mardi 25 juin 2013

" La Recherche " comme... recherche

Si le CNRS avait existé à l'époque où Marcel Proust publiait les volumes successifs de A la recherche du temps perdu, il aurait pu légitimement recruter l'écrivain comme chercheur dans le champ des sciences humaines.

C'est que l'entreprise dans laquelle il se lance quand il commence d'écrire Du côté de chez Swann est une  quête de vérité, dans des champs de la connaissance clairement définis, et dans un esprit véritablement philosophique et scientifique. Comme l'avait déjà tenté pour son époque Balzac, lui aussi en philosophe et en savant autant qu'en  romancier, il s'agit de mettre au jour les ressorts de la comédie sociale, en faisant intervenir un facteur qui intervient de façon beaucoup moins systématique dans la Comédie Humaine, le facteur temps. Dans A la Recherche du temps perdu, on suit l'évolution des mêmes personnages  sur une période d'une trentaine d'années ; les circonstances de la vie, les mutations sociales et le pouvoir des passions et des vices expliquent leurs transformations : l'ambitieuse madame Verdurin finit, à la fin du roman, par épouser le prince de Guermantes ; on suit les étapes de la déchéance sociale du baron de Charlus, etc. 

Cependant, l'originalité de la démarche proustienne est ailleurs que dans un projet d'étude sociale qui, pour approfondie et passionnante qu'elle soit, l'apparente à l'entreprise balzacienne, au même titre que la production de Flaubert ou celle de Zola. Elle se situe sur le terrain des investigations psychologiques. Il s'agit d'abord d'une étude sur le fonctionnement de la mémoire. Voulant retrouver son passé, le narrateur de la Recherche est confronté au naufrage des souvenirs, à commencer par les souvenirs d'enfance. Proust se demande s'il est possible de les faire ressurgir des profondeurs où ils sont enfouis, pour les ramener à la surface de la conscience. Il découvre les pouvoirs de la mémoire involontaire, la mémoire liée aux sensations, auxquelles les souvenirs des époques les plus lointaines de la vie sont restés associés : c'est l'expérience fondatrice de la madeleine, dans Du Côté de chez Swann, expérience confirmée par d'autres semblables au fil du roman, et définitivement validée par les expériences relatées à la fin du Temps retrouvé. Cette confiance accordée aux associations spontanées entre sensations et souvenirs fait penser à la règle des associations  libres dans une cure psychanalytique.

Proust élabore aussi une méthode de découverte de la vérité intérieure des êtres, vérité que, pour diverses raisons, ils cachent aux autres, et que souvent, d'ailleurs, ils ignorent eux-mêmes, ce qui explique qu'ils soient incapables de prendre aucune distance critique à l'égard du rôle qu'ils jouent dans la comédie sociale. Cette vérité, c'est à l'observateur de la mettre au jour à partir des signes extérieurs que lui livrent les personnages  et qui la trahissent : leur langage surtout, leur comportement physique, les bizarreries de leur conduite lui fournissent autant d'indices. A cet égard, la démarche de Proust, comme le montre Jean-Yves Tadié dans Le lac inconnu, entre Proust et Freud, est parente de celle du fondateur de la psychanalyse. On retrouve cette parenté dans l'analyse proustiennne de la vie amoureuse, qu'il s'agisse de sa description de la jalousie, de l'accent mis sur les pulsions sado-masochistes,  de sa théorie des intermittences du coeur ou de sa critique de l'amour vu comme un prête-nom socialement et spirituellement présentable de la libido.

L'outil privilégié d'investigation de Proust, c'est son style, si immanquablement reconnaissable, par la longueur de ses phrases complexes, l'abondance des incises, la virtuosité de la syntaxe, l'importance des comparaisons. Ce style a la précision d'un scalpel. Il est un style d'analyste, conscient de la difficulté de sa recherche, envisageant souvent, à propos des motivations d'un personnage, plusieurs hypothèses interprétatives, sans toujours parvenir à trancher. Les contemporains n'ont pas toujours compris cette écriture. Gide et quelques autres n'y ont vu, au début, que les afféteries d'un mondain désoeuvré. Un peu plus tard, Céline caricature le propos proustien, le réduisant à un enculage de mouches généralisé.

Proust aurait pu devenir philosophe, sociologue ou médecin psychiatre. Vers la fin de son adolescence, il déclare à ses parents que deux carrières seulement l'intéressent, la littérature et la philosophie. Il choisit la littérature, pour des raisons conscientes et inconscientes dont toutes n'ont pas été identifiées.

Proust n'est pas un professionnel de l'écriture et du roman. C'est d'ailleurs pourquoi il n'en a publié qu'un. Sa fortune personnelle lui permet de se consacrer entièrement à son oeuvre sans souci du lendemain. A cet égard, il est beaucoup plus libre qu'un Balzac, devenu un véritable forçat de l'écriture après la faillite de son entreprise d'imprimerie et contraint, beaucoup plus que lui, à tenir compte des goûts du public et des contraintes éditoriales. Proust, lui, peut se permettre de ne rien sacrifier de l'originalité de son oeuvre, quitte à attendre patiemment l'heure d'une reconnaissance dont il ne doute pas.

Il me fait penser à ces savants du XVIIIe siècle, un Buffon, un Lavoisier, qui peuvent se consacrer entièrement à leur travail scientifique parce qu'ils sont à l'abri des soucis matériels. Or il a conçu lui aussi son entreprise dans une perspective largement philosophique et scientifique. La recherche de la vérité dans les champs d'investigation qu'il s'est choisis est toujours restée son objectif prioritaire. Dans la famille Proust, le père était médecin, le frère cadet devint chirurgien. C'est au fond Marcel qui, à sa manière, a porté au plus haut la vocation scientifique des hommes de la famille.

L'ambition de connaissance qui sous-tend l'entreprise de Proust se retrouvera plus tard chez des romanciers qui se réclameront plus ou moins ouvertement de lui, un Claude Simon, et peut-être surtout une Nathalie Sarraute.




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