chèvre et ses deux chevreaux m'y accueillent; le plus hardi vient me sentir la main. Après un brin de conversation, je me retire dans mes appartements et m'installe, sur ma roche philosophique ; loin, très loin, une ville blanche et ses tours (minarets ?), au bord de la mer. Immensités bleues. Ce toit tranquille etc. Extase.

De ma musette, je sors  la bouteille pleine de l'alcool fort qui doit décupler mes sensations (marque Roche des Ecrins ) . J'en lampe une bonne rasade. Puis j'en extrais le coffret qui contient la seconde drogue (marque Pléiade : on ne se refuse rien, même dans une musette de marque Décathlon, publicité gratuite). Chaque fois, ma drogue est d'une variété différente . Les amateurs de cannabis ne me contrediront pas : en la matière, une certaine variété, au sein de l'unité, ajoute charme et piment. Cette fois, la variété a pour nom -- eh bien non, au risque d'en décevoir plus d'un, ce n'est pas Variété de Paul Valéry --, elle a pour nom Le Hameau (The Hamlet), premier volet de la trilogie des Snopes, de William Faulkner.

Et me voilà embarqué (décidément, c'est le thème de l'hallucination du jour) dans une histoire de chèvres. Le dénommé Ratliff (qui vend des machines à coudre, quand il ne se livre pas au trafic de chèvres) veut acheter à un dénommé Uncle Ben (rien à voir avec le riz) cinquante chèvres pour les revendre à un type du Nord venu s'installer dans ce coin perdu du comté de Yoknapatawpha (ça ne s'invente pas) pour y monter un élevage de chèvres. J'essaie de comprendre (sans vraiment y parvenir) le détail de la transaction menée à coups de billets à ordre . Je finis par me dire que le grand Will lui-même, dont tout le monde sait qu'il abusait du Jack Daniel's, s'est fortement mélangé les crayons dans cet embrouillaminis comptable où chacun des partenaires cherche à truander l'autre, au point qu'on ne sait plus trop qui achète quoi à qui et revend qui à quoi.

C'est alors que, m'arrachant à ma perplexité, parvient à mes oreilles un douloureux bêlement. C'est tout près, mais pas plus de chèvre que de cannabis en boîte. Typique effet hallucinatoire provoqué par ma drogue. J'y repique donc, quand un second bêlement, déchirant, cette fois, sollicite ma zoreille. Toujours pas de chèvre en vue. Perplexe, je me lève pour inspecter l'environnement, et découvre  -- alors là, j'y crois pas, je me pince, mais si, mais si -- un minuscule chevreau -- quarante centimètres de la truffe à la pointe de la queue -- coincé sur un bout de rocher, le cul au-dessus du vide, le museau en arrêt devant des branchages très piquants, épuisé, tremblant, incapable d'avancer une patte.

L'hallucination prend alors un tour inattendu, mais logique. Comme dans un rêve éveillé, je me vois à quatre pattes au bord du rocher, au risque de me foutre la margoulette au bas de la falaise, prodiguant au jeune égaré force conseils et encouragements, tout en écartant les branchages (ah! ça pique, merde!). Après beaucoup d'hésitations, il avance une patte, escalade, je te l'empoigne, et me voilà remontant la pente pour le rapporter à sa mère qui l'accueille avec l'émotion qu'on imagine, séance de léchage, tétée . Je me sens un peu indiscret, je  regagne ma roche philosophique, me replonge dans l'embrouillaminis financier où Faulkner se perdit.

Mais déjà l'heure c'est l'heure, et la musette bouclée, me voilà repassant devant mon trio devenu quatuor -- décidément l'hallucination persiste --, prends congé de la mère. Elle me jette un regard plein de reconnaissance, très doux, très appuyé... ah non, non ! Elle est pas tombée amoureuse, quand même ! Qu'est-ce que je vais devenir, moi, déjà qu'avec mon taux  de testostérone très bas... Sans compter que  les amours de l'idiot de service faulknérien, le dénommé Ike Snopes, avec la vache du voisin, Zeus et Io chez les ploucs du Mississipi, tout ça m'a fortement troublé, déstabilisé... Je préfère écourter les adieux, replonge tête baissée dans la sente perdue, au fond de la forêt toute pénétrée de soleil, une heure de ré-injection de la première drogue jusqu'à la chênaie où j'ai laissé la voiture, chênaie aux arbres pluricentenaires,  évoquée par Jacques de Bourbon-Busset qui, de passage à Vérignon, en aperçoit le château "tapi au milieu de ses chênes à silhouettes de sorcières" ...  Qu'est-ce que c'est que ce pays où, derrière chaque arbre, ou presque, se cache un poète ?

Dans la prairie lumineuse, au-delà de la lisière, circule un troupeau de moutons, suivi de quelques chèvres, de chiens, et d'un berger. Le quatuor d'en haut doit lui appartenir; sans doute  qu'il ignore jusqu'à l'existence du petitoun; et même qu'il a fait une croix sur le trio (devenu quatuor) ; et probablement qu'il s'en fout comme de l'an quarante. Hallucinant...

" On ne peut être vraiment soi, affirme Schopenhauer, qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul ". Mais être perdu parmi les innombrables présences vivantes des arbres, dans la paisible splendeur du monde, et dans la compagnie d'un grand livre, est-ce vraiment être seul ?


Jacques de Bourbon-Busset,  Le lion bat la campagne  ( Gallimard )




Vu la taille du pis, il était temps qu'elle le retrouve, son petitoun  ( photo :Jambrun )