lundi 3 juin 2013

Confessions d'un drogué

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On trouvera bientôt dans nos villes des lieux où la consommation de drogues  sera autorisée. Cette initiative m'intéresse car je me drogue moi-même depuis de longues années. Je consomme simultanément deux drogues dures dont les effets conjugués sont puissants. Comme tous les drogués invétérés, je suis de plus en plus désocialisé et de plus en plus indifférent à toutes autres activités que celles-ci : me procurer ma came, la consommer. 

J'ai la chance (ou la malchance) d'habiter une région très en avance sur cette question,  car y ont été aménagés, depuis très longtemps, au vu et au su de tous, de vastes espaces à ciel ouvert, libres d'accès, où les accros dans mon genre viennent se shooter à loisir, sans beaucoup craindre -- il faut, hélas, le constater --, que la maréchaussée ne les en déloge.  Je tiens à signaler cette anomalie, vraiment scandaleuse, quand on y pense : il existe autour de chez moi des zones de non-droit, véritables zones de pousse-au-crime,  où les malades de mon espèce -- malades doublés de  délinquants -- peuvent s'adonner à leur vice, des heures durant, en toute impunité. Le 93, à côté, ça relève du jardin d'enfants.

Ainsi, sous quelque prétexte futile, je quitte mon logis, généralement en début d'après-midi, emportant dans une musette l'attirail qu'on imagine, laissant invariablement pendantes des tâches domestiques qui auraient dû mobiliser mon énergie  depuis des semaines -- que dis-je, des mois --, laissant derrière moi une épouse moins éplorée que désabusée. Et je pars m'isoler dans des lieux connus et fréquentés de moi seul (ou presque).

La première séance d'injection dure un peu plus d'une heure. Les effets sont immédiats et de plus en plus forts. Ce sont d'abord des sensations de couleurs vives, surtout des verts et des bleus intenses. D'innombrables présences vivantes, doucement mouvantes, m'entourent et me pressent. Puis ce sont d'immenses champs de bleus, toute une gamme de bleus, du blanc aussi, la plupart très doux, jusque très loin. En même temps, je baigne dans une symphonie de froissements, de murmures et de parfums. Je passe à travers des forêts de symboles qui m'observent, avec des regards familiers. En une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté (surtout la clarté) , les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Puis vient l'étape des hallucinations : d'une sente raide, perdue dans une forêt lumineuse, j'émerge sur un sommet couvert d'une herbe fleurie, où pointent quelques rochers blancs. Une chèvre et ses deux chevreaux m'y accueillent; le plus hardi vient me sentir la main. Après un brin de conversation, je me retire dans mes appartements et m'installe, sur ma roche philosophique ; loin, très loin, une ville blanche et ses tours (minarets ?), au bord de la mer. Immensités bleues. Ce toit tranquille etc. Extase.

De ma musette, je sors  la bouteille pleine de l'alcool fort qui doit décupler mes sensations (marque Roche des Ecrins ) . J'en lampe une bonne rasade. Puis j'en extrais le coffret qui contient la seconde drogue (marque Pléiade : on ne se refuse rien, même dans une musette de marque Décathlon, publicité gratuite). Chaque fois, ma drogue est d'une variété différente . Les amateurs de cannabis ne me contrediront pas : en la matière, une certaine variété, au sein de l'unité, ajoute charme et piment. Cette fois, la variété a pour nom -- eh bien non, au risque d'en décevoir plus d'un, ce n'est pas Variété de Paul Valéry --, elle a pour nom Le Hameau (The Hamlet), premier volet de la trilogie des Snopes, de William Faulkner.

