lundi 17 juin 2013

" Le Hameau " (William Faulkner ) : prédateurs de l'aquarium

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Nous prenons peu à peu conscience ( bien trop lentement, vu l'accélération des évolutions physico-chimiques en cours ), que notre existence, celle des animaux et des végétaux, dépendent entièrement de l'existence à la surface du globe d'une mince pellicule gazeuse appelée atmosphère ; et non seulement nous dépendons de son existence, mais aussi de la stabilité de sa composition, stabilité actuellement mise à mal par les rejets d'origine anthropique, au moins depuis le  début de la première révolution industrielle.

Dans une scène particulièrement violente du Hameau,  William Faulkner décrit ainsi un poirier en fleurs :

" Ils étaient assis sur les marches, le dos appuyé contre un des montants de la galerie ou contre la balustrade. Seuls Ratliff et Quick  étaient assis dans des fauteuils, de sorte que les autres apparaissaient comme des silhouettes noires se découpant sur la lueur laiteuse et rêveuse de la lune, au-delà de la galerie. En face, de l'autre côté de la route, le poirier était en pleine floraison, comme couvert de givre ; ramilles et rameaux ne s'élançaient pas des branches mais, immobiles, se dressaient, perpendiculaires aux rameaux horizontaux, pareils à la chevelure déployée à la verticale d'une femme noyée dormant à même le sol au fond d'une mer sans vent ni marée ".

Ce passage me paraît très caractéristique de la manière de Faulkner dans ce roman, quand il  s'agit de décrire le  monde "extérieur" -- manière plus proche du symbolisme que du réalisme, et qui, s'agissant de "faire tenir ensemble" éléments du monde naturel, hommes et animaux, fait penser à la technique d'un peintre (Van Gogh par exemple). L'immobilité qui y règne contraste avec la violence folle (qu'elle fait d'autant mieux ressortir, comme si l'une n'allait pas sans l'autre, était la condition de l'autre) de la scène qui le contient, scène où Faulkner décrit le ballet frénétique des chevaux sauvages ramenés du Texas au village par Flem Snopes et un acolyte, le Texan, qui en organise la vente aux enchères. On peut s'y intéresser au jeu des oppositions (qui sont peut-être autant d'équivalences) : immobilité / mouvement, obscurité / lumière, printemps / hiver. Une équivalence étrange et inquiétante est proposée par la comparaison des branches du poirier avec la chevelure d'une femme noyée. Ainsi, l'élément marin liquide apparaît-il comme l'équivalent -- le double -- de l'élément aérien. Arbres, hommes et animaux se meuvent, comme les poissons et les algues de la mer, dans un élément qui les contient, les enferme. Nous nous mouvons, nous suggère cette image de Faulkner, de concert avec les animaux et les plantes, dans l'atmosphère, comme dans un aquarium.

Tel est l'univers confiné décrit  dans Le Hameau . Univers aussi glauque que les profondeurs marines, où, entre humains et humains, entre humains et animaux, règnent presque exclusivement les rapports qui sont ceux des espèces marines entre elles : des rapports de prédation . L'univers du Hameau est un enfer, dont le plus doué de la tribu des Snopes, Flem, s'impose peu à peu comme le maître et comme le personnage emblématique .

Un enfer qui n'a d'ailleurs rien  de chrétien. Il paraît qu'à l'époque de la parution du Hameau en France, en 1959, près de vingt ans après sa publication aux Etats-Unis en 1940, la critique d'obédience sartrienne s'était détournée de Faulkner, qu'elle considérait comme rallié à l'humanisme chrétien.  Cette prévention peut expliquer l'article défavorable du critique des Temps modernes, chargé de rendre compte du Hameau . Il est possible que son jugement ait été faussé par le retard de la publication en français d'un roman qui reprenait partiellement une série de textes dont le plus ancien avait été écrit à la fin des années vingt . En tout cas, l'enfer que peint Faulkner dans ce roman est un enfer sans référence à Dieu, dont le seul représentant est ainsi décrit :

"[...] le pasteur du village, fermier et père de famille,  homme rude, stupide, honnête, superstitieux et intègre, qui ne sortait d'aucun séminaire, ne possédait aucun diplôme, n'appartenait à aucune confession, n'en récusait aucune, mais avait été ordonné bien des années auparavant comme étaient nommés les maîtres d'école et le personnel du tribunal, par Will Varner. "

Cela ne signifie pas pour autant, objectera-t-on, que Faulkner ne porte pas sur cet enfer le regard d'un humaniste chrétien, mais si c'est le cas, ce point de vue serait excessivement discret ; certes, les références bibliques ne manquent pas, mais elles sont concurrencées par des références à la mythologie grecque tout aussi  nombreuses et suggestives. Références à la tragédie grecque aussi, sans doute : les paysans réunis sous l'auvent de la galerie du magasin de Varner évoquent un choeur, dont Ratliff, personnage que singularise son relatif détachement, son ironie, sa bonté, et le rôle de narrateur que le romancier lui confie souvent, serait le coryphée. Mais attention : si référence à la tragédie grecque il y a , elle est probablement ironique et parodique. Faulkner n'était pas pour rien un admirateur de Joyce.

Ce qui singularise les membres de la tribu des Snopes, qui, les uns après les autres, à la suite d'Ab, le calamiteux paterfamilias, viennent s'installer au village à la suite de Flem, c'est une inflexible, violente , hagarde obstination, au service de quelque passion fruste, la cupidité, la propriété. Ils poursuivent leur but avec plus ou moins d'intelligence ou de stupidité, mais sans jamais en dévier. A ce titre, tout miséreux qu'ils sont au début de leur carrière, ils sont les hommes de l'avenir et de la modernité, et le Hameau n'est que le premier volet d'une trilogie (les deux autres volets sont La Ville et Le Domaine ) qui peint leur ascension sociale. L'action des épisodes du roman est située par Faulkner entre 1890 et 1900, dans l'Etat du Mississipi, à une époque où les grands propriétaires ruinés par la guerre de Sécession et l'abolition de l'esclavage laissent la terre à des paysans immigrés misérables dont les conditions de vie, telles qu'elles sont décrites dans le roman, font penser à celles de ces familles paysannes que Walker Evans photographiera dans les campagnes de l'Alabama, au milieu des années trente du siècle suivant. L'acharnement des Snopes, c'est celui de la lutte pour la vie. Jody Varner, le trop nonchalant fils de famille, ne fait pas le poids face au cynisme efficace de Flem Snopes, devenu l'indispensable homme à  tout faire des Varner , et à ce titre tout désigné pour épouser Eula Varner quand les circonstances l'exigent : ainsi accède-t-il à un nouveau et enviable statut social.

La cupidité, la brutalité, la ruse, ne sont d'ailleurs pas l'apanage des seuls Snopes mais sont les comportements dominants et basiques des habitants mâles du hameau. Elles donnent lieu à des scènes parfois effrayantes,  au bord du fantastique, comme cette nuit où le commis de Varner, Lump Snopes, poursuit avec acharnement son cousin Mink afin de récupérer la bourse du fermier Houston que Mink a assassiné et dont il veut faire disparaître le corps. Scènes comiques aussi, comme ces marchandages à propos de chevaux, de chèvres ou de vache, où tout l'enjeu est de savoir qui roulera l'autre. Personne n'égale toutefois Flem Snopes dans ce domaine, comme le démontrent les deux derniers épisodes du roman, la vente des chevaux sauvages et celle du Domaine du Français.

La brutalité des rapports humains, tempérée par la seule ruse, ne diffère pas, au fond, des comportements animaux. Les affrontements entre humains et humains, entre humains et animaux sont  d'une extrême violence (révolte des chevaux sauvages, affrontements entre Mink Snopes et le cheval, puis le chien, de l'homme qu'il a assassiné, puis avec son cousin, qu'il assomme à deux reprises pour  se débarrasser de lui ; règlements de comptes furieux entre mâles affolés par Eula ). Les rapports entre les sexes sont empreints de la même brutalité. Eula Varner, enceinte après avoir été plus ou moins violée par un de ses prétendants, est mariée de force à Flem Snopes. Elle semble se résigner à son sort comme  les épouses surchargées d'enfants de ces paysans stupides, obstinés jusqu'à la folie, que  sont Mink Snopes ou Henry Armstid, se résignent à leur sort d'esclaves avec une abnégation que seule semble pouvoir expliquer l'impuissance à laquelle les confine leur misère. A moins que l'irresponsable mari ne soit perçu par elles comme un de leurs enfants. Je n'ai pas vu Les Feux de l'été, film de Martin Ritt, librement inspiré du Hameau, mais je doute que le film soit à la hauteur des scènes saisissantes (et très cinématographiques) imaginées par le romancier. Mais pour espérer en  rendre toute la force, il faudrait un metteur en scène  qui n'hésite pas à tourner le dos au réalisme chaque fois que le souffle un peu fou de ce roman inspiré l'exige.

Dans cet univers dont le seul dieu est au fond l'argent, monstre froid auquel même l'ironique Ratliff finit par sacrifier, deux personnages se singularisent, tous deux figures du monstrueux, de la transgression, porteurs tous deux d'un autre sacré : Eula, femme-enfant, symbole de la défaite de l'antique royauté du principe féminin, et l'idiot Ike Snopes, amoureux de sa vache, inconscient survivant de temps mythologiques où l'homme n'était qu'un parmi les animaux auxquels, à l'occasion, il s'unissait .Tous deux, à ce titre, objets de répression, sacrifiés l'un et l'autre à l' "honneur" du clan.

Il y a dans le Hameau une puissante poésie du mouvement (et de l'immobilité). Animalité, dans les premiers épisodes du roman, du mouvement convergent d'intrusion des Snopes, dont le nom évoque quelque animal fouisseur, fureteur ( le prénom de l'un d'eux est d 'ailleurs Mink, le vison, cousin de la fouine), mais aussi le serpent ( snake ). Animalité d'Eula, femelle immobile en attente du mâle,  évoquant une figurine callipyge de la préhistoire, autour de laquelle vibrionnent, en un ballet fiévreux, les prétendants. Les mouvements furieux, paniques, des personnages en proie à leur obsession, ont quelque chose de désespéré, à l'instar de l'agitation frénétique d'Henry Armstid, creusant la terre, creusant sa tombe, en quête du fantasmatique trésor du Français, dans une scène qui annonce la folie du personnage incarné par Humphrey Bogart dans le Trésor de la Sierra Madre, de John Huston. Mouvement, illusion tragique de liberté, acceptation effrénée du destin.

De l'aveu des éditeurs du roman dans la Pléiade, la traduction de René Hilleret (reprise en Quarto) n'est pas très bonne. Ils l'ont revue et améliorée, certes, mais certains passages paraissent confus, à la limite du compréhensible (telle scène de marchandage à propos de chèvres à coups de billets à ordre , par exemple) sans qu'on sache bien s'il faut incriminer le traducteur ou l'auteur. Il faudrait, pour en avoir le coeur net, s'appuyer sur une maîtrise de l'américain de Faulkner que bien peu de lecteurs possèdent. Gallimard semble avoir adopté une cote mal taillée ; la bonne solution aurait été de proposer une traduction entièrement nouvelle. Une fois de plus, le lecteur de romans étrangers constate à quel point son plaisir, son intérêt et son jugement dépendent des qualités ou des défauts du traducteur. La relative médiocrité de la traduction de 1959 est d'ailleurs en grande partie responsable de l'échec du Hameau auprès du public français de l'époque. C'est bien dommage, car il s'agit d'un des plus puissants et prenants romans de Faulkner.

L'édition Quarto de la trilogie des Snopes permet de lire Le Hameau, La Ville et Le Domaine dans l'ordre voulu par Faulkner et dans des traductions révisées. Elle comporte en outre un index des personnages et un aperçu biographique très soigné.


William Faulkner, Le Hameau ( The Hamlet ), traduction de René Hilleret, revue par Didier Coupaye et Michel Gresset   (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, et Quarto )




Walker Evans : famille paysannne , Alabama, 1936

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