samedi 15 juin 2013

Le Midi des écrivains : Aragon et la Côte d'Azur

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Je ne sais si quelqu'un a pensé à composer une anthologie des plus beaux textes inspirés à des écrivains célèbres ou moins célèbres par la Côte d'Azur. Il y a les étrangers de marque, Nietzsche, Scott Fitzgerald ou Somerset Maugham. Il y a les Français, Maupassant, Le Clézio, Modiano. Et bien d'autres. Ce poème d'Aragon n'est sans doute pas le plus connu. On le lit au début du Roman inachevé, cette autobiographie poétique publiée  en 1956,  l'année du XXe Congrès du Parti Communiste de l'U.R.S.S., qui reconnut les crimes de Staline. Le Roman inchevé marque un tournant dans l'oeuvre d'Aragon, à la fois par une sincérité d'un nouveau style, qui n'exclut pas le doute ( comme on le voit dans un poème poignant et ambigu à la fois, La Nuit de Moscou ), et par une liberté assez époustouflante de la forme, qui va des quatrains d'octosyllabes aux rimes croisées du poème liminaire à la métrique plus ample et plus souple de ce poème intitulé Une respiration profonde, placé au début du recueil dans une courte série de textes où Aragon, avant d'évoquer son enfance et sa jeunesse, porte son regard sur l'homme qu'il est devenu et sur le temps présent , ici à l'occasion d'un séjour dans la région de Nice :


UNE RESPIRATION PROFONDE


Je change ici de mètre pour dissiper en moi l'amertume
Les choses sont comme elles sont le détail n'est pas l'important
L'homme apprendra c'est sûr à faire à jamais régner le beau temps
Mais ne suis-je pas le maître de mes mots Qu'est-ce que j'attends
Pour en chasser ce qui n'est pas cet immense bonheur posthume

Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd'hui
Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d'un mah-jong
Et la route n'est qu'un bourdon le ciel l'ébranlement d'un gong
Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues
Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit

Il me plaît d'entendre un bras d'homme frapper sur le bois ou la pierre
qui fabrique des pieux peut-être ou c'est quelque chose qu'il cloue
Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue
Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux
Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière

Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs
Des palissades que le jour rend aussi rose que le sol
Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol
Et sur la musique des murs étagés do ré mi fa sol
Dans le désordre végétal l'envol gris perle des pigeons

La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s'enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu'on n'aura jamais lus
L'automne a jalonné l'effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l'escalier de la maison recouvert par les ronces

Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d 'épervier
On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces
Tout au fond du paysage où la nue et la terre s'enlacent
Et d'ici je contemple l'Alpe et sur mes cheveux ma main passe
Car c'est la saison qu'à l'envers montre ses feuilles l'olivier

Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes
Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers
Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez
De quoi peuvent bien vous parler dans l'ombre tout bas les palmiers
Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu'elle écarte

J'ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier
Nous avions fait un détour au-dessus de Nice avec la voiture
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures
Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture
Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers

Il n'y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire
Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant
Ils écoutaient leur coeur à distance et n'allaient point au-devant
La place était vide autour d'eux il n'y remuait que le vent
Et l'auto n'a pas ralenti Les phares sur les murs tournèrent

Tout le pêle-mêle de la Côte et les femmes qui parlent haut
Les motos dans la rue étroite et les oeillets chez les fleuristes
Les postes blancs d'essence au bord des routes remplaçant les Christs
L'agence immobilière avec son triste assortiment lettriste
Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos

Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires
Des gens d'ici des gens d'ailleurs qu'escomptent-ils qu'est-ce qu'ils croient
Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l'oeil  rond des oiseaux de proie
Qu'a fui ce gros homme blafard qu'il ait toujours l'air d'avoir froid
O modernes Robert Macaire entre Rotterdam et Le Caire

Miramars et Bellavistas ce langage au goût des putains
Palais Louis Quinze Immeubles peints Balcons d'azur à colonnettes
Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes
C'est toujours service compris pour cet univers à sonnettes
Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s'éteint

S'éteint s'efface et perd avec la nuit son semblant d'insolence
Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue
Ce banc près des maisons blanches au soir tombant Deux inconnus
Il ne reste à mon coeur que l'entrelacs de ces mains ingénues
Ces deux mains nues Il ne reste à ma lèvre enfin que ce silence
                                  Comme une promesse tenue



Aragon , Le Roman inachevé ( NRF Poésie / Gallimard )





Photo : Jambrun



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