Et me voilà embarqué (décidément, c'est le thème de l'hallucination du jour) dans une histoire de chèvres. Le dénommé Ratliff (qui vend des machines à coudre, quand il ne se livre pas au trafic de chèvres) veut acheter à un dénommé Uncle Ben (rien à voir avec le riz) cinquante chèvres pour les revendre à un type du Nord venu s'installer dans ce coin perdu du comté de Yoknapatawpha (ça ne s'invente pas) pour y monter un élevage de chèvres. J'essaie de comprendre (sans vraiment y parvenir) le détail de la transaction menée à coups de billets à ordre . Je finis par me dire que le grand Will lui-même, dont tout le monde sait qu'il abusait du Jack Daniel's, s'est fortement mélangé les crayons dans cet embrouillaminis comptable où chacun des partenaires cherche à truander l'autre, au point qu'on ne sait plus trop qui achète quoi à qui et revend qui à quoi.

C'est alors que, m'arrachant à ma perplexité, parvient à mes oreilles un douloureux bêlement. C'est tout près, mais pas plus de chèvre que de cannabis en boîte. Typique effet hallucinatoire provoqué par ma drogue. J'y repique donc, quand un second bêlement, déchirant, cette fois, sollicite ma zoreille. Toujours pas de chèvre en vue. Perplexe, je me lève pour inspecter l'environnement, et découvre  -- alors là, j'y crois pas, je me pince, mais si, mais si -- un minuscule chevreau -- quarante centimètres de la truffe à la pointe de la queue -- coincé sur un bout de rocher, le cul au-dessus du vide, le museau en arrêt devant des branchages très piquants, épuisé, tremblant, incapable d'avancer une patte.

L'hallucination prend alors un tour inattendu, mais logique. Comme dans un rêve éveillé, je me vois à quatre pattes au bord du rocher, au risque de me foutre la margoulette au bas de la falaise, prodiguant au jeune égaré force conseils et encouragements, tout en écartant les branchages (ah! ça pique, merde!). Après beaucoup d'hésitations, il avance une patte, escalade, je te l'empoigne, et me voilà remontant la pente pour le rapporter à sa mère qui l'accueille avec l'émotion qu'on imagine, séance de léchage, tétée . Je me sens un peu indiscret, je  regagne ma roche philosophique, me replonge dans l'embrouillaminis financier où Faulkner se perdit.

Mais déjà l'heure c'est l'heure, et la musette bouclée, me voilà repassant devant mon trio devenu quatuor -- décidément l'hallucination persiste --, prends congé de la mère. Elle me jette un regard plein de reconnaissance, très doux, très appuyé... ah non, non ! Elle est pas tombée amoureuse, quand même ! Qu'est-ce que je vais devenir, moi, déjà qu'avec mon taux  de testostérone très bas... Sans compter que  les amours de l'idiot de service faulknérien, le dénommé Ike Snopes, avec la vache du voisin, Zeus et Io chez les ploucs du Mississipi, tout ça m'a fortement troublé, déstabilisé... Je préfère écourter les adieux, replonge tête baissée dans la sente perdue, au fond de la forêt toute pénétrée de soleil, une heure de ré-injection de la première drogue jusqu'à la chênaie où j'ai laissé la voiture, chênaie aux arbres pluricentenaires,  évoquée par Jacques de Bourbon-Busset qui, de passage à Vérignon, en aperçoit le château "tapi au milieu de ses chênes à silhouettes de sorcières" ...  Qu'est-ce que c'est que ce pays où, derrière chaque arbre, ou presque, se cache un poète ?

Dans la prairie lumineuse, au-delà de la lisière, circule un troupeau de moutons, suivi de quelques chèvres, de chiens, et d'un berger. Le quatuor d'en haut doit lui appartenir; sans doute  qu'il ignore jusqu'à l'existence du petitoun; et même qu'il a fait une croix sur le trio (devenu quatuor) ; et probablement qu'il s'en fout comme de l'an quarante. Hallucinant...

" On ne peut être vraiment soi, affirme Schopenhauer, qu'aussi longtemps qu'on est seul ; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n'est libre qu'étant seul ". Mais être perdu parmi les innombrables présences vivantes des arbres, dans la paisible splendeur du monde, et dans la compagnie d'un grand livre, est-ce vraiment être seul ?


Jacques de Bourbon-Busset,  Le lion bat la campagne  ( Gallimard )




Vu la taille du pis, il était temps qu'elle le retrouve, son petitoun  ( photo :Jambrun )

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