jeudi 27 juin 2013

De la diction avant toute chose !

942 -


Suivi l'autre soir la retransmission du concert donné dans le cadre de la fête de la musique au théâtre antique d'Orange. Public enthousiaste, artistes de haute qualité, programme éclectique et fort séduisant, bien que passablement convenu, puisqu'il regroupait surtout des tubes du répertoire de l'opéra du XIXe siècle : Rossini, Verdi, un peu de Wagner, de l'opéra français ( Massenet, Delibes, Saint-Saëns). Il m'a semblé que Puccini était le grand oublié, Bellini aussi d'ailleurs. Aux côtés de l'inusable Ruggero Raimondi, on nous a offert l'occasion d'entendre de jeunes interprètes français et italiens, dans l'ensemble fort brillants : très belles voix, très belle technique vocale. Pourtant, à l'exception d'une mezzo-soprano canadienne, bien émouvante dans un air du Samson et Dalila de Saint-Saëns, le point commun de tous ces jeunes artistes qui sont déjà des stars internationales du bel canto, fut, ce soir-là en tout cas, et dans les conditions imparfaites d'une retransmission télévisée en direct (sans mistral), qu'on ne comprenait à peu près rien des paroles françaises, italiennes ou allemandes de ces airs pourtant archi-célèbres. On avait l'impression que ce qu'il s'agissait de faire passer, c'était la virtuosité , éventuellement l'expressivité de la voix, nullement les mots du texte et leur sens.

Il me semble pourtant qu'il n'en a pas toujours été ainsi et que, même à une époque relativement récente (les dernières décennies du siècle précédent), que ce fût au concert ou sur disque, les chanteurs avaient plus souvent qu'aujourd'hui le souci de faire entendre et comprendre le texte qu'ils chantaient. Un de mes plus anciens souvenirs dans ce domaine -- j'avais treize ou quatorze ans -- est celui de l'écoute sur microsillon (c'était alors une nouveauté technologique) du duo des fleurs de Lakmé, de Léo Delibes, redoutable exercice de vocalises. Eh bien, vocalises ou pas, on entendait parfaitement (dans les deux sens du verbe) les paroles du texte. J'ai malheureusement complètement oublié le nom des deux interprètes. L'autre soir, on n'a rigoureusement rien compris du tout.

Ces trop fréquentes parties de savonnage dont les textes d'opéra font les frais sont-ils le résultat de l'insuffisante attention portée aux questions de diction et d'articulation ? J'inclinerais à le croire. Les chanteurs d'opéra devraient pourtant savoir qu'ils sont des diseurs autant que des chanteurs et que leur art est cousin de celui de l'acteur de théâtre. L'art de la diction est un  art difficile et chaque langue pose évidemment des problèmes spécifiques. Ces problème se rencontrent aussi dans le domaine de la mélodie et du lied, peut-être à un moindre degré dans la mesure où l'effort vocal exigé du chanteur étant moindre, l'interprète a davantage le loisir (pour ne pas dire l'obligation) de soigner la diction. Je possède  deux enregistrements des Nuits d'été de Berlioz, l'un par Janet Baker, l'autre par Régine Crespin. C'est le jour et la nuit. Evidemment, d'autres que Janet Baker ne soutiennent pas, dans ce répertoire, la comparaison avec une Régine Crespin au sommet de son art, aussi sublime quand elle chante la musique de Berlioz que quand elle fait entendre les poèmes de Gautier. Avec Janet Baker, en revanche, on ne comprend à peu près rien, et ce n'est pas dû au fait qu'elle est Anglaise ; cela vient de ce qu'elle n'a pas pris suffisamment en compte les problèmes de la diction du français, ou bien qu'elle n'est pas parvenue à les maîtriser. Dans ce cas, me semble-t-il, la sagesse eût voulu qu'elle s'abstînt. Parlez-moi de Felicity Palmer, autre Anglaise, dans les Histoires naturelles de Ravel, sur les textes de Jules Renard. Non seulement on comprend tout mais, en plus, l'humour, la drôlerie sont au rendez-vous. On voit que mes références commencent à dater, mais peut-être, aussi bien, les dernières décennies du précédent siècle furent-elles un âge d'or du chant (dans le domaine de l'opéra comme dans celui de la mélodie).

Pour s'en  tenir au répertoire du XIXe siècle, il existe un certain nombre d'enregistrements qui, sans être parfaits, sont globalement remarquables sur le plan de la qualité de la diction. Je pense par exemple au Ring de Wagner enregistré par Karl Böhm, ou par Pierre Boulez (en direct à Bayreuth), au Simon Boccanegra de Verdi par Abbado (avec Piero Cappucilli dans le rôle-titre), à la Tosca de Puccini par Colin Davis (avec Montserrat Caballé)  etc. Ces enregistrements datent tous de la grande époque du micro-sillon. Il est possible que, dans les productions très soignées de cette époque, artistes et ingénieurs du son aient eu à coeur de traiter les livrets avec autant de respect et de soin que les partitions. Mais il  est vrai que je suis juge et partie, s'agissant d'enregistrements que j'aime particulièrement.


Hector Berlioz,  Nuits d'été (sur des poèmes de Théophile Gautier) , Régine Crespin, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet (avec Shéhérazade de Ravel )


Additum (13/07/2013 ) -

En regardant sur Arte l'intéressant documentaire rétrospectif sur l'opéra de Monteverdi à Britten, je me disais que c'est progressivement, dans l'histoire de l'opéra, que la clarté de la diction a été peu à peu sacrifiée au profit de l'expressivité  purement "instrumentale" de la voix. Il me semble qu'il faut mettre ce phénomène en relation avec les progrès quantitatifs des moyens mis au service du compositeur : effectifs instrumentaux de plus en plus fournis, choeurs de plus en plus nombreux, scènes et salles de plus en plus vastes. Il était difficile aux chanteurs de suivre le mouvement sans sacrifier la diction à la pure puissance vocale. L'évolution de la conception du rôle de l'orchestre dans sa relation avec les chanteurs a agi dans le même sens : d'accompagnateur des chanteurs au XVIIe et au XVIIIe siècle,  l'orchestre a peu à peu pris une place prépondérante. Chez Wagner, la "voix" de l'orchestre est au moins aussi importante que celle des chanteurs. De là aussi une tendance à la simplification du texte chanté, ou tout au moins de la partie du texte perçue par l'auditeur, comme on s'en rendait compte dans ce Rigoletto, au demeurant tout-à-fait remarquable à tous égards, donné au festival d'Aix-en-Provence. L'opéra de chambre, tel que Schoenberg l'a pratiqué, me semble un remède aux effets pervers des gros bataillons.



Simon Boccanegra, mise en scène de Giorgio Strehler





Aucun commentaire